L’euthanasie des patients psychiatriques sous le nazisme

«Suppression des vie indignes d’être vécues»
et euthanasie étatique des patients psychiatriques
sous le nazisme

A – Le débat sur l’euthanasie (1895-1933)

1) Les termes du débat
euthanasia, « bonne mort », Francis Bacon XVIIe // « soins palliatifs » actuels.
2 débats allemand / Euthanasie: 1913 & 1920, mais débute 1895.
1 – «Mort de raison» et comptabilisation de la valeur vie humaine. A. Jost, Le droit à la mort (1895),  calcule la valeur de la vie d’un individu, par la différence entre les bénéfices et les nuisances qu’elle induit pour lui-même et pour la collectivité. Une vie humaine peut ainsi être rationnellement estimée d’une valeur « nulle », voire même « négative ».
2 – Libre-pensée scientiste, matérialiste biologisante (darwinienne) et anticléricale des Monistes: pas caractère sacré de la vie humaine, pas de valeur salvatrice de la souffrance, récuse interdiction chrétienne du suicide assisté. 1913, la revue de la Ligue moniste plaide pour le droit à l’euthanasie volontaire et lance un débat / loi. Euthanasie = nouveau cheval de bataille contre les Églises.
3 – Relativisme éthique + collectivisme nationaliste. 1920: livre L’autorisation de la suppression de la vie indigne d’être vécue du juriste Karl Binding & psychiatre Alfred Hoche (Prof. de psychiatrie & neurologie Univ. Fribourg de 1902 à 1934).


Relativisme:

a) juridique: Binding = plus éminent représentant du « positivisme juridique » = sorte de relativisme selon lequel le droit n’a pas d’autre justification que d’avoir été proclamé par l’État.

b) éthique: pour Hoche éthique médicale « ne reste pas la même pour l’éternité ». Impressionnés par l’hécatombe de 1e G.M,   conception très relativiste de la vie humaine. Seul compte l’intérêt supérieur de la société ou du Volk. Individus dont la « valeur de vie » est non seulement nulle mais « négative » du pdv de la société & de la nation. Expression « vie indigne d’être vécue » qui sera reprise par les psychiatres nazis. Hoche se charge de la justification médicale; établit catalogue des êtres « mentalement morts »: À un moment où l’État est en crise, la survie de ces « existences-fardeaux » ou « coquilles humaines vides » ne se justifie plus.
Après 1895, 2 nouvelles définitions « euthanasie »:

1°) « l’aide à la mort » (Sterbehilfe) où l’euthanasie consiste à accélérer la mort d’un malade conscient, affecté d’une maladie incurable en phase terminale, qui la réclame lui-même car ses souffrances lui deviennent intolérables (= E1). Le médecin agit alors au nom de la liberté de l’individu de décider de sa mort, de la compassion et de l’inutilité d’une fin de vie réduite à la souffrance, mais en aucune manière au nom de l’eugénisme.

2°) la « suppression des vies indignes d’être vécues » (E2 = Binding & Hoche 1920), débouchera sur la suppression des malades et handicapés mentaux sous le nazisme. L’“euthanasie” (E2) concerne alors des personnes incapables au sens juridique du terme, c’est-à-dire reconnues dans l’incapacité de prendre une décision pour leurs biens et leur personne, à la suite de l’absence totale ou d’une réduction très importante des facultés mentales considérées comme « normales ». Si dans les deux cas, elle est pratiquée par un médecin, l’euthanasie se divise selon l’origine de la demande en deux formes, l’une « familiale », l’autre étatique. Ces deux forme ont en commun la décision d’une personne estimant, au nom d’une autre personne jugée dans l’incapacité de le faire, que la vie de cette dernière ne mérite plus d’être vécue. La décision repose alors soit sur la compassion, soit sur le rejet de la dégradation, soit sur un calcul utilitaire. L’euthanasie nazie, de type étatique et dans la filiation de celle recommandé par Binding et Hoche, se fonde essentiellement sur les deux derniers mobiles (rejet et calcul). Dans l’eugénisme étatique, l’État agit au nom de l’intérêt de la société (du moins ce qu’il considère tel) et non au nom de celui de l’individu concerné. L’État peut même décider de subordonner totalement les droits de l’individu aux droits d’une entité supérieure, la société, la nation ou le Volk. En terme de calcul utilitaire, l’État peut considérer que les investissements nécessaires pour l’entretien à vie d’handicapés et malades mentaux ou de criminels condamnés à perpétuité représente un coût considérable et improductif, un « gâchis » budgétaire dans lequel il convient de tailler en priorité en cas de crise économique ou militaire. L’État peut ainsi estimer, comme le proposaient le Prof. de psychiatrie Hoche pour les oligophrènes profonds en Allemagne ou le Prix Nobel de médecine A. Carrel pour les criminels en France, qu’un individu socialement « inutile » voire « nuisible » et qui coûte cher à la société, par les soins permanent et l’encadrement qu’il exige, doit être « euthanasié » (E2).

