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Préface au livre « L’Hygiène de la race » de Paul Weindling 13 octobre 2016 at 22 h 23 min

Préface aux deux volumes

 

« Ils étaient tous médecins »

(un survivant d’Auschwitz) [1]

 

Le pays de la médecine

En 1933, l’Allemagne, avec l’Autriche, pouvaient se vanter d’avoir collectionné, depuis sa fondation en 1901, plus de Prix Nobel de médecine que tout autre pays au monde et autant que la France, la Grande Bretagne et les États-Unis réunis. L’Allemagne fut aussi le premier pays au monde à mettre en place, à l’échelle nationale, une médecine sociale. Pour couper l’herbe sous le pied des socialistes, Bismarck encouragea la création d’un Office national de la santé (1876), d’une assurance-maladie obligatoire pour les travailleurs (1883) et d’une structure médicale gratuite pour les ouvriers et les revenus modestes. Comme le rappelle un historien de la médecine américain: « Il y a peu de doute que de 1860 environ jusqu’à 1914, la médecine allemande occupait le premier rang dans le monde. Les avancées scientifiques et sociales allemandes dans le domaine de la médecine était étudiées et copiées partout dans le monde » [2]. Sous la République de Weimar, malgré la défaite de 1918 et le boycott des pays alliés, la médecine scientifique allemande restait sans doute la plus prestigieuse du monde. Les étudiants d’Europe Centrale et de l’Est, d’Asie et d’Amérique venaient toujours étudier la médecine dans les universités allemandes. Hors la zone francophone (et germanophobe), les revues médicales allemandes bénéficiaient d’un prestige analogue à celui des revues scientifiques anglo-saxonnes aujourd’hui.

Certes, à la fin des années 1920 et au début des années 1930, les Américains commençaient sérieusement à grignoter la prééminence allemande (ils obtiennent leur premier Prix Nobel de médecine-physiologie en 1933), mais des jeunes Américains « arrivaient toujours dans les centres [de recherche] allemands pour terminer leurs études médicales » [3]. Ironie du destin, l’Allemagne est même, à la suite d’un scandale, le premier pays du monde, en 1931, à édicter des directives d’éthique médicale concernant l’expérimentation sur l’homme. Malgré l’émigration, à partir de 1933, de près de 8000 médecins et biologistes juifs (la moitié aux États-Unis), dont plusieurs Prix Nobel [4], les sciences biomédicales ne périclitent pas sous le IIIe Reich. En 1937, en plein nazisme, une délégation médicale hongroise venue évaluer la science médicale allemande concluait encore: « aucun pays au monde ne peut se comparer aux exploits allemands dans le domaine de la médecine » [5].

Expliquer l’inexplicable

Face à ce succès scientifique, l’extermination de groupes humains entiers – à laquelle ont largement participé les médecins, psychiatres, généticiens, anthropologues – par la nation la plus industrialisée d’Europe, la patrie des érudits, des philosophes et des musiciens depuis deux siècles, reste à un certain degré un mystère incompréhensible pour beaucoup. Comment une nation aussi « civilisée », cultivant le savoir universitaire plus que tout autre chose (l’Allemagne possèdait sans doute le plus fort taux d’éducation universitaire et de Herr Doktor au monde) et collectionnant les Prix Nobel, put se laisser aller à une telle inhumanité ? Et« comment une profession [médicale] jouissant d’une tradition historique aussi glorieuse (…) a pu permettre d’aussi grandes atrocités au nom de la science médicale? » [6]. De nombreuses tentatives « d’expliquer l’inexplicable » par l’histoire allemande, sa culture, la lutte des classes, la psychopathologie ou l’anthropologie, se sont accumulées depuis 1945 [7].

De Luther à Hitler ?

« Du plus loin de son passé, l’Allemagne préparait son drame »… En matière de « voie historique allemande particulière » (Sonderweg) plus ou moins précoce, ou d’une culture allemande « irrationnelle » menant inéluctablement et en ligne droite depuis Luther ou Herder à Hitler et la Shoah on a souvent l’impression d’une histoire tautologique fondée sur des présupposés jamais vérifiés, ou davantage écrite « à l’estomac » sur les clichés un peu figés de la vieille « psychologie des peuples », que sur une analyse historique positive. Il est aisé, non seulement de s’interroger sur la validité méthodologique d’une théorie (du Sonderweg) faisant de deux-trois pays l’étalon universel du développement économico-politique « normal », mais aussi de démontrer de très fortes discontinuités idéologiques dans l’histoire politico-culturelle allemande, infirmant un téléologisme aussi simpliste [8].

Certains ont voulu faire du « romantique » Herder le père spirituel du racisme nazi. Ils oubliaient qu’Herder était un véritable humaniste qui, au nom de l’unité de l’humanité, récusait toute classification raciale et rejettait le concept de « race » lui-même. Herder, le « dangereux » romantique, l’auteur des Lettres pour l’avancement de l’humanité (1793), déclarait aussi que « notre culture européenne ne peut pas le moins du monde servir de mesure universelle à l’humanité ». Herder jugeait le terme « race » un « mot peu noble » (« unedles Wort ») par rapport au mot si « noble » d’ »humanité ». Les autres peuples sont à ses yeux les « frères de notre humanité ». Herder condamnait toute discrimination raciale. Herder désavouait même l’orgueil national, allemand ou autre: « L’historien de l’humanité se gardera d’adopter de préférence une race exclusive pour y sacrifier celles auxquelles leur état a refusé le même degré de gloire ». Pour les Allemands, ce ne serait que « le vil orgueil d’un barbare » que de se prendre pour « le peuple élu d’Europe » [9]. Nous sommes loin des déclarations du « rationnel » Voltaire en France sur la supériorité raciale des Européens: « hommes qui me paraissent supérieurs aux nègres, comme ces nègres le sont aux singes et comme les singes le sont aux huîtres … » [10].

Pendant que les États-Unis pratiquaient l’esclavage jusqu’en 1865, les savants allemands des années 1830 à 1860 (Tiedemann, K. E. von Baer, etc.) protestaient vigoureusement contre les thèses racistes des anthropologues anglo-saxons. On ne peut plus en dire autant en 1930. Mais encore sur le plan législatif, l’Allemagne de la République de Weimar (1919-1933) était moins raciste que l’Amérique des années 1920-1930, avec ses lois interdisant les mariages mixtes, séparant strictement les Noirs des Blancs, interdisant ou restreignant l’immigration des Asiatiques, des Slaves, des Juifs d’Europe de l’Est et des Méditerranéens (lois d’immigration de 1921 et 1924), et limitant l’accès des Juifs à certaines universités. Rappelons que, dans les années 1900-1930, 27 États américains interdirent par des lois les mariages mixtes entre Blancs et « gens de couleur » (du Delaware en 1915, à la Virginie en 1930, en passant par le Texas en 1925). En 1923, le raciste et antisémite Ku Klux Klan – fort de 3 à 6 millions de membres – avait 100 fois plus d’adhérents que le Parti nazi (qui devait en compter environ 50 000 avant son interdiction – de 1923 à 1925). Dans les années 1920, les étudiants juifs américains, auxquels des universités comme Princeton et Columbia fermaient leurs portes au nom de quotas anti-juifs, venaient faire leurs études en Allemagne, à Göttingen, Heidelberg ou Berlin, comme le faisait les étudiants juifs russes avant 1917.

Car, pour parler d’Europe orientale, la politique des quotas universitaires contre les Juifs avait démarrée dans des pays comme la Russie (1887) ou la Roumanie et, avant 1914, l’antisémitisme était certainement plus populaire et plus violent en Russie, en Ukraine ou dans les territoires polonais qu’en Allemagne. Ce n’est pas un hasard si le terme « pogrom » (de po-, entièrement, et gromit, détruire) nous vient du russe. Après 1918, ce fut la Pologne reconstituée qui poursuivit la pratique des pogromes et institua un numerus clausus contre les Juifs dans ses universités. Certes, les Juifs roumains reçurent l’égalité des droits en 1920, mais on n’avait pas renoncé pour autant aux petites brimades: les étudiants en médecine juifs ne pouvaient y disséquer que des cadavres de Juifs! [11]

Car que venaient étudier 85% des étudiants juifs russes, avant 1917, dans les universités prussiennes? … la médecine. Alors que le nombre des étudiants juifs était limité à 3% à St. Petersbourg en 1887, les étudiants juifs, qu’ils soient allemands, russes ou d’Europe de l’Est, formaient 37% du corps étudiant à la faculté de médecine de l’université de Berlin en 1888. À la veille de la Première Guerre mondiale, en 1913, les étudiants juifs russes représentaient 18% du total des étudiants inscrits à la Faculté de médecine de Berlin, 26% à Leipzig et 32% à Königsberg. En fait, bien que cette question n’ait pas été soulevée par Weindling, il existe un lien indéniable entre l’émergence d’un antisémitisme virulent dans la corporation médicale allemande, débutant chez les étudiants en médecine entre 1880 et 1914, et la présence non moins massive des Ostjuden, les étudiants juifs d’Europe de l’Est dans les universités allemandes [12]. La guerre de 1914, la défaite, les troubles révolutionnaires d’après guerre, la lutte armée contre le bolchevisme, ne feront que radicaliser jusqu’à la violence physique cet antisémitisme, à la fois idéologique, xénophobe (les Juifs sont perçus comme des « étrangers ») et corporatiste, déjà véhément chez les étudiants en médecine à la fin du XIXe siècle. Il expliquera le soutien ultérieur massif des médecins allemands à la politique nazie d’exclusion de leurs collègues juifs.

Néanmoins, comme le souligne Paul Weindling, un bref panorama de l’anthropologie allemande dans les années 1870 indique « qu’il n’y avait pas de racisme aryen et d’antisémitisme ‘biologique’ innés dans la culture nationale allemande ». Et comme nous l’avons démontré ailleurs, les anthropologues physiques allemands du XIXe siècle étaient certainement moins racistes que leurs équivalents américains et même français à la même époque [13]. Cela signifie que l’ »Allemagne éternelle » n’existe que dans l’imagination trop fertile de quelques historiens. Les sciences biomédicales allemandes étaient majoritairement humanistes-chrétiennes ou libérales dans les années 1830-1880; elles ne le sont plus dans les années 1920-1930.

La crise économique et la « lutte des classes » expliquent-elles l’idéologie ?