Arguments pour euthanasie « suicide assisté » (E1) ou « suppression des vies indignes d’être vécues » (E2), ne font pas non appel à l’eugénisme. Mais d’ordre, pour E2:

1) juridique: le bien de la collectivité passe avant le bien de l’individu;

2) médicaux: les handicapés mentaux ne sont pas pleinement humains, et donc la valeur de leur vie n’est pas celle d’une vie humaine;

3) économique: les « existences fardeaux » (Ballastexistenzen) des handicapés mentaux et psychotiques incurables constituent un charge économique improductive pour la collectivité et donc un gâchis économique. Dans le langage des psychiatres nazis, l’euthanasie des adultes s’appelle « mesure de plannification économique ». Rapidement le critère le plus important sera l’aptitude au travail des patients.

2) Le débat
Livre de Binding & Hoche (1920) déclenche un débat. Le débat n’opposait en fait pas deux camps mais trois. La majorité des eugénistes allemands se prononce contre l’euthanasie (E2). Parents enfants handicapés pas hostiles à E2 (enquête 1920 88%). Et depuis 1900, une minorité de psychiatres & médecins eugénistes se déclarent ouvertement partisans de l’euthanasie (E2): en général des nouveaux-nés & jeunes enfants handicapés, des criminels et des «asociaux». Ex. en 1932, le Prof. B. Kihn, titulaire de la chaire de psychiatrie et neurologie de l’Université d’Iéna, article sur « L’élimination des inférieurs de la société », publié par l’Allgemeine Zeitschrift für Psychiatrie.

B -  Les faits (1933-1945)


1) La préparation des esprits
1933-1941: « tourisme asilaire » & voyeurisme des « monstres » humains des asiles neuro-psy. + propagande scolaire sur coût des « existences fardeaux » + propagande politique / médecins & Parti nazi (Reichsärzteführer Wagner)

+ propagande cinématographique Ich klage an (« J’accuse »)= 15 millions spectateurs

2) La réduction budgétaire et les premières initiatives individuelleshéréditaires en liberté ». Eugénisme nazi: on remet tous les patients dans les asiles   1934 surpopulation asilaire. Bien que les nazis aient très vite relancé la machine économique, le « Plan de 4 ans » (guerre et autarcie)   économies sur secteurs non productifs (asiles psychiatriques publics)   1930 ≈ 3RM / patient-jour baissé 25% /1937. D’une part, la « thérapie par le travail » intensifiée (rendre les asiles financièrement auto-suffisants), d’autre part, psychiatres font le tri entre patients « thérapeutisables » (± 20%) et « non-thérapeutisables ». Les « thérapeutisables »   « thérapies » les plus modernes (choc insuline, etc.) et stérilisés avant d’être relâchés; les « non-thérapeutisables » entassés dans des asiles poubelles sans soins médicaux. Dès 1938, divers asiles entreprennent de se débarrasser de ces « incurables » en réduisant leurs rations alimentaires. Par exemple, en Saxe, 5 asiles sur les 10 principaux ont ainsi introduits en 1938 des « régimes spéciaux » (sans viande ni graisse) pour accélérer la mortalité des « incurables ». En 1939, avant l’opération T4, le régime spécial est déjà appliqué en Saxe à 50% des patients.

Les 5 principales opérations


1) L’euthanasie des enfants (1939-1945)
Fin 1938: le père d’un enfant handicapé s’adresse à Hitler. Le Dr. Karl Brandt, médecin personnel de Hitler, envoyé sur place, autorise les médecins à pratiquer l’euthanasie. Ministre de la Justice informé. Février 1939: Un groupe de médecins se voit déléguer par Hitler les pleins-pouvoirs en matière de décision si des cas analogues se présentent. Font partie: 3 pédiatres renommés dont le Prof. W. Catel, titulaire de la chaire de pédiatrie de la Faculté de Leipzig.

Le groupe est baptisé: «Comité du Reich pour le recensement scientifique des pathologies graves héréditaires et congénitales». En août 1939, une circulaire est envoyée: les sages-femmes, gynécologues, pédiatres et autres médecins doivent systématiquement signaler au «Comité du Reich» les cas suivant:

1) handicap mental sérieux & « mongolisme »;

2) microcéphalie;

3) hydrocéphalie;

4) malformations congénitales;

5) paralysies infantiles dont maladie de Little.

Les dossiers médicaux des enfants sont examinés par les 3 principaux experts en pédiatrie dont Prof. W. Catel. Officiellement, les enfants sélectionnés sont envoyés dans un des 30 « centres pédiatriques » chargés de les euthanasier après examen scientifique (par surdoses médicamenteuses). 1941, « enfants » handicapés doivent être signalés jusqu’à l’âge de 16 ans. Le prétendu « arrêt de l’euthanasie » (T4) ne concerne pas l’euthanasie des enfants.

Total  ≈ 5000 victimes.
2) Euthanasie centralisée des adultes: «opération T4» (janv. 1940 – août 1941)
Juillet 1939: Hitler charge le Dr. L. Conti et d’autres hauts fonctionnaires nazis d’organiser l’euthanasie des adultes. Ceux-ci font appel à 15/20 spécialistes, dont: Prof. M. de Crinis (psy. U. Berlin), Prof. C. Schneider (psy. U. Heidelberg), Prof. W. Heyde (psy. U. Würzburg), Prof. P. Nitsche (asile Sonnenstein) + pédiatres responsables euthanasie enfants + directeurs d’asiles psychiatriques. L’euthanasie doit libérer des lits pour les hôpitaux militaires. Experts en pharmacologie, à qui on a demandé le moyen de le plus sûr et le plus indolore, recommandent le monoxyde de carbone (CO).
Octobre 1939: circulaire rédigée par les experts de l’euthanasie envoyée aux directeurs des asiles. Sous le prétexte d’un recensement des patients des asiles pour la « plannification économique », les directeurs des asiles doivent remplir des dossiers pour les patients suivants: schizophrénie, épilepsie, démence sénile, paralysie syphilitique réfractaires à la malariathérapie; arriération mentale; patients internés depuis plus de 5 ans; criminels psychotiques; patients racialement exclus de la citoyenneté allemande (Juifs, etc.).
Mi-octobre 39: Hitler délègue dans lettre rétrodatée du 1er sept. (date entrée en guerre), à travers chef de la chancellerie Bouhler et Dr. K. Brandt, un transfert de plein pouvoirs pour les médecins en matière d’euthanasie. Les médecins responsables sont autorisés à « accorder une mort libératrice (Gnadentod) aux malades incurables après évaluation critique de leur état pathologique ».
Les experts de l’euthanasie estiment à 70 000 le nombre de patients qui doivent être euthanasiés (=20% des internés). 6 asiles sont transformés en centres d’euthanasie (équipés de chambre à gaz au CO maquillées en salles de douche et de crématoires): Grafeneck, Hadamar, Bernburg, Brandenburg, Hartheim, Sonnenstein. Les chambres à gaz sont conçues par des ingénieurs et chimistes. Les SS sont chargés du transport des patients mais se dissimulent derrière une prétendue entreprise de transport (« Gekrat »). Les formulaires remplis par les directeurs d’asile arrivent à la centrale d’euthanasie à Berlin, qui les renvoie aux experts psychiatres de l’euthanasie pour examen. Les experts décident du sort des patients d’après les formulaires remplis par les directeurs d’asile. Le critère essentiel est celui de l’aptitude au travail et de l’espoir ou non d’une guérison. Triés à la centrale, les dossiers « + » sont transmis à la « Gekrat » qui achemine les patients vers les 6 centres T4. Les médecins ouvrent le robinet de gaz. Les cadavres incinérés dans les crématoires. Les familles reçoivent un avis de décès avec une « cause de mort » inventée.