La plupart des interprétations socio-économiques, ou de type marxiste, du nazisme se heurtent également à de sérieuses difficultés pour qui n’en fait pas un a priori [14]. La crise économique de 1929, avec ses classes moyennes ruinées et ses millions de chômeurs, n’a pas vraiment produit les mêmes effets politiques en Allemagne et aux États-Unis. Roosevelt et son « New Deal » arrivent au pouvoir – comme Hitler – en 1933, mais la ressemblance s’arrête là (et à quelques similitudes de la politique économique). Idéologiquement, Roosevelt est l’opposé de Hitler. De la même façon, le fascisme italien ne possédait pas la dimension biomédicale, eugéniste, raciste et antisémite du nazisme. En juillet 1932, le journal CV. Zeitung (publié par une organisation juive allemande de lutte contre l’antisémitisme) fait un compte rendu élogieux des prises de position de Mussolini sur le racisme et l’antisémitisme. Pour Mussolini, la « pureté raciale » n’existe pas, la race est « à 95% du sentiment » et « non une réalité »; le métissage confère « force et beauté » aux nations et la « fierté nationale n’a absolument pas besoin du délire de la race ». Quant à l’antisémitisme, il relève, selon Mussolini, du phénomène du « bouc émissaire ». Et le Duce de signaler que les Juifs italiens occupent des positions « remarquables » dans les institutions de l’Italie fasciste [15]. Même si Mussolini, à cause de son alliance avec Hitler, adoptera officiellement à partir de 1938 un programme raciste (bien peu appliqué dans la réalité), le fascisme italien ne débouchera pas sur les stérilisations, euthanasies et exterminations. « Tant que le Duce demeura au pouvoir, il ne pouvait y avoir de déportation » – rappelle Léon Poliakov: le « commandement militaire italien entreprit en 1941-1942, dans les territoires étrangers contrôlés par lui (…), une action de sauvetage systématique, non seulement en interdisant l’entrée à Eichmann et à ses sbires, mais allant jusqu’à arracher des ‘non-Aryens’ aux gendarmes français ou aux tueurs croates » [16]. N’est-il pas oiseux de vouloir expliquer à tout prix une telle différence, idéologique et pratique, entre le facisme italien et le nazisme allemand par une simple différence de stade dans l’évolution structurelle du capitalisme?

L’idéologie, même si, à l’évidence, elle ne tombe pas du ciel hégélien, possède visiblement un certain degré d’autonomie par rapport aux déterminismes économiques. Vouloir expliquer absolument le génocide par la « logique du grand capital » et le « stade suprême du capitalisme », c’est vouloir faire rentrer un éléphant (ou plutôt son cadavre) dans une boîte d’allumettes (le sociologue Max Weber parlait plus élégament du « lit de Procuste », où ce bandit de l’Antiquité coupait les pieds ou écartelait ses victimes pour qu’ils rentrent ou ne dépassent pas du lit). L’ex-« technico-commercial » de la « Vakuum Oil Company » Eichmann (devenu le responsable SS des « affaires juives ») faisant déporter l’ingénieur chimiste Primo Levi ou le sous-directeur d’une PME, juste parce qu’il s’appele Goldstein, c’est un « bourgeois » qui tue un autre « bourgeois ». Plus de 90% des Juifs allemands n’étaient pas des prolétaires, mais des « grands bourgeois », cadres, membres des professions libérales, et « petits bourgeois » [17]. Et les bourreaux n’étaient pas forcément des bourgeois. Le médecin socialiste (et eugéniste) G. Loewenstein, émigré en 1938 en Angleterre, se souvient des sévices physiques que lui firent subir les SA (troupes de choc des nazis) et sa déception de voir des anciens ouvriers socialistes participer à ces chasses à l’homme: « Je ne pouvais pas comprendre que des ouvriers, à qui j’avais auparavant parlé dans de gigantesques meetings sociaux-démocrates, soient tous devenus nazis d’un seul coup » [18].

Défaite de la raison historienne et faillite de la psychopathologie

Les historiens furent également déroutés de découvrir l’intense collaboration et complicité des couches les plus éduquées de la population allemande, celles mêmes sensée incarner la « Raison » et le savoir face au mouvement de masse supposé ignare et irrationnel du nazisme. Là où l’histoire téléologique et la lutte des classes échouaient, on fit appel à la psychopathologie – individuelle ou collective – pour éclairer la « défaite de la Raison ». Or, comme le fait remarquer le psychologue israélien Dan Bar-On recensant ces interprétations psychopathologiques, aucune de ces explications n’est très satisfaisante [19]. On a d’abord affirmé que les auteurs des crimes étaient des « sadiques » dépravés, puis qu’ils étaient dotés d’une « personnalité autoritaire ». Au bout de 40 ans, Israël Charny conclut qu’il est quasiment impossible de brosser un portrait psychologique particulier des auteurs du génocide, puisque, dans l’ensemble, leur pathologie reste en-deça des limites du « normal », quels que soient les critères retenus [20].

A court d’explication, l’historien finit parfois par tomber dans l’interprétation « anthropologique » ou théologique : le Mal se trouve en tout homme, ne demandant qu’à jaillir, et les circonstances déterminent son expression. Avec ce genre d’analyses, on explique tout mais on ne comprend rien à la spécificité du nazisme. Or, la principale spécificité du nazisme – auquel pouvait adhérer des non-Allemands comme le psychiatre suisse Rüdin, principal architecte de la loi de stérilisation eugénique nazie, ou le Dr. C. P. Jensen, le médecin danois qui fit des expériences médicales de « repolarisation sexuelle » des homosexuels à Buchenwald – ne réside ni dans ses structures socio-économiques, ni dans un profil psychologique singulier de ses acteurs, mais dans son idéologie. Sans l’idéologie, on ne peut comprendre ce qui s’est passé.

Des « médecins ordinaires » ?

Le médecin, tel le virologue Pr. Haagen, sacrifiant les « cobayes » humains des camps de concentration pour expérimenter l’efficacité d’un vaccin, l’expert psychiatrique des tribunaux de stérilisation, tel le Pr. Bonhoeffer, envoyant, pour « débilité congénitale », le pupille agité de l’assistance publique, abandonné à six mois par une mère alcoolique et incapable de suivre une scolarité normale, chez le chirurgien pour la « Hitlerschnitt » *, ou le médecin psychiatre du programme d’euthanasie, tel le Pr. Pohlisch, condamnant à mort un schizophrène « incurable », ces médecins-là ne présentent généralement aucune tare psychologique spécifique et objectivable, susceptible de les distinguer du reste des médecins et de la masse anonyme des autres citoyens ordinaires allemands. Dans la majorité des cas, les bourreaux furent d’ailleurs des citoyens « ordinaires », tels ces « Hommes ordinaires » révélés par l’étude de Christopher R. Browning sur un bataillon de policiers réserviste exterminant consciencieusement son quota de Juifs chaque semaine [21].

Souvent diplômés (le notoire Dr. Dr. Mengele d’Auschwitz cumulait deux doctorats, comme le Dr. Dr. Ritter, « spécialiste » des Tziganes), les bourreaux pouvaient se révéler être des médecins, juristes, ou professeurs d’université méticuleux, pères de famille attentionnés, retournant jouer du piano le dimanche après avoir accompli leur tâche macabre durant la semaine. Le même professeur de psychiatrie qui envoyait des handicapés mentaux à la mort se montrait un médecin « humain », dévoué à ses malades (jugés « curables ») et auteur de réformes « modernes » dans son établissement hospitalier. Les Pr. Pr. Carl Schneider et Paul Nitsche, responsables importants de l’opération T4 d’extermination des malades mentaux « incurables », appartenaient aux réformateurs modernistes de la psychiatrie weimarienne, partisans entre autres de l’ergothérapie, de l’ouverture des hôpitaux et du mouvement de l’hygiène mentale. Le Pr. de pédiatrie W. Catel, à ses heures perdues, publiait des volumes de poésie, des pièces de théatre et correspondait avec l’écrivain Hermann Hesse. En semaine, cet auteur de célèbres manuels de pédiatrie, réédités 10 fois jusqu’en 1972, était l’un des trois responsables de l’euthanasie de quelques 5000 enfants malformés et handicapés [22].

Dédoublement ou cohérence de la personnalité ?

Pour résoudre cette contradiction, un psychiatre américain, Robert J. Lifton, a récemment fait appel à une nouvelle explication: le dédoublement de personnalité [23]. La question qui intéressait Lifton était: comment des médecins, dont la vocation est de soigner et de sauver la vie des malades, pouvaient se métamorphoser en tueurs, et surtout comment les mêmes médecins continaient à concilier ces deux fonctions psychologiquement antinomiques. Sur le plan purement psychologique, il est fort possible que ce modèle du dédoublement ou clivage de personnalité soit un simple artefact davantage lié aux valeurs divergentes de l’observateur qu’à la réalité vécue de la personne étudiée. Mais le plus grand problème ne réside pas dans la question de la validité du modèle du dédoublement en psychologie. Le problème majeur vient de ce que l’on cherche à expliquer un phénomène social, politique et idéologique aussi complexe que la « médecine nazie » par la psychologie des individus. Pour la raison historienne ou sociologique, il s’agit tout simplement d’une abdication méthodologique. L’hypothèse du « dédoublement de personalité » tend à nouveau à régler un peu trop vite le problème. Il réduit à la psychologie un phénomène qui implique, outre l’idéologie et le contexte politique, des facteurs professionnels propres à la médecine et ceux liés au contenu des théories scientifiques de l’époque.

La tentation de Faust

D’abord, en ce qui concerne les expériences médicales menées sur des hommes, il faut être conscient que le contexte de la recherche médicale n’est pas du tout le même que celui de la médecine praticienne. Le médecin praticien cherche à soigner du mieux qu’il le peut le patient qui se trouve en face de lui. Le médecin chercheur, au contraire, est plus scientifique que médecin. Il ne se focalise pas sur la guérison de tel patient particulier mais sur le résultat global de la recherche. Pour user d’un language kantien, le médecin chercheur tend donc à voir les patients davantage comme des moyens, des « matériaux » expérimentaux, pour sa recherche que comme une fin, un être humain unique. Seule l’éthique (ou la loi) l’empêche de pousser plus loin certaines expériences qui accéléreraient les résultats, feraient avancer la science, lui apporteraient gloire, pouvoir institutionnel et crédits de recherche supplémentaires. À la limite, l’éthique (ou la loi) constitue donc un obstacle dans la logique de la recherche scientifique. Au Procès des médecins de Nuremberg, le Dr. Ivy, l’expert américain, justifiait les expériences sur les condamnés à mort et estimait que certains points du serment d’Hippocrate « concernent le médecin thérapeute et non le médecin expérimentateur » [24].