Avril 1940: la centrale bureaucratique d’euthanasie à Berlin se développe (100 employés) et installe ses bureaux au n°4 de la Tiergartenstrasse (d’où le nom « T4″).
Août 1940: pic de l’euthanasie T4. Le cercle des experts T4 est élargi. L’opération T4 dispose de 40 experts psychiatres externes, dont 11 Prof. univ. de psychiatrie, les autres étant directeurs ou médecins-chefs d’asiles psychiatriques + 11 médecins au siège de T4 (dont les 2 directeurs médicaux Prof. Nitsche & Prof. Heyde) + 13 médecins principaux responsables des 6 centres d’euthanasie T4 + 2 centres de recherche neuro-psychiatrique directement intégré à l’opération T4 (Görden, dirigé par Prof. Heinze; Université Heidelberg, dirigé par Pr Schneider). Cette cinquantaine de médecins directement engagés dans l’opération T4 sont ensuite aidés et relayés par un grand nombre de psychiatres des asiles. Pour mieux camoufler l’opération, les patients « transportés » vers les 6 centres d’euthanasie T4 sont d’abord transférés vers des « asiles de transit ».
Malgré le secret, début 1940, la plupart des directeurs d’asiles ont appris que des patients doivent être « liquidés ». Juin 1940: une partie de la population commence à s’alarmer des étranges décés en série des patients; des représentants des Églises protestents; des plaintes pour homicides sont déposées devant les tribunaux.. Les procureurs transmettent les dossiers aux procureurs généraux qui interrogent le ministère de la Justice (Gürtner). Celui-ci se trouve « coincé » car, d’un côté, il ne peut laisser les questions des procureurs sans réponse et, de l’autre, il est tenu au secret du fait que le seul document « légal » a été signé par Hitler lui-même.
En août 1940, une loi sur l’euthanasie est préparée par 40 experts, dont des professeurs de psychiatrie experts T4 + Prof. F. Lenz (généticien humain, directeur du département d’eugénisme de l’IKW d’anthropologie, génétique humaine et eugénisme). Finalement, elle ne sera pas promulguée. En avril 1941, tous les procureurs généraux sont informés de l’opération euthanasie. Toutes les procédures engagées pour homicide arrêtées, aucune poursuite ne doit être engagée.
Septembre 1940: début de l’euthanasie systématique des patients psychiatriques juifs. En 1942, tous les patients juifs, quelque soit le degré de gravité de leur cas, ont été « euthanasiés ».
En décembre 1940: agitation de la population près de centres d’euthanasie (la fumée noire, grasse et puante des crématoires qui fonctionnent jours et nuits retombe sur la petite ville où l’on a parfaitement compris ce qui se passait). Même des militants nazis sont scandalisés. Été 1941, la BBC diffuse en Allemagne des informations sur ce qui se passe dans les asiles psychiatriques. Début août, l’évêque de Münster Mgr. von Galen dénonce en chaire avec véhémence l’extermination des « improductifs ». Vague de protestation de la part d’autres évêques. Des prêtres et pasteurs prennent le relai dans les églises et temples. Risque de briser l’unité de la population dans la guerre   Hitler ordonne l’arrêt officiel de l’euthanasie T4 fin août 1941. De toute façon, l’objectif de 70 000 lits « libérés » fixé au départ avait été atteint.
En fait seuls certains centres T4 sont arrêtés. Divers asiles continuent d’euthanasier mais beaucoup plus discrètement, principalement en faisant mourir de faim les patients ou par surdosage médicamenteux.
3) L’«euthanasie sauvage» ou régionale (1941-1945)

En septembre 1941, après l’«arrêt» officiel de l’opération T4, la plus grande partie du personnel « technique » et bureaucratique de T4 est partie en Pologne pour « régler » la « Question juive (voir § 11). Les médecins et le personnel infirmier doivent désormais se débrouiller seuls. L’euthanasie se fait désormais par surdosages médicamenteux (« schéma-Luminal » du Prof. Nitsche = léger surdosage régulier de Luminal) ou « régimes diététiques spéciaux » (mis au point par le Dr. Falthauser = régime de chou & pomme de terre avec 0% de matière grasse = mort « naturelle » en 3 mois). À côté de ces mesures « actives », il y a aussi des mesures d’euthanasie « passive » comme la réduction drastique des rations alimentaires, l’absence de chauffage et l’absence délibérée de soins médicaux pour ceux qui tombent physiquement malades.

Bilan: 90 000 morts (dont une partie en 1946, soit après la fin de la guerre!).

6) Euthanasie et « extermination par le travail » des «asociaux»
En janvier 1942, les psychiatres experts de l’euthanasie commencent à « sélectionner » (pour euthanasie) les « asociaux » improductifs des « Maisons de travail », des foyers pour vagabonds, etc.

Finalement, il est convenu en septembre 1942 que le sort des « asociaux » sera résolu par l’«extermination par le travail» en KZ. Les criminels et délinquants récidivistes détenus dans les prisons sont aussi envoyés en KZ pour « extermination par le travail » mais la sélection n’est pas faite par des médecins.

7) Le KZ comme « thérapie » pour les « soldats trembleurs »
En 1942, les experts psychiatres militaires décident que les soldats « hystériques » ou « trembleurs » doivent être internés pour toute la durée de la guerre dans les hôpitaux psychiatriques (= indirectement euthanasie). Les récalcitrants à la « thérapie électrique » et autres « thérapies » inventées par les psychiatres pour faire préférer la guerre à l’hôpital psychiatrique doivent être « transférés un certain temps en KZ pour être amendés jusqu’à ce que soit atteint le succès éducatif ».

8 ) L’euthanasie des STO polonais et soviétiques atteints de troubles mentaux
Pour remplacer les hommes allemands partis à la guerre, 6 millions de STO soviétiques et polonais ont été amenés en Allemagne. Ceux qui, en raison de troubles mentaux, sont envoyés en asile sont généralement immédiatement éliminés par les psychiatres. En septembre 1944, une circulaire réglemente ces initiatives individuelles:
« Du fait du nombre considérable de travailleurs de l’Est et de Pologne qui ont été amenés en Allemagne pour travailler, les internements de malades mentaux de ce type dans les asiles allemands deviennent de plus en plus fréquents. Tous les moyens des thérapies modernes [=chocs au cardiozol, électrochoc, etc.] doivent par conséquent leur être appliqués. Compte tenu du manque de place dans les asiles allemands, il serait irresponsable que des malades, qui ne sont pas susceptibles d’être rapidement remis au travail, restent durablement ou pour une longue durée dans les asiles allemands ».
« Afin d’éviter ceci », les STO malades mentaux doivent être dirigés vers 11 asiles psychiatriques régionaux pour « malades mentaux STO de l’Est et polonais incurables » (pour être euthanasiés). À partir de février 1945, en raison des difficultés de transport engendrées par la guerre, les cas concernés doivent être transférés dans les asiles locaux « compétents ».

9) L’extermination des patients psychiatriques polonais & soviétiques
27 sept. 39: capitulation de la Pologne. Début des massacres des patients psychiatriques polonais par les SS. Suivent les patients de Pomméranie et de Prusse orientale (extrême Est de l’Allemagne). Déc. 1939-janvier 1940: les patients des hôpitaux de la partie de la Pologne directement annexée au Reich (= Wartheland) sont exterminés par les SS, en partie avec des « camions-gazeurs » aménagés.
Dès l’entrée de la Wehrmacht en URSS (juin 1941), des Einsatzgruppen (formés de SS, Gestapo, SD & Kripo) suivent qui fusillent ou gazent avec des camions aussi les malades mentaux des asiles afin de mettre les hôpitaux à la disposition de la Wehrmacht.

10) L’«action Brandt » (1943)
Les patients psychiatriques des régions allemandes les plus touchées par les bombardement aériens anglo-saxons (Nord et Ouest) sont transférés à l’Est et en Autriche. Arrivant par dizaines de milliers dans des asiles déjà surpeuplés (car une grande partie des asiles ont été accaparés par la Wehrmacht et la SS pour ses hôpitaux militaires ou centres de repos), les nouveaux arrivés sont généralement les premiers euthanasiés.
11) L’opération 14f13: le maillon intermédiaire vers la «Solution finale»
Début 1941, une partie des psychiatres experts de l’opération T4 (dont Prof. Heyde & Prof. Nitsche) sont réemployés à la demande d’Himmler pour une nouvelle opération « 14f13″ destinée à « libérer » les KZ des « existences-fardeaux ». La commission des médecins ex-experts T4 visite les KZ et repère les détenus qui doivent subir un « traitement spécial » (handicapés, invalides, trop vieux ou troubles mentaux). Les détenus condamnés par les médecins sont ensuite transférés dans les centres T4 encore en fonction pour être gazés au CO. En avril 1943, les détenus des KZ sont mobilisés au maximum pour l’industrie de guerre et le chef du  WVHA-SS ordonne que seuls soient « sélectionnés » les détenus véritablement malades mentaux = fin de la 1ère phase de l’opération 14f13. Avril-décembre 1944: 2e phase 14f13, inclut les « musulmans » (détenus au dernier degré de l’épuisement). Les dents en or sont envoyées à la centrale T4. Bilan 14f13: environ 20-30 000 victimes.
Le 25 octobre 1941, le Dr. E. Wetzel, expert auprès du « Ministère du Reich pour les Territoire occupés » (de l’Est: Pologne, etc.), propose  comme « solution à la question juive », que les « appareils de gazages » (de l’opération T4) soit mis à disposition pour éliminer « les juifs qui ne sont pas aptes au travail ». Une partie du personnel médical des centres d’euthanasie et 92 employés de l’opération T4 sont envoyés à Lublin pour appliquer le « know how » du gazage (et de la crémation) expérimenté sur les patients psychiatriques à la résolution du « Problème juif ». Les directeurs des 3 premiers camps d’extermination installés en Pologne (Belzec, Sobibor, Treblinka) sont tous les 3 des « anciens » de l’opération T4.
12) L’euthanasie au service de la recherche scientifique
Une partie des enfants et adolescents handicapés euthanasiés sont d’abord examinés cliniquement avant d’être euthanasiés. Immédiatement après, suit un examen neuropathologique afin de faire « progresser les connaissances » sur les causes neurologiques des diverses formes d’arriération mentale, d’épilepsie et de maladies neurologiques (sclérose en plaque, etc.). Certains centres de recherche, comme celui d’Heidelberg, font intervenir l’euthanasie en fonction des besoins de la recherche. Parmi ces centres de recherche neurologique ou psychiatrique qui « travaillent » sur les « matériaux » de l’euthanasie: l’IKW de Recherche sur le Cerveau (Berlin: Hallervorden); l’IKW de Recherche Psychiatrique (Munich), la clinique neuro-psychiatrique universitaire d’Heidelberg (Prof. Schneider), le laboratoire de recherche de l’Hôpital Rudolf Virchow à Berlin (Prof. Ostertag), etc.