D’où la tentation, dans un certains nombre de pays, d’utiliser des prisonniers, des condamnés à mort ou des individus « de moindre valeur » (tels les Noirs aux États-Unis) comme « matériaux » humains pour les expériences médicales dangereuses. Tout le monde a entendu parler de l’expérience de Tuskegee aux États-Unis, où les médecins de l’organisme gouvernemental Center for Disease Control ont utilisé, de 1932 à 1972, plus de 400 Noirs américains infecté par la syphilis, sans les soigner [25]. Malheureusement, le cas n’est pas isolé. Au XIXe siècle, le « père de la gynécologie » aux États-Unis, le Dr. Marion Sims, inventeur de divers instruments chirurgicaux, de nouvelles techniques en gynécologie et fondateur du célèbre New York Women’s Hospital, menait toutes ses recherches sur des femmes esclaves noires. Pour mettre au point les meilleures techniques de chirurgie vaginale, il charcuta (sans anesthésie) certaines esclaves jusque trente fois. Une fois la technique maîtrisée grâce aux cobayes noires, elle pouvait être appliquée aux femmes blanches [26]. Et le même expert médical américain au Procès de Nuremberg contre les médecins expérimentateurs nazis, qui proclamait haut et fort que ces expériences étaient scientifiquement « inutiles », le Dr. Ivy, professeur de physiologie et pharmacologie à l’Université d’Illinois à Chicago, se trouva pris au milieu des années 1960 dans un procès spectaculaire, pour avoir lui-même mené des expériences sur ses patients. Il avait eu accès à tous les documents du Procès de Nuremberg, en particulier ceux sur les expériences réalisées pour l’armée de l’air allemande à Dachau. Il travaillait aux Etats-Unis en partie sur des domaines analogues. En 1950, Ivy publia lui aussi des articles sur le manque d’oxygène et la dépressurisation chez l’homme en haute altitude. Directeur, entre autres, de l’Institut de Recherche Médicale de l’US-Marine après la guerre, il utilisa pour ses propres recherches les matériaux fournis par les expériences nazies et noua des contacts étroits avec le Dr. H. Strughold, un de ces médecins nazis expérimentateurs – directement informé des expérimentations mortelles menées à Dachau – récupérés par les Américains, et nommé directeur dans un centre de recherche de l’US Air Force à San Antonio (Texas) [27].

Pour les médecins nazis, les Juifs, les Tziganes et les handicapés mentaux, étaient des êtres de « moindre valeur » et de toute façon promis à la mort. Pour mettre au point un médicament, un vaccin ou une technique chirurgicale capable de sauver des milliers de soldats allemands, il était tentant de sacrifier une centaine de Tziganes. Le contexte politique les autorisait à les utiliser. Leur éthique personnelle a fait que certains ont franchi le pas et pas d’autres. Mais, en dehors de ceux qui étaient véritablement des sadiques, l’incitation venait non du seul nazisme mais aussi de la logique de la recherche scientifique et de l’appât du succès académique. Dans la légende, Faust vend son âme à Méphistophélès pour satisfaire sa curiosité insatiable. La fille du Pr. Rüdin confiait au sujet de son père qui fit subventionner son Institut de Recherche Psychiatrique par la SS: « Il aurait vendu son âme au diable pour obtenir de l’argent pour son institut et ses recherches » [28]. En général, ce n’était pas la hiérarchie SS qui donnait l’ordre à tel médecin de mener telle expérience sur tel détenu, c’était le médecin qui demandait l’autorisation à la hiérarchie SS de pouvoir utiliser les détenus pour telle ou telle expérience. Même si ces expériences étaient plannifiées et coordonnées au plus haut niveau, par l’armée, la SS et les organismes de recherche, dans le cadre d’un effort de guerre total, l’initiative venait le plus souvent des médecins chercheurs. À notre connaissance, aucun médecin n’a été obligé de mener ces expérience et aucun n’a été puni pour avoir refusé de les mener. Ce point n’est pas minime.

La violence comme thérapie

Le modèle du « dédoublement » n’est guère plus satisfaisant dans le contexte thérapeutique, car il néglige une dimension essentielle dans le rapport médecin-malade: la situation de pouvoir du médecin par rapport au patient. Dans le cas de la psychiatrie asilaire, cette situation de pouvoir du médecin est aggravée par le fait que le patient a généralement perdu sa responsabilité juridique. Seul le médecin décide ce qu’il convient de faire au patient, éventuellement contre sa volonté. Le modèle du dédoublement tombe de lui-même si l’on prend ainsi d’autres situations de pouvoir où le médecin commet des actes « thérapeutiques » violents, mais moins graves (que de tuer un enfant ou un adulte), comme, par exemple l’électrochoc, la lobotomie ou même la stérilisation et l’avortement eugénique forcé. Le Pr. Cerletti, psychiatre italien, qui, en 1938, dans l’Italie fasciste, après avoir observé en visitant un abattoir comment les bouchers assomaient les porcs par un choc électrique avant de les égorger, invente « l’électrochoc », était-il dédoublé? Et le Pr. Cameron, président de la World Psychiatric Association et de l’American Psychiatric Association, qui infligea plus de 900 électrochocs à certains de ses patients (définitivement transformés en légumes), lorsqu’il menait des expériences de « lavage de cerveau » pour le compte de la CIA? Et le Pr. Moniz, le neurologue récompensé du Prix Nobel de médecine (1949) pour avoir inventé la lobotomie (destruction d’une partie du cerveau pour supprimer les problèmes psychologiques) – Prix Nobel censé honorer « ceux qui dans l’année écoulée auront rendu les plus grands services à l’humanité » ? Et le psychiatre américain moyen des années 1960 qui lobotomisait la femme mariée dépressive ou l’adolescent noir trop perturbé, tel le Dr. Walter Freeman qui « soigna » ainsi 5000 patients au pic à glace? Et le Dr. Puech qui lobotomisa le premier en France car « la publication des premières lobotomies effectuées en France le placerait obligatoirement devant [son concurrent] en tête du concours d’agrégation » de médecine? [29] Et le psychiatre autrichien Wagner von Jauregg, rallié au nazisme (après avoir été sauvé du tribunal par ses collègues juifs Freud et Tandler en 1918), le seul psychiatre Prix Nobel de toute l’histoire de la psychiatrie (1927) pour avoir « soigné » ses patients syphilitiques en leur inoculant la malaria (« thérapie » entraînant une certaine mortalité, surtout dans la « phase expérimentale ») et qui électrocutait, sur leurs parties sensibles, les soldats autrichiens « hystériques » ou paniqués pendant la Première Guerre mondiale afin de les renvoyer au front? La liste des « dédoublés » n’est pas finie et elle est si longue, depuis un siècle d’histoire de la psychiatrie biologisante, que l’on serait obligé, si l’on adoptait le modèle explicatif de Lifton, d’en conclure que la profession entière est composée d’individus « dédoublés » – une conclusion évidemment absurde …

La logique du discours scientifique

Enfin, un troisième élément intervient: le discours scientifique lui-même. Le « bon psychiatre », allemand, américain, suédois ou chinois (la Chine communiste vient de promulguer une loi eugéniste en 1994), qui décide la stérilisation d’un schizophrène n’a pas besoin d’être nazi ou « dédoublé » pour signer l’ordre au chirurgien: il suffit qu’il croie que cette maladie mentale soit héréditaire et que le médecin doit protéger la société contre sa propagation. La stérilisation s’inscrit à titre de médecine préventive et collective dans le cadre de ce paradigme biologique de la psychiatrie depuis 1860 selon lequel « les maladies de l’esprit sont des maladies du cerveau » (Griesinger) et des maladies héréditaires. Depuis que Rüdin a fondé la psychiatrie génétique dans les années 1910, les psychiatres praticiens font confiance aux généticiens humains qui leur annoncent que la schizophrénie, la psychose maniaco-dépressive, l’homosexualité, l’alcoolisme ou la criminalité possèdent une cause neurobiologique ou génétique. Il ne sert à rien de décréter rétrospectivement que c’était de la « pseudo-science » nazie, car c’était le discours scientifique dominant de la psychiatrie de l’époque, pas seulement allemande.

Et le phénomène n’a rien de spécifiquement nazi. Le fondateur de la génétique psychiatrique aux États-Unis, Franz Kallmann, un disciple de Rüdin, était d’origine juive. Avant d’être forcé d’émigrer, Kallmann voulait stériliser 10% de la population allemande. Une fois arrivé à la chaire de psychiatrie de l’Université de Columbia et à la direction de la recherche du New York State Hospital, il deviendra membre de l’American Eugenics Society. Tout en réclamant des stérilisations systématiques des frères et soeurs des schizophrènes aux États-Unis et en applaudissant dans Eugenical News les stérilisations de masse en Allemagne nazie, il rédigeait le chapitre sur la « Génétique de la schizophrénie » dans le manuel de référence American Handbook of Psychiatry (1959). Si on lui a confié une chaire universitaire aussi prestigieuse, la rédaction de cette section d’un manuel de référence ou qu’on l’invitait au premier Congrès International de Génétique humaine à Copenhague en 1956 (aux côtés des eugénistes nazis Lenz et Verschuer, et présidé par le généticien et eugéniste danois Tage Kemp), c’est sans doute que ses collègues américains et européens des années 1950 pensaient que sa « pseudo-science » eugénique était de la « bonne » science génétique [30]. Le contenu de la science médicale est donc loin d’être indifférent à ce que firent les médecins allemands.

Mystique du sang et science biomédicale

L’idéologie nazie combinait des courants très hétérogènes, allant de la science biomédicale la plus conventionnelle aux groupuscules racistes les plus mystiques. La question qui se pose est: cette seule « mystique du sang » et les rites païens ressuscités auraient-ils suffit à mobiliser l’élite d’un des pays les plus modernes et les plus instruits au monde? L’idole de la « race » aurait-elle pu être ranimée et gonflée d’une nouvelle vie sans le concours de la science?