C – La logique de l’euthanasie étatique: pourquoi?
euthanasie au nom intérêt collectif partage 4 éléments avec l’eugénisme.
1) Culte de la santé collective et sacrifice de l’individu.
Légitimité supérieure au bien-être / santé des individus concernés = la santé collective. Organisme du Peuple = Volkskörper. Neurologue Viktor von Weizsäcker expliquait, au sujet de la « politique d’élimination de l’État » (Vernichtungspolitik) « des vies sans valeur ou des capacités de fécondation sans valeur », que les médecins devaient « prendre part de façon responsable au sacrifice de l’individu pour la collectivité ».
2) Logique comptable de la vie humaine et logique de l’efficacité nationale.
Économie du «Capital humain»: calcul de la valeur d’une vie humaine en terme de coût et de profit   certains individus peuvent avoir, pour eux-mêmes et la société, une valeur de vie « nulle » voire « négative ». Logique de l’eugénisme = maximiser l’efficacité nationale (ou collective) en améliorant le « capital humain » de la nation et en éradiquant préventivement les individus médicalement ou socialement onéreux. Chez les avocats de l’euthanasie étatique: il n’y a « plus de place pour les moitiés, les quarts et les huitièmes d’aptitude au travail » (Prof. Hoche). Dans les deux cas, l’État agit au nom de l’intérêt de la collectivité et non plus au nom de l’individu. L’État peut ainsi estimer qu’un individu socialement « inutile » voire « nuisible » et qui coûte cher à la société, par les soins permanent et l’encadrement qu’il exige, doit être « euthanasié ». Dans cette médecine du rendement, de la rentabilité, de la productivité (Leistungsmedizin), poussée jusqu’au bout, les technocrates médicaux font froidement le tri entre les patients d’après un calcul économique. Le président de l’Office de la Santé du Reich, le Prof. H. Reiter: « nous ne séparons pas les concepts ‘sains’ et ‘productif’ mais les comprenons comme quelque chose de tout à fait identique, aussi nous nions la ‘santé’ quand la productivité n’est pas présente ».
3) Une éthique naturaliste fondée sur le darwinisme.
L’éthique des eugénistes radicaux, des partisans de l’euthanasie étatique et des nazis (comme Hitler dans Mein Kampf) = éthique « naturaliste ». Doit s’inspirer des « lois de la Nature » et toute transgression de ces lois se paye. « La Nature » des darwinistes progresse en laissant périr, sans descendance, tous les individus « faibles » et « ratés » (= »variations inférieures » de l’espèce). En l’absence de médecine moderne, la Nature « répare » ainsi d’elle-même ses « erreurs » grâce à la « sélection naturelle ». Eugénisme et euthanasie étatique corrigent « effets pervers » de la médecine. Selon Bormann à un psychiatre nazi qui protestait contre l’euthanasie, 2 pôles éthiques s’opposaient absolument: la vision (judéo)-chrétienne pour laquelle on doit maintenir en vie « même les créatures les moins dignes de vivre » et la conception nazie pour qui la conservation de tels individus « va totalement à l’encontre de la nature ».
4) Déterminisme biologique.
W. Griesinger (1867): « les maladies de l’esprit sont des maladies du cerveau » (« Geisteskrankheiten sind Gehirnkrankheiten »)   paradigme  biologique de la psychiatrie allemande après 1880. L’homme n’est plus le sujet libre des philosophes libéraux mais l’objet de sa biologie cérébrale et de son hérédité. Prisonnier de sa « nature » biologique, il peut difficilement échapper à sa condition de « fou », de « psychopathe sexuel », de « criminel » ou « d’asocial ». Des psychiatres & généticiens humains, comme J. Lange ou O. von Verschuer, concluent dans les années 1920-1940 au « Crime comme destin » (biologique) ou à « L’Hérédité comme destin ». Ce déterminisme biologique ne laisse pas d’autre choix, aux hygiénistes qui veulent éradiquer ces maux de la société, que d’éliminer les porteurs de telles prédispositions.
Conversion de la psychiatrie à l’eugénisme, avec sa critique de la médecine « individualiste » et de l’assistance sociale aux « inférieurs », a préparé les mentalités à l’euthanasie étatique – du moins chez les psychiatres que n’inhibaient pas des considérations religieuses ou humanitaires-individualistes.

La « suppression des existences indignes d’être vécues » = forme extrême et radicalisée de l’eugénisme négatif. Pour le Prof. Pohlisch, en 1941, le problème est simple: « Que vise l’eugénisme à la fin? Que notre peuple possède autant d’hommes de valeur que possible et aussi peu d’hommes inférieurs que possible ».
Or les eugénistes allemands sont conscients que la stérilisation n’apporte une solution que lente et incomplète. Ils connaissent la critique selon laquelle il faudra plusieurs siècles pour réduire significativement l’apparition d’une maladie génétique récessive dans une population en stérilisant les seuls malades monozygotes. Le Prof. C. Schneider estime que cela prendra « encore des siècles » avant que l’on ne réduise le nombre de psychoses dans la population au taux correspondant au « taux de mutation des psychoses dans une population totalement saine sur le plan de l’hérédité psychique ». Le Prof. Nitsche prévoit, grâce à la stérilisation, une réduction du nombre d’internés en asiles de seulement 20% dans les deux premières générations (30-60 ans). L’euthanasie vient donc remédier à la lenteur de la stérilisation – solution à très long terme. À court terme, plutôt que d’attendre encore 30 ans ou davantage la mort naturelle des « inférieurs » stérilisés, leur élimination immédiate permet à l’État de réaliser des économies substancielles.
5) Matérialisme cérébral et deshumanisation:
La seule barrière, le dernier obstacle qui empêche alors de franchir le pas de l’euthanasie reste l’éthique « humaniste » ou chrétienne. Les psychiatres eugénistes qui résisteront, comme Bonhoeffer et Ewald, conserveront généralement un tel noyau éthique, malgré une éventuelle conversion politique au nazisme. Deux logiques s’affrontent en effet à ce sujet en Occident: d’une part un « matérialisme biologique », qui s’affirme très rapidement au XIXe siècle comme une « conception du monde » en opposition ouverte avec les Églises chrétiennes et la tradition biblique; de l’autre un « humanisme » essentialiste et judéo-chrétien. Pour les « humanistes » essentialistes  , l’humanité, la dignité et le droit à la vie d’un individu est totalement indépendant de l’état de son cerveau, il est inconditionnel. Un handicapé mental ou un aliéné incurable reste un être humain méritant le même respect que tout autre être humain. Au contraire, pour les « matérialistes biologistes », l’état d’humanité est déterminé, dans l’échelle de l’évolution biologique, par un certain nombre de conditions cérébrales et neuro-cognitive. Si l’essence humaine n’est pas une donnée transcendante par rapport à la matière biologique mais en découle, alors un moindre développement cérébral (ou une déficience pathologique grave du fonctionnement cérébral) implique un moindre degré d’humanité. En-deça d’un certain niveau évolutif, la qualité d’humanité s’estompe et disparaît. Il n’y a plus qu’une « écorce humaine vide » sans humanité.
En psychiatrie, ce matérialisme cérébral entraîne une infériorisation des patients. Les handicapés mentaux ne sont pas des « hommes » au sens plein du terme mais des « inférieurs » (Minderwertigen). Dans les cas les plus graves, la deshumanisation des « inférieurs » peut être totale. Pour des psychiatres comme le Prof. Kloos, « les enfants en bas âge profondément arriérés sont scientifiquement comparables à des singes ». Le Prof. Catel, pédiatre renommé, considère qu’il s’agit « d’êtres ayant forme humaine, qui se trouvent à un niveau inférieur à celui d’un animal domestique » et parle même au sujet d’handicapés mentaux graves « d’une massa carnis (masse de viande) qui n’atteindra jamais le niveau d’un homme mais demeurera à celui d’un être de réflexe sans conscience ». Avec cette deshumanisation radicale, réduisant l’handicapé grave à une « masse de viande », nous sommes à l’extrême opposé de l’humanisme essentialiste judéo-chrétien qui voit en tout individu le même niveau d’humanité, quelque soit l’état de son cerveau. Il est clair que dans une telle optique (matérialisme biologique), le meurtre d’un handicapé n’est pas plus répréhensible que de tuer un chimpanzé.