Certes, 69% des membres des « unités tête de mort » de la SS, chargés de la surveillance des camps, avaient abjuré le christianisme [31]. Mais auraient-ils eu la même tranquilité d’esprit s’ils n’avaient pas senti à leurs côtés l’assurance des scientifiques? Auraient-ils osé tout ce qu’ils ont osé s’ils n’avaient pas entendu des savants, comme le Pr. Verschuer, directeur du plus grand centre de recherche en génétique humaine en Allemagne, leur répéter, dans les journaux, des conférences ou lors de cours de formation pour les « experts raciaux » (Rassenprüfer) de la SS: « Notre attitude dans la question raciale s’enracine dans la connaissance de la science génétique; notre attitude dans la Question juive biologique s’enracine dans la connaissance de l’étrangeté raciale des Juifs » ? Ce savoir scientifique constituait – dixit Verschuer en 1943 – le « fondement de notre politique raciale » [32]. En un mot, le système de « sélection » et d’extermination nazi, y compris dans son aspect le plus irrationnel et le moins « scientifique » (l’antisémitisme), aurait-il put fonctionner aussi bien sans la caution de la communauté scientifique allemande? Quant aux autres catégories de victimes, les scientifiques se chargeaient directement du travail.

Les victimes du nazisme sont essentiellement des catégories « biologiques », « raciales » ou « médicales ». En 1939, sur 21 000 détenus des six camps de concentration existant alors en Allemagne, plus des deux tiers sont des « asociaux » (clochards, etc.), délinquants et criminels récidivistes, homosexuels, Tziganes, alcooliques, etc. dont le sort a été déterminé par des experts médicaux ou des policiers férus de modernisation et convertis aux théories des psychiatres eugénistes sur l’origine génétique des comportements déviants. Ensuite, avec la guerre, viendront les Juifs qui formeront le gros des effectifs des camps d’extermination. Les catégories de victimes sont parfaitement délimitées: à moins de 25% de sang juif, on survit, à plus de 50% de sang juif, on périt. En cas de doute, un anthropologue tranche. Le fait que tel Tzigane autrichien va être stérilisé, tel autre exterminé et le troisième préservé n’a rien à voir avec le hasard, mais avec des directives très précises, définies par des scientifiques. Et il n’y a pas d’exceptions, sauf celles prévues par les technocrates. On constate la totale cohérence des critères et méthodes de dépistage-sélection-élimination et la perfection bureaucratique de la machine exterminatrice. Certes, le système concentrationnaire soviétique et chinois ont réclamé un haut niveau d’organisation bureaucratique, donc de « modernité » technocratique et policière. Mais, comparativement au système d’extermination nazi, il leur manque quelque chose pour être parfaits: la science et la technique – la dimension « scientifique » de la sélection des individus à exterminer et la modernité technologique et médicalisée du processus d’élimination des indésirables [33].

« il y avait un médecin là, en blouse blanche … » (Eichmann)

Parlons crûment: si l’extermination des Juifs et des Tziganes s’était limitée aux fusillades des Einsatzgruppen, aux camps de concentration avec 10% de mortalité par an et aux « marches à la mort » lors du repli allemand vers l’Ouest, les massacres nazis n’offriraient aucune singularité sinon l’idéologie sous-jacente et le fait que cela s’est déroulé au coeur de l’Europe. L’autre spécificité du nazisme, c’est la présence des « blouses blanches » du début à la fin des processus d’extermination: c’est le Dr. Dr. Mengele à Auschwitz, c’est-à-dire un scientifique collaborateur d’un institut de recherche prestigieux, docteur en anthropologie et docteur en génétique médicale, qui « sélectionne » les détenus juifs, c’est le Dr. Widmann, docteur en chimie, directeur de l’Institut Technique de la police criminelle, responsable des techniques de gazage, c’est le Pr. Clauberg, un gynécologue très important (il a mis au point les traitements Progynon et Proluton pour guérir la stérilité des femmes – toujours employés aujourd’hui ainsi que le « test Clauberg » pour mesurer l’action de la progestérone), qui expérimente des techniques de stérilisation de masse sur les femmes détenues à Auschwitz, c’est le Dr. Dr. Ritter, docteur en pédagogie, docteur en médecine, spécialiste en pédo-psychiatrie, habilité universitairement en génétique humaine, responsable de l’élimination scientifique des Tziganes, c’est le Pr. Heyde et le Pr. Nitsche, l’un professeur de psychiatrie des universités, l’autre psychiatre asilaire célèbre, responsables de l’extermination des malades mentaux, c’est le Pr. Catel, professeur de pédiatrie renommé, responsable de l’euthanasie des enfants handicapés, c’est le Dr. Rodenberg, docteur en médecine et psychiatre, responsable scientifique de l’élimination de l’homosexualité, c’est le Dr. Dr. Wolfgang Knorr, docteur en démographie et docteur en médecine, spécialiste de l’élimination des familles nombreuses « asociales », enfin, ce sont des scientifiques de carrure internationale, directeurs d’instituts de recherche très prestigieux, qui cautionnent et souvent initient cette politique, tel l’anthropologue Eugen Fischer, directeur depuis 1927 du plus gros institut bio-anthropologique d’Allemagne ou le psychiatre Ernst Rüdin, directeur du plus gros institut de recherche psychiatrique d’Europe depuis 1931 (et que l’on peut considérer comme le père de la psychiatrie génétique). En somme, quantitativement parlant, les massacres nazis ne sont peut-être pas les plus importants du XXe siècle, mais ils constituent le plus grand massacre technocratico-scientifique de l’histoire de l’humanité.

Plus de deux médecins sur trois étaient nazis

En effet, les médecins furent, si l’on en croit divers historiens, la catégorie socio-professionnelle qui se rallia le plus au nazisme – selon l’historien canadien d’origine allemande Michael Kater: le « groupe professionel le plus fortement nazifié dans l’Allemagne de Hitler » [34]. Auteur par ailleur de la principale analyse sociologique et chronologique des adhésions au NSDAP (Parti nazi), M. Kater ajoute: les « médecins se ‘nazifièrent‘ plus complètement et plus rapidement que n’importe quelle autre profession et, en tant que nazis, ils firent davantage pour ce régime démoniaque que n’importe quelle autre corporation professionnelle » [35]. Cherchant à calculer en 1979, le ralliement des différents groupes professionnels de l’élite sociale allemande, il avait découvert avec stupeur que 45% des médecins – et 50% des médecins hommes – de la période 1925-1945 étaient inscrits au NSDAP (contre 22% pour les enseignants des écoles, dont le rôle, dans la formation de la jeunesse, rendait pourtant souhaitable une adhésion)[36]. M. Kater évalue qu’un médecin homme sur quatre était membre de la SA (26%) (contre 11% – soit un sur neuf – pour les enseignants) et 7,3% de tous les médecins, membres de la SS (contre 0,4% pour les professeurs du secondaire), soit, proportionnellement, 18 fois plus que ces derniers. Les médecins étaient 18 fois plus représentés dans la SS que ce groupe social, assez représentatif de la moyenne de la population, ne l’était! Au total 69,2%, soit plus des deux tiers des 90 000 médecins allemands, selon M. Kater, étaient membres d’au moins une de ces quatre organisations nazies (Parti nazi, Ligue des médecins nazis, SA, SS) [37]. A l’échelon universitaire, le degré de ralliement semble encore plus important, puisque pour les quelques facultés de médecine où l’étude a été faite, on peut atteindre des taux d’adhésion de la part des professeurs et maîtres de conférence supérieurs à 80% [38].

Le Troisième Reich : une « biocratie » ?

Les médecins et biologistes ne se contentèrent pas d’adhérer passivement au nazisme et d’être des « suiveurs ». Ils jouèrent « un rôle actif et directeur dans l’initiation, l’administration et l’exécution de chacun des programmes raciaux nazis les plus importants » [39]. Ainsi la loi eugénique de stérilisation, promulgué par les nazis en 1933, fut préparée sous Weimar, dans l’État de Prusse dirigé par un social-démocrate, par des généticiens, des psychiatres et des médecins hygiénistes de grand renom, dont certains, en raison de leurs origines juives, durent émigrer après 1933. La version nazie fut élaborée par des psychiatres comme Rüdin et des généticiens humains comme Lenz. Les stérilisation, décidées par des tribunaux médicaux, étaient évidemment opérées exclusivement par des médecins.

L’euthanasie des handicapés physiques et mentaux « incurables » fut exclusivement le fait de médecins, surtout psychiatres et pédiatres, parfois les plus renommés de leur profession. Selon Robert Proctor, auteur d’un ouvrage sur l’hygiène raciale et la médecine sous le nazisme: « aucun médecin n’a jamais reçu l’ordre de tuer les patients des centres psychiatriques et les enfants handicapés. Il leur en fut donné le pouvoir, et ils remplirent leur tâche sans protester, souvent de leur propre initiative ». Il ne s’agissait pas d’un ordre (Befehl ) mais d’une procuration de pleins pouvoirs (Vollmacht) [40]. Le recensement puis le « traitement » par stérilisation, castration, électrochocs, euthanasie et autres mutilations des « asociaux » (marginaux, vagabonds, jeunes délinquants, etc.), criminels « héréditaires », Tziganes et homosexuels, furent menés par des médecins légistes, bio-criminologues, généticiens humains, psychiatres et anthropologues.

Les expérimentations médicales réalisées sur les détenus des camps de concentration et d’extermination ne furent pas le fait de quelques marginaux « pseudo-scientifiques ». On trouve des liens avec presque chaque faculté de médecine de chaque université. Les instituts de recherche médicale militaire, de médecine aéronautique, de bactériologie, d’immunologie, de neurologie, d’anatomie, de physiologie et de génétique humaine, ainsi que les plus grandes firmes pharmaceutiques allemandes, en profitèrent grandement. Il y eu plus de 80 programmes d’expérimentations humaines en camps de concentration, sans compter ceux hors des camps (par exemple sur les patients des hôpitaux psychiatriques), évidement tous initiés par des médecins et menés par des médecins, avec l’aval des autorités médicales et des organismes de crédits de recherche. Ils faisaient ensuite part de leurs résultats dans des colloques scientifiques où nul ne s’avisa de protester contre ce genre de méthode. Rares furent les instituts d’anatomie ou de neurologie qui ne profitèrent pas de l’ »aubaine » des « matériaux humains » fournis par l’euthanasie, la Gestapo ou les camps pour enrichir leurs collections. Certains instituts de psychiatrie, eux, incluaient carrément l’euthanasie dans leur méthode de travail. Le moment de l’euthanasie était décidé en fonction des besoins de la recherche. Et encore une fois, il ne s’agissait pas de petits instituts minables pour trois médecins-SS scientifiquement médiocres, mais de la « crème de la crème », l’élite des centres de recherche allemands, tel l’Institut Kaiser Wilhelm de Recherche sur le cerveau.

Et c’étaient les scientifiques eux-mêmes qui réclamaient les « matériaux humains ». Comme le confiait ingénuement le Pr. Hallervorden, l’un des directeurs de l’Institut de Recherche sur le cerveau, à l’enquêteur américain en 1945: « Il y avait des specimen merveilleux parmi ces cerveaux, de très beau cas d’handicapés mentaux, de malformations et de maladies infantiles précoces. J’ai accepté ces cerveaux bien sûr. D’où il venaient et comment ils arrivaient à moi, n’était vraiment pas mon problème ». Ca, c’est ce que le Pr. Hallervorden raconta aux enquêteurs. Dans la réalité, une partie des jeunes handicapés mentaux et épileptiques furent euthanasiés en liaison directe avec les instituts scientifiques pour les besoins de la recherche. Le Pr. Hallervorden était lui-même à cheval entre l’IKW de Recherche sur le cerveau et le centre d’euthanasie de Brandenburg [41]. Et que l’on vienne pas nous raconter qu’il s’agissait de recherches « pseudo-scientifiques ». En 1997, la presse médicale française se posait pour la première fois la question de savoir s’il ne conviendrait pas de débaptiser la « maladie de Hallervorden-Spatz » en raison de l’implication de ces deux neurologues dans l’euthanasie des malades mentaux [42]. En fait, il n’était même pas nécessaire d’être nazi pour participer à la curée aux « matériaux humains ». Il sufisait d’être médecin.

Les premiers gazages des détenus hors des camps (programme 14f13), puis les premières chambres à gaz (à l’oxyde de carbone) installées dans les camps de concentration furent établies par des médecins (et les techniciens) du programme d’euthanasie T4 [43]. La politique sanitaire, édictée par des médecins, dans les territoires polonais occupés (la mise en quarantaine des ghettos juifs par « prophylaxie » contre le typhus) contribua de manière non négligeable à l’enchaînement de décisions qui mena à la « Solution finale au problème juif en Europe » [44]. Enfin, par décret personnel de Himmler, seuls les médecins étaient habilités à « gérer » l' »écologie » des camps d’extermination, « sélectionnant » dès la sortie des trains les « éléments » destinés à être « éliminés ». Selon Lifton, le programme d’extermination était conduit, du début à la fin, par des médecins [45].

Une grande partie de la communauté bio-médicale allemande, non seulement s’engagea politiquement, cautionna scientifiquement la politique « bio-raciale » du nazisme et se dévoua avec un zèle sans pareil à sa scrupuleuse application, mais bien souvent, comme le souligne R. Proctor, l’inspira, l’initia et l’orienta. Les anthropologues, généticiens, démographes, psychiatres et médecins intervenaient à tous les niveaux de cette gigantesque machine technocratique bio-médicale, contrôlant génétiquement et racialement le droit à la vie, le droit au mariage, le droit d’enfanter, le droit au travail et aux allocations, la santé immédiate et future de l’ensemble des populations gouvernées par le IIIe Reich. A tel point qu’il est venu à R. Lifton, dans son livre sur Les médecins nazis, l’expression de « biocratie » pour désigner cet aspect peu souligné jusqu’ici du IIIe Reich [46]. Par certains aspects, on peut en effet envisager le IIIe Reich comme une « médicocratie »: le règne des médecins (les psychiatres évidemment, mais aussi les anthrologues raciaux et les généticiens humains-eugénistes chargés de la politique eugénico-raciale étant, dans la très grande majorité des cas, docteurs en médecine). Ceux-ci déterminèrent à la fois la « politique de santé » nazie – qui ressemblait fort à un totalitarisme médical (le « devoir d’être en bonne santé ») – et intervinrent dans tous les rouages de la technocratie médicale qui décida l’élimination des éléments « biologiquement indésirables » pour sauver et améliorer la « Race » ou le « Corps du Peuple » (Volkskörper ). De A à Z, la politique eugénico-raciale nazie fut déterminée, spécifiée et appliquée par des médecins, biologistes-généticiens et démographes-statisticiens. Le choc qui sourd de ce constat: les sciences bio-médicales vècurent le plus souvent en véritable symbiose avec le nazisme.

La science en question

Ces médecins ne furent pas des figures marginales ou de second plandes ni des cas isolés, mais l’indice d’un ralliement massif. On ne peut donc expliquer cette collusion, comme le note le généticien Benno Müller-Hill, « uniquement comme le fruit de l’égarement de quelques individus ». Il faut au contraire en déduire que ce phénomène avait « pour origine des défaillances de la psychiatrie et de l’anthropologie elles-mêmes » [47]. Le psychiatre B. Laufs exprime les choses encore plus brutalement: « le fondement potentiel du crime s’inscrivait dans la structure de la science, la participation directe au crime dans la décision des individus » [48]. Et pour un autre historien de la psychiatrie allemande, les crimes psychiatriques de la période nazie ne résultent pas de l’action de quelques sadiques, mais ont été commis par des « psychiatres tout à fait normaux, habituels et représentatifs de leur science ». Il fallait donc chercher à éclaircir, dans l’histoire de la psychiatrie allemande, « quelles structures, quelles pratiques et quelles théories ont rendu possible l’horreur » [49].

Ainsi, après avoir retourné pendant près d’un demi-siècle toutes les données du problèmes, les historien finissent par s’intéresser à la composante jusqu’à là la plus négligée du nazisme: ses liens avec la science et en particulier les sciences bio-médicales. Cette piste avait été occultée pendant 45 ans pour deux raisons principales qui, bien que motivées par des sentiments directement antagonistes, se rejoignaient dans leurs conclusions.

La première tenait aux conceptions, régnant en philosophie des sciences et parmi les scientifiques eux-mêmes, sur la nature même de « la » Science. On a assumé pendant la majeure partie de ce siècle – explique le sociologue des sciences américains Robert Proctor – que la science était « soit intrinsèquement démocratique, soit apolitique ». Par conséquent sa politisation ou l’avènement d’un régime totalitaire ne pouvait entraîner que sa destruction ou du moins son dépérissement. La « possibilité que la science ou des scientifiques puissent contribuer » à des systèmes politiques comme le nazisme et à ses crimes ne pouvait trouver sa place, sinon comme « aberration » ou « perversion » dans cette théorie de la science « apolitique » ou « démocratique » [50].

La seconde avait des causes beaucoup plus terre-à-terre. Après 1945, la communauté des scientifiques et médecins allemands s’appuya sur cette conception dominante pour affirmer que la science et les scientifiques allemands, non seulement ne portaient aucune responsabilité dans les crimes nazis, mais même, en tant que porteurs de vérités intangibles face aux « politiciens », ils en furent les premières victimes. Tous les maux étaient à mettre sur le compte des « politiciens » et autres « idéologues ». La science et les scientifiques n’avaient rien à voir avec tout cela. Ceux qui avaient trempé dans les crimes étaient des « pseudo-scientifiques ». A part quelques rares dévoyés (les 23 accusés du Procès des médecins de Nuremberg sur 90 000 médecins), la science allemande sortait indemne de la « terrible parenthèse ».

Ces deux tendances donnèrent lieu à deux types d’historiographie depuis 1945, lorsqu’il s’agissait de traiter des rapports de la science au nazisme: la première qui peut être appelée « polémique », la seconde, « apologétique » [51].

Selon la version « polémique », plus un scientifique ou médecin allemand se montrait proche du nazisme, moins il avait valeur sur le plan scientifique. Sa valeur scientifique était inversement proportionnelle à son degré d’implication politique en faveur du nazisme. Les recherches d’un Dr. Mengele à Auschwitz étaient donc « pseudo-scientifiques » tandis que l’on s’arrangeait pour disculper de nazisme « véritable » ceux qui restaient des scientifiques incontournables dans la communauté internationale (style le Prix Nobel Konrad Lorenz, pourtant orateur de l’Office de la Politique Raciale du NSDAP; le Prix Nobel Butenandt – dont l’institut analysait les échantillons envoyés depuis Auschwitz par le même Dr. Mengele; ou le seul psychiatre Prix Nobel dans toute l’histoire de la psychiatrie: Wagner von Jauregg). De manière globale, encadrés par une mauvaise politique, les scientifiques et médecins allemands accusés avaient de toute façon fait de la « mauvaise science » ou « pseudo-science ». Face à ces « mauvais scientifiques » restés en place et qui n’avaient pas progressé d’un pas pendant les douze ans de la dictature, on brandissait les figures emblématiques de l’émigration scientifique, tels Einstein ou Freud qui, eux, avaient produit de la « bonne science ».

Selon la version « apologétique » (pratiquée par les scientifiques et médecins allemands eux-mêmes, lorsqu’ils ne faisaient pas l’impasse sur le sujet), les scientifiques et médecins allemands, dans leur grande majorité, n’avaient pas fait de politique. Ils avaient continué à servir les intérêts supérieurs de la science et de la santé de leurs concitoyens, dans la mesure du possible sous un régime totalitaire. Les prises de position répréhensibles étaient le fruit de compromis, d’adaptations imposées par les contraintes externes d’un système totalitaire. Certes une minorité de médecins et scientifiques s’étaient laissée dévoyer par la politique, mais ils étaient justement une petite minorité et ils avaient été punis pour leurs crimes après 1945. Le problème était donc réglé.

Et on ne se posait pas trop de question sur le fait que, de 1959 à 1978, la Chambre Fédérale des médecins allemands fut successivement présidée par deux anciens médecins SS, démocratiquement élus par leurs pairs, qu’en 1983, la Chambre de Berlin-Ouest était toujours présidée par le Pr. Wilhelm Heim, un ancien Standartenführer des SA actifs dans l’exclusion des médecins juifs des hôpitaux municipaux de Berlin en 1933, que le Pr. Walter Kreienberg, président de la Chambre des Médecins de Rhénanie-Palatinat de 1957 à 1987, ancien membre de la SA, de la Ligue des Médecins Nazis et du Parti nazi, travailla sous le IIIe Reich pour l’armée de l’air sur la résistance humaine aux hautes altitudes (directeur à partir de 1940 du « caisson de dépression du centre de recherche aérienne 1/VIII »). En mai 1944, il se plaignait de ce que ses recherches sur les « questions actuelles » de la physiologie en haute altitude soient retardées par des « difficultés à se procurer des matériaux ». On ne sait pas s’il s’agit d’appareils médicaux ou de « matériaux » … humains. On ne sait pas exactement comment il réalisa ses recherches sur la coagulation accélérée du sang en haute altitude (1943), ni celles sur le métabolisme du cerveau en situation de manque d’oxygène (1944), ou celles sur les oedèmes résultant de dénutrition (1944). En 1944, il produit aussi un travail avec le psychiatre H. Ehrhardt (l’assistant d’un professeur de neuro-psychiatrie expert dans l’opération d’euthanasie T4) sur « L’irrigation sanguine du cerveau pendant l’électrochoc » [52]. Quant au Pr. Sewering, toujours président de la Chambre Bavaroise des médecins au début des années 1990 (depuis 1955, soit près de 40 ans) et professeur honoraire à l’Université de Munich, il était inconvenant de rappeler qu’il avait été membre de la SS et avait été personnellement impliqué dans le programme d’euthanasie en 1943 [53].

Ainsi, paradoxalement, ces deux thèses, pourtant directement antagonistes dans leurs motivations politiques, se rejoignaient dans leurs conclusions. Dans ce tableau en noir-et-blanc des scientifiques sous Hitler, tous les maux étaient mis sur le compte d’une poignée de boucs émissaires: les politiciens, « idéologues » et « pseudo-scientifiques ». Toutes deux avaient pour effet d’occulter le rôle de la science et de la médecine sous le nazisme et de les innocenter a priori. La science elle-même, pour les deux parties, sortait indemne de ce sombre épisode.

Le problème avec ce tableau idyllique de la science et de la médecine, c’est, en premier lieu, qu’il ne correspond absolument pas à la réalité. Les sciences biomédicales ne furent pas les victimes passives des politiciens. En outre, cette image de la « science apolitique », comme le souligne R. Proctor, ne permettait pas d’apprécier: 1) à quel point les nationaux-socialistes purent s’appuyer sur les concepts, les images, les résultats et l’autorité de la science biomédicale de l’époque; 2) à quel point l’idéologie national-socialiste pu imprégner et influencer la pratique scientifique et médicale; 3) l’extraordinaire audience dont bénéficia le nazisme dans les milieux universitaires et scientifiques bio-médicaux allemands [54].

Car, last but not least, les théories de l’ »Allemagne éternelle », de la lutte des classes ou de la psychopathologie ne suffisent pas à rendre intelligible le ralliement trois fois plus massif – au sein de cette catégorie sociale éduquée – des médecins, psychiatres, généticiens humains, anthropologues allemands et biologistes à la politique eugénico-raciale du régime nazi. Pourquoi les professeurs de médecine s’inscrivent-ils deux fois plus au Parti nazi que leurs collègues des autres facultés alors qu’ils appartiennent à la même classe sociale? Pourquoi 60% des biologistes s’inscrivent au NSDAP, comparativement aux pourcentages beaucoup plus faibles des physiciens ou des mathématiciens [55] ? Si les facteurs habituellement mis en avant ne peuvent, à eux seuls, rendre compte de ce degré de symbiose entre la communauté bio-médicale et le régime national-socialiste, alors l’origine doit en être cherchée dans l’histoire sociale et les objectifs professionnels de ces corporations scientifiques, ainsi que dans les contenus de la science elle-même. La nouvelle voie consiste donc à retracer un historique plus sérieux de cette profession et à s’interroger sur les conceptions dominantes dans les sciences bio-médicales allemandes de 1900 à 1945.

Le retour sur la science

La « politique biologique » du IIIe Reich se fondait sur trois « paradigmes » majeurs: l’eugénisme biomédical commun à plusieurs pays; le racisme « nordique » élevé et dynamisé au rang d’une thérapeutique raciale pour le peuple allemand; et un antisémitisme manichéen racialisé. Si l’antisémitisme racial manichéen entretenait des rapports très conflictuels avec la science de l’époque, y compris la science des anthropologues et généticiens humains nazis, l’eugénisme, en revanche, faisait quasiment partie du discours scientifique commun dans de nombreux pays. Par exemple, la revue de génétique de l’American Genetics Association faisait une large place à l’eugénisme et le président de l’Association des psychiatres américains recommandait publiquement la stérilisation de « tous les faibles d’esprit, tous les aliénés incurables, tous les épileptiques, tous les débiles mentaux, tous les criminels récidivistes » comme solution médicale radicale pour « tarir en une ou deux décennies la reproduction des déficients psychiques ». Le racisme nordique, lui, tenait une position intermédiaire entre la « science » eugénique et l’ »idéologie » antisémite.

Les conceptions de l’eugénisme ou de « l’hygiène raciale » nordiciste, comme le montre amplement Paul Weindling, n’avaient donc pas été inventées par Hitler ou les SS. Elles imprégnaient les sciences bio-médicales dans plusieurs pays, dont l’Allemagne (mais aussi la Suisse, la Suède, les États-Unis, etc.) depuis le début du XXe siècle. Le lecteur sera peut-être un peu surpris de découvrir le nombre de grands médecins et biologistes allemands – dont le nom est encore prononcé lorsque l’on parle d’une maladie ou d’une science, tel Alzheimer pour la « maladie d’Alzheimer », Kraepelin pour la nosologie psychiatrique, Kurt Goldstein pour la neurologie, Konrad Lorenz pour l’éthologie – qui ont rallié l’eugénisme et l’hygiène raciale. Chaque année, on en découvre de nouveaux. Pour lui ôter ses derniers doutes comme quoi « l’eugénisme », « l’hygiène de la race » ou la « science de la race » seraient des inventions nazies, il découvrira sans doute étonné que l’eugénisme (ou hygiène raciale) et l’anthropologie raciale (deux disciplines inventées par les nazis selon certains historiens) pouvaient également être enseignées dans les universités d’un pays foncièrement démocratique comme la Suisse de 1930 à 1945.

La grande différence c’est qu’en Suisse, même s’ils ont pu pratiquer des stérilisations dans certains cantons, les médecins eugénistes sont restés soumis, bon gré mal gré, aux lois démocratiques et au pouvoir judiciaire, alors qu’en Allemagne nazie, les médecins et biologistes hygiénistes raciaux, propulsés dans les sphères du pouvoir, ont eu l’aubaine de faire eux-mêmes les lois, sans être confrontés à un pouvoir judiciaire capable de les arrêter. Aux États-Unis aussi, des lois de stérilisation ont permis de stériliser, de 1907 à 1960, environ 60 000 aliénés, handicapés mentaux, prétendus criminels « héréditaires » et autres « voleurs de poulets » (les Noirs). Aux États-Unis aussi, les psychiatres ont envisagé l’euthanasie. En 1942, l’éditorial de l’American Journal of Psychiatry appelait à mettre une « fin léthale à ce douloureux chapitre » pour les « handicapés complètement sans espoirs – les erreurs de la nature » [56]. Mais les psychiatres américains ne se sont pas avisé de passer à l’acte, car ils auraient pu être poursuivis devant les tribunaux par les familles des victimes. En Allemagne nazie, le document signé par Hitler protégeait les médecins participant à l’euthanasie d’éventuelles poursuites pénales et les mettaient au-dessus de la loi, au sens propre du terme. Plusieurs fois, la justice allemande fut saisie pour des poursuites mais, à chaque fois, la justice dut s’incliner face aux médecins responsables. Dans le système nazi, les médecins possèdent davantage de pouvoir que les juges. Le IIIe Reich n’est pas un État de droit mais une biocratie: les pleins pouvoirs aux médecins. Le cas du nazisme – unique dans l’histoire – offre donc l’opportunité de voir ce qui se passe concrètement dans une de ces utopies scientistes rêvée par tant de médecins et biologistes occidentaux depuis le XIXe siècle.

Il est surprenant que cet exemple, unique dans l’histoire, d’un tel pouvoir confié aux scientifiques n’ait pas suscité davantage de réflexion. Est-ce un accident qui ne présente aucun risque de se répéter? Que se serait-il passé si l’on avait confié, dans les années 1960, les mêmes pouvoirs à des généticiens comme le Prix Nobel français Jacques Monod (1965), convaincu que la biologie est la science « centrale », la « plus signifiante de toutes les sciences », qui éclaire la « nature humaine », lorsque le même Prix Nobel s’inquiète de la « dégradation génétique dans les sociétés modernes » et du fait qu‘« aujourd’hui, beaucoup de ces infirmes génétiques survivent assez longtemps pour se reproduire »? Ou au généticien et Prix Nobel (1962) américain Francis Crick qui déclare: « Aucun enfant nouveau-né ne devrait être reconnu humain avant d’avoir passé un certain nombre de tests portant sur sa dotation génétique (…). S’il ne réussit pas ces tests, il perd son droit à la vie » [57]? Ou aux neuro-psychiatres américains de grand renom, financés par le National Institute of Health et le ministère de la Justice, qui voulaient éradiquer systématiquement la criminalité aux États-Unis grâce à la psycho-chirurgie (lobotomie et implantation d’électrodes dans le cerveau) [58]?

La question de l’eugénisme

Comme le montrera le second volume, l’eugénisme tenait une place considérable dans le conglomérat idéologico-scientifique qui a orienté la politique nazie. Or, si le nazisme, son idéologie, sa préhistoire, le racisme européen et l’histoire de l’antisémitisme ont été amplement analysés depuis cinquante ans, de quoi dispose-t-on en France pour comprendre l’histoire de l’eugénisme allemand? Sait-on de quoi on parle en France quand on invoque le cas de l’eugénisme nazi? Si l’eugénisme allemand ou l’hygiène raciale nazie, « objet de phobie idéologique » (Taguieff), constituent le repoussoir universel en matière de bioéthique, il peut paraître utile de savoir de quoi il retourne véritablement pour clarifier les débats. Un rapide survol de la littérature française existante montrerait au contraire le paradoxe suivant: cette référence incontournable et obligée dans toutes les discussions repose sur une connaissance minimale et souvent erronée. Il faut dire que les historiens français, amalgamant très souvent eugénisme, euthanasie et racisme, ne contribuent guère à clarifier le débat.

Tel historien confond l’eugénisme (politique de gestion sélective de la reproduction humaine) avec l’euthanasie (suppression médicalisée des vies jugées « indignes d’être vécues »). En outre, il fait dériver l’eugénisme du racisme « aryen » des nazis, alors que la logique de la stérilisation eugénique n’avait aucun lien obligé avec le racisme aryen ou antisémite [59]. Dans le même style, l’auteur du « Que sais-je? » sur Les fondements de l’eugénisme (1995) fait du philosophe polyculturaliste Herder et du théoricien du racisme aryen Gobineau (stéréotypes sur l’eugénisme nazi oblige) les pères fondateurs de l’eugénisme. Selon l’auteur, la « hantise de la dégénérescence » de l’eugénisme trouverait son origine surtout dans le racisme et la peur xénophobe du métissage. Enfin l’eugénisme reposerait sur des conceptions de l’hérédité rendues caduques par « la découverte des lois de Mendel » en 1900 et les progrès de la génétique [60]. Comment expliquer que deux des trois généticiens redécouvreurs des fameuses « Lois de Mendel » – Correns et Tschermak, a priori peu concernés par l’aryanisme de Gobineau – publiaient des articles dans la revue eugéniste de Ploetz Archiv für Rassen- und Gesellschaftsbiologie ? Comment expliquer que Wilhelm Weinberg, un statisticien médical d’origine juive et l’auteur d’une des principales lois de la génétique des population, la « Loi Hardy-Weinberg », ait fondé la Société d’Hygiène Raciale de Stuttgart? Comment expliquer que les plus grands noms de la génétique des population anglo-saxonne des années 1930-1940, tels R. A. Fischer, H. J. Muller et J. B. S. Haldane, se soient attelés à défendre l’eugénisme tout en condamnant le racisme nazi?

Le boom historiographique des années 1980

Pendant que la réflexion française en restait à ces clichés, la recherche sur la médecine sous le nazisme et l’histoire de l’eugénisme allemand démarra sérieusement en Allemagne, aux États-Unis et en Grande Bretagne vers 1980. Dans une première longue période de 35 ans, qui va de 1945 à 1979, l’histoire de la médecine et de la psychiatrie allemande sous le nazisme avait fait l’objet de très peu d’études: pour les pays germanophones, anglo-saxons et francophones: une vingtaine de livres en 35 ans. L’histoire de l’eugénisme allemand était inexistante. Tout débuta par un mince ruisseau en RFA, vers 1968, ruisseau qui se transforma en déluge de publications à partir de 1980. Les vieux professeurs de la période nazie partaient à la retraite, et leurs élèves directs, encore soucieux de préserver la respectabilité de leurs maîtres, se virent déborder sur leur gauche par une troisième génération peu disposée à montrer tant d’égards. Le passé servait à régler un certain nombre de comptes politiques dans une corporation médicale cultivant l’amnésie comme une vertu. L’émergence de nouvelles sensibilités dans la jeunesse étudiante allemande catalysa l’intérêt pour ces questions. De 1980 à 1992, on assiste sur le plan quantitatif, à une explosion éditoriale: environ 130 livres et 90 thèses de doctorat en 13 ans en incluant l’histoire de l’eugénisme et de l’anthropologie raciale, soit un rythme d’un nouveau livre tous les mois, et une masse colossale d’articles.

Peu de sujets peuvent se vanter d’un tel regain d’intérêt et pourtant l’ampleur du phénomène en RFA (80% des livres) est passée presque inaperçue en France. Depuis 1980, cette recherche historique est essentiellement le fait des historiens allemands et anglo-saxons. Globalement, sur les 160 livres environ publiés dans le monde depuis 1945, 80% l’ont été en RFA, 6% en ex-RDA (soit 86% pour les deux Allemagne), et 9% aux USA-GB. La France ne représente que 4% de cette production et, avant la reprise du travail en 1995, le dernier livre publié par un Français datait de 1975. C’est-à-dire qu’il n’y a pas eu un livre français sur le sujet pendant 20 ans. À part quelques exceptions, c’est le vide le plus total, un désert historiographique de 40 ans qui s’étale de 1950 à 1989 (date à laquelle sont traduits deux ouvrages étrangers sur la question: Lifton et Müller-Hill). Grâce à des initiatives individuelles, les choses commencent à bouger doucement depuis le début des années 1990.

On observe également une modification qualitative du contenu de ces ouvrages: la vingtaine d’ouvrages publiés avant 1980 portent tous (à l’exception d’un seul livre en 35 ans) sur les cas « extrêmes » des médecins-SS des camps de concentration et sur l’euthanasie des malades mentaux. Globalement, on peut dire que cette première phase de dénonciation morale (1945-1980) se caractérise en France, comme à l’étranger, par un double mouvement, de mise en avant des « cas extrêmes » des « Médecins maudits » et ignorance du reste. La dénonciation exclusive des cas « extrêmes » ou « pathologiques » des médecins « fous » sert d’exutoire et permet d’absoudre ou de ne pas se pencher sur le reste de la communauté bio-médicale allemande. En général, les « histoire de la médecine » ou « histoire de la psychiatrie » pour étudiants, en France comme en Allemagne ou aux États-Unis, ignoraient purement et simplement la question. On s’est généralement débarassé du problème éthique posé à la science par ces expériences en décrétant que les expériences médicales dans les camps nazis ne relevaient pas de la « science » mais de la « pseudo-science ». Par conséquent, si seule la pseudo-science était coupable et si la science véritable n’était pas impliquée dans ces horreurs, la science conservait sa virginité éthique. En ce qui concerne l’euthanasie, on estimait que la psychiatrie et les psychiatres n’y étaient pour rien. Quant au reste (stérilisation, etc.), on en parlait pas.

Depuis 1980, la place occupée par l’étude des sciences biomédicales « normales » mais intimement imbriquées dans le système nazi devient de plus en plus centrale. Dans le cas de l’Allemagne, l’accumulation des dossiers déterrés par les étudiants des années 1970-1980 sur les anciens professeurs atteignait un tel niveau qu’il n’était même pas besoin d’une révolution épistémologique en histoire de la médecine pour comprendre que l’on avait pas affaire à quelques médecins sadiques et isolés. Déjà dans un livre précurseur de 1949, réalisé à partir des pièces du procès de médecins de Nuremberg, les auteurs allemands avaient mis le doigt sur un point essentiel: sans la « complaisance » de la « large couche intermédiaire » des médecins ordinaires, la « coordination entre la planification criminelle et les exécutants criminels n’auraient jamais pu jouer de façon aussi parfaite » [61]. À l’époque, on n’avait pas davantage fouillé la question: leur rapport avait été enterré par l’Ordre des médecins de RFA et ils avaient été boycottés par la profession médicale. Mais depuis la révolution historiographique de 1980, la perspective s’est inversée. Les nouveaux historiens allemands considèrent en effet que la seule étude des cas « extrêmes (médecins des camps de concentration, médecins participant à l’opération euthanasie, etc.) passe à côté de la normalité de l’extrême (…) et que cette tendance peut tomber dans la légitimation de cette normalité, dans la mesure où elle ne définit que quelques boucs émissaires médicaux » [62]. En 1980, un historien de la médecine allemand pionnier mit en garde contre les vieux clichés: « Ce qui caractérisait la médecine nazie ne se résume pas à la médecine des camps de concentration. Je dois encore le répéter et on ne le dira jamais assez: luttez contre cette vision partout où vous le pourrez. Parce que quand on prétend que la médecine nazie se réduit à la médecine des camps, on va beaucoup trop vite en besogne. Alors, on dit: seuls des médecins anormaux ont fait cela. Ensuite, on personalise et l’on décharge de sa responsabilité le corps médical dans son ensemble … » [63].

On peut donc se poser la question, au-delà du cas particulier de l’Allemagne, premièrement, des raisons de ces trois décades et demi de silence, puis de ce soudain raz-de-marée et, deuxièmement, des raisons de cette transformation des approches historiques.

La fin du scientisme?

La position qui prévalut pendant plus de 30 ans après l’explosion de la bombe atomique sur Hiroschima était que la science et les scientifiques étaient nécessairement innocents des applications techniques éventuellement meurtrières de leurs recherches et théories. En matière de biologie, cette théorie de l’innocence de la science n’était pas défendue que par les scientifiques allemands cherchant à se disculper des crimes de la période nazie. Elle était partagée également par les scientistes progressistes de tous bords. La fin de la confiance absolue dans les bienfaits de la science et la volonté corrélative de canaliser son évolution débuta dans les années 1970 avec la percée fulgurantes des sciences biomédicales. Très vite, la naissance du génie génétique, la procréation médicalement assistée, la sélection des embryons et les avancées de la génétique humaine posèrent des questions éthiques et politiques évidentes. La possibilité de modifier le patrimoine génétique ou de sélectionner les êtres humains avant leur naissance fit renaître le fantôme de l’eugénisme que l’on croyait disparu. Les instances politiques de divers pays décidèrent que la responsabilité de cette évolution ne pouvait être laissée au seul arbitraire des médecins et scientifiques, édicta des réglementations et mit en place des comités éthiques et organismes de surveillance.

Pour ceux qui, comme Jacques Testard (le « père » du premier bébé-éprouvette français), s’opposent à certaines de ces tendances, le spectre de l’eugénisme ressurgit non plus dans des groupuscules d’idéologues « pseudo-scientifiques », mais au coeur de la science médicale et génétique la plus moderne. Ce n’est plus la « pseudo-science » qui fait peur mais la science tout court. Des années 1970 aux années 1980, le public est passé de l’optimisme béat vis-à-vis de la science à l’alarmisme, voire au catastrophisme. C’est dans ce contexte, dénoncé par le généticien français Daniel Cohen comme le « marché de la peur », que l’eugénisme, sortit à tout bout de champ du placard nazi, sert à diaboliser l’ensemble des bio-technologies. Pour le philosophe Jean-Paul Thomas: « Le spectre de l’eugénisme surgit lorsque la peur s’installe. L’usage inflationniste de la notion traduit un désarroi conceptuel. Loin de porter à l’analyse et à la discussion, il tient ordinairement lieu d’argument à ceux qui sont hostiles à une technique sans parvenir à formuler les raisons de leur répugnance » [64]. La logique de l’eugénisme, nous annoncent – à tort ou à raison – les esprits les plus inquiets, débouche forcément sur l’euthanasie des contrefaits (« on tuera tous les affreux ») et la « Solution finale ». Toujours est-il que les débat actuels redonnent une nouvelle vie à la problématique de l’eugénisme, y compris sur le plan historique. Il n’est plus guère d’ouvrage d’éthique médicale ou de réflexion sur les bio-technologies qui ne débute sans évoquer l’eugénisme allemand et les crimes médicaux nazis. L’eugénisme, de concept ignoré par la majorité de la population, réoccupe le devant de la scène.

La nouvelle histoire et sociologie des sciences

Un autre facteur international relève des transformations subies par l’histoire et la sociologie des sciences depuis le début des années 1970. Si nous sommes entrés dans « l’ère du soupçon » à l’égard de la science (J.-J. Salomon) et si la réactualisation de l’eugénisme par les avancées des sciences bio-médicales des années 1980-1990 expliquent une partie de l’intérêt pour le sujet après 1980 ils n’expliquent pas le manque d’intérêt des autres pays que l’Allemagne pour la question avant 1980. En effet, si l’on consulte les principales revues occidentales d’histoire de la médecine de la période 1945-1985, en France, Grande Bretagne, Italie, Espagne, Hollande, Suisse, Suède et Etats-Unis, le sujet apparaît singulièrement absent. Le sujet n’est jamais traité en 40 ans. Qu’est-ce qui fait que les historiens et sociologues de la médecine et des sciences en général ont ignoré le sujet pendant 40 ans puis se sont soudainement intéressés à la médecine allemande sous le nazisme et à l’eugénisme?

Plutôt qu’une volonté délibérée et consciente d’éviter le sujet de la part de la communauté scientifique internationale, comme l’imaginent certains, on peut donc interpréter ce silence puis le brusque intérêt dont bénéficie, hors de l’Allemagne, le sujet depuis les années 1980, comme le symptôme d’une transformation dans les conceptions de l’histoire des sciences. L’histoire de la science, jusque-là était essentiellement abordé sous l’angle d’un progrès continu, linéaire et cumulatif. C’était une « success story ». On s’intéressait exclusivement aux théories et aux scientifiques toujours pertinents pour le corpus scientifique actuel. Par conséquent, on ignorait ou laissait de côté 90% des scientifiques et des théories qui firent la science concrète, existante, mais maintenant oubliée, des époques passées. L’éclat de quelques « génies » reléguait dans l’obscurité tous les autres. Tous ceux dont les théories n’avaient pas été retenues tombaient dans les oubliettes de l’histoire de la science. Même les savants retenus pour le panthéon de « la Science » bénéficiaient d’un toilettage avant d’être posé sur leur piédestal. Si on parlait d’un grand savant, on ne parlait que de la théorie honorable, on omettait pudiquement le reste. Quand on traitait de Louis Pasteur, on évoquait le bienfaiteur de l’humanité, on passait sous silence ses requêtes à l’Empereur du Brésil pour mener des expériences sur le choléra avec des cobayes humains. Quand on abordait le rôle de Kraepelin dans l’histoire de la psychiatrie, on se bornait à sa nosologie et à la dementia praecox, on taisait évidemment sa théorie médicale de la « dégénérescence », ses positions eugénistes ou ses commentaires sur les Juifs. L’épistémologie « présentiste » renforçait cette tendance: une théorie véritablement « scientifique » s’avérait une théorie encore valide scientifiquement au moment où écrivait l’historien [65]. Elle ne présentait aucun rapport avec l’idéologie. Par définition, ces deux sphères s’excluaient mutuellement: une science n’était pas idéologique et une idéologie, pas scientifique. Au pire, leur rapport antinomique et posé comme conflictuel pouvait laisser croire à une fausse proximité lorsque l’idéologie du savant lui-même cherchait à se parer des habits de la science. Mais, même si cela en avait la couleur et l’odeur, le soda canadien n’en devenait point davantage du whisky, il ne fallait pas confondre la « croyance qui louche du côté d’une science déjà instituée, dont elle reconnaît le prestige et dont elle cherche à imiter le style » et la science elle-même [66].

Deux nouvelles approches firent voler en éclats cette image trop parfaite de la science. D’une part, un mouvement d’analyse historique de la « science normale » fut initié par Kuhn en 1962, avec sa théorie des « paradigmes scientifiques » dont l’influence fut considérable à partir des années 1970 [67]. Finalement, la définition de ce qui était scientifique, d’absolue, devenait relative et sociale: pour l’historien, était « scientifique » ce que les scientifiques d’une époque donnée considéraient eux-mêmes comme « scientifique ». Si le nom du crâniologue et neurochirugien Paul Broca trône aujourd’hui sur la tour Eiffel, entre Becquerel et Gay-Lussac, parmi les savants qui font la grandeur de la France et de la République, c’est peut-être bien que ses contemporains considéraient que ses travaux sur les « races inférieures » étaient de la « science normale » et non de la « pseudo-science ». La deuxième révolution des années 1970 vint de la sociologie des sciences, cette fois-ci plutôt anglaise qu’américaine [68]. Les sociologues des sciences – en particulier anglais avec les social studies of science – allaient encore plus loin dans la critique de la rationalité des sciences. Paul Weindling est issu de cette école britannique. Sous cette double influence, l’histoire des sciences des années 1980 n’avait plus grand-chose à voir avec l’ancienne histoire des sciences. Ces deux nouvelles approches conduisaient toutes deux à une volonté d’étude plus approfondie de la réalité scientifique d’une époque donnée, de ses discours et de son fonctionnement institutionnel. Les nouvelles perspectives permettaient d’aborder avec d’autres outils et sous un autre angle l’histoire politique et sociale des sciences bio-médicales et de l’eugénisme en Allemagne. Quels sont les principaux résultats que l’on peut tirer de tous ces travaux sur l’histoire de l’eugénisme?

L’eugénisme, une Utopie née sous le signe de la Raison?

Tout semblerait indiquer que l’eugénisme moderne soit né sous le signe de la Raison, à l’aube de la modernité européenne, au XVIe siècle. L’idée eugéniste se manifesta d’abord sous la forme d’utopies. Dans son roman Utopia (1515), l’anglais Thomas More envisageait une sorte d’examen prénuptial mutuel, où les fiancés se dénuderaient totalement pour exposer au regard de l’autre leur constitution physique et leur beauté. Dans la Cité du soleil, autre cité idéale, le philosophe italien Tommaso Campanella, au XVIIe siècle, va encore un peu plus loin que More. L’inspection préalable des futurs époux n’est plus laissée à l’aléatoire d’une observation mutuelle où la passion amoureuse risquerait d’obscurcir le jugement des prétendants, mais se voit confiée à une sorte de magistrat. La tierce personne, fort de sa froide sagesse et de l’expérience conférée par sa fonction, est plus à même de décider du mariage que les fiancés eux-mêmes. Pour se faire un jugement, il observe les exercices de gymnastiques des jeunes gens et des jeunes filles dénudés. Une fois le choix des fiancés accompli en fonction de la qualité de la descendance susceptible d’être générée par les deux futurs époux, deux autres « experts » – le médecin et l’astrologue – déterminent le meilleur moment de l’accouplement. Campanella est sans doute le premier à lancer le topos le plus récurrent de la pensée eugéniste: l’homme porte la plus grande attention à la sélection et à l’élevage des animaux, mais se montre totalement insouciant à l’égard de sa propre reproduction [69].

Après les philosophes, vint le temps des médecins et de leurs bons conseils appliqués à la procréation, tel, en France, le médecin Quillet dans son ouvrage Callipedia (1655) ou « science des beaux enfants » [70]. Le XVIIIe siècle renouera avec la dimension politique d’une reproduction rationalisée des premiers utopistes. En 1756, un autre médecin français, Vandermonde, le fondateur du Journal de médecine, fait paraître son Essai sur la manière de perfectionner l’espèce humaine. L’ouvrage s’ouvre sur un catalogue de « toutes les qualités requises dans les deux sexes pour avoir des enfants aussi parfaits qu’on peut le désirer ». Vandermonde multiplie les conseils pour le choix des conjoints, sur les conditions les plus propices à une descendance de qualité et propose de prendre modèle sur les éleveurs:

« Puisque l’on est parvenu à perfectionner la race des chevaux, des chiens, des poules, des pigeons, des serins, pourquoi ne ferait-on aucune tentative sur l’espèce humaine? »

Il ne s’agit pas seulement de conseils aux futurs parents, mais de « perfectionner l’espèce humaine ». Le médecin ne s’adresse plus aux seules personnes directement concernées, mais au législateur. Seul le législateur, en effet, dans la perspective des Lumières, est susceptible de superviser, voire d’infléchir les pratiques conjugales. Seul capable de s’élever jusqu’aux principes généraux de l’intérêt collectif – et au XVIIIe siècle, l’intêret collectif rejoint le Progrès de l’espèce humaine – le législateur peut interférer avec la vie intime des citoyens [71].

La Révolution française marque en effet l’apparition de théories médicales prônant l’intrusion du politique dans le mode de reproduction des citoyens. Cette intrusion n’invoque plus les principes moraux et religieux d’une Eglise statuant sur les moeurs convenables ou honteuses, mais se justifie au nom d’un savoir savant et de la notion d’intérêt général, voire, comme chez le philosophe et scientifique Condorcet qui veut ré-organiser le système social selon la science, de « multiplier les êtres biens conformés » pour permettre le « perfectionnement de l’espèce humaine » et son bonheur [72]. Sous le Consulat, Robert le Jeune dénonce la légèreté avec laquelle on a traité jusque-là un problème aussi sérieux: « on a négligé d’observer ce qui se passe dans la nature, et de voir les mécanismes de la génération; et il en est résulté que les grands hommes n’ont été jusqu’à ce jour (…) que l’ouvrage d’un concours aveugle d’heureuses circonstances ». Côté éducation, Robert propose la création de deux grands collèges