+ triple contexte allemand des années 1939-1945:
1) Contexte politique: 69% de médecins « soldats du Führer »
Psychiatrie allemande ne peut se disculper en imputant toutes les fautes au contexte politique, mais celui-ci n’en joue pas moins rôle important. Le nazisme a radicalisé l’eugénisme car plus de limites. Dans le système totalitaire nazi, pas de contre-pouvoir, en particulier judiciaire, face au pouvoir médical. Les médecins = « groupe professionel le plus fortement nazifié dans l’Allemagne de Hitler » (historien M. Kater).  69 %, soit plus des deux tiers des médecins, étaient membres d’au moins une de ces quatre organisations nazies (NSDAP, SA, SS et Ligue des médecins nazis). Dans faculté de médecine, + 80%. Médecins nazis = « soldats politiques de notre conception du monde et de notre Führer ».
2) Contexte bugétaire: Crise économique 1929, l’Allemagne de Weimar connaît déjà une réduction drastique des dépenses pour les handicapés et malades mentaux. Les nazis, arrivés au pouvoir, poursuivirent délibéremment les réductions budgétaires pour inciter les directeurs d’asile à opérer un tri parmi les patients. Dans le cadre d’une modernisation de la psychiatrie allemande initiée sous Weimar et poursuivie sous le nazisme, les responsables devaient concentrer tous les moyens thérapeutiques les plus modernes (électrochocs, etc.) sur les patients présentant un espoir de guérison pour accélérer leur sortie et euthanasier les incurables improductifs, afin de réaliser des économies.
3) Guerre, Paix et eugénisme:

a) Guerre de 1914-18 : «blocus de la faim» (420 000 †), dont au moins 65 000 =1/3 des internés des asiles allemands. En situation de rationnement alimentaire lié à la guerre, les malades incurables et autre « bouches inutiles » sont généralement les derniers servis. Ensuite, psychologiquement, la 1ère GM, avec ses millions de morts et la semi-guerre civile qui lui fit suite en Allemagne, altéra le sens de la valeur absolue de la vie d’un individu et « brutalisa » les médecins de droite enrôlés dans les corps-francs (anti-communistes): « notre rapport à la vie est devenu tout autre dans ces terribles dernières années. La mort a tellement fauché autour de nous, que le fait de trépasser ne nous paraît plus aussi épouvantable et la vie individuelle ne semble plus aussi intangible ».
Dans le cadre d’une pensée eugéniste, lien direct entre la guerre et l’euthanasie. Ce n’est pas un hasard si Hitler qui envisageait l’euthanasie en 1935 a attendu la guerre pour passer à l’action et s’il a daté retrospectivement son autorisation d’euthanasier, rédigée en octobre, au 1er septembre 1939, date d’entrée en guerre de l’Allemagne. Non seulement, les asiles devaient être « vidés » des « inférieurs » pour être transformés en hôpitaux militaires, mais pour les eugénistes, la guerre est une des situations les plus « dysgéniques » qui soient. Elle fait tomber les « meilleurs » sur le champ de bataille, jeunes et en bonne santé, avant qu’ils n’aient eu le temps de se reproduire, tandis qu’elle épargne les « inférieurs » physiques et mentaux de toute sorte qui, eux, peuvent continuer à se reproduire à l’arrière du front. Cette « sélection sociale négative » constitue le plus grande danger de la guerre pour les eugénistes, d’où souvent leur pacifisme biologiquement motivé (Ploetz – l’organisateur du mouvement eugéniste allemand – avait été proposé en 1936 comme Prix Nobel de la Paix par les eugénistes norvégiens et suédois). Dans le cadre d’une pensée eugéniste, si la guerre ne peut être évitée, alors ce gâchis de « bon sang » sur les champs de bataille doit au moins être « équilibré » par « l’augmentation du quota d’élimination » des « inférieurs » réfugiés à l’arrière.
Le Prof. Hoche fut particulièrement marqué par la guerre: « Quand on pense en même temps à ces champs de bataille couverts de milliers de jeunes hommes morts (…) et tous les soins qu’apportent nos asiles pour retardés mentaux à leurs occupants vivants – alors on est profondément bouleversé par cette incohérence criante entre le sacrifice à grande échelle du sang le plus précieux de l’humanité d’une part et les soins les plus attentifs apportés à des existences non seulement d’une valeur absolument nulle mais que l’on doit même estimer négative ». Cette idée reviendra souvent vingt ans plus tard dans la bouche des nazis partisans de l’euthanasie. Le Dr. Pfannmüller, expert T4 et directeur de l’asile d’Eglfing-Haar où il euthanasiait lui-même les enfants handicapés en les faisant mourrir de faim, répétait la même idée: « pour moi l’idée que la fleur de la meilleure jeunesse doive laisser sa vie au front afin que des asociaux abrutis et des anti-sociaux irresponsables vivent en sûreté dans leurs asiles est insoutenable ».
Le passage à l’acte des psychiatres allemands résulte ainsi de la conjonction d’une psychiatrie ultra-biologisante et deshumanisée par l’eugénisme, au service, non de l’individu, mais de la maximisation de l’efficacité nationale, d’une part, et du triple contexte de l’Allemagne nazie en guerre, d’autre part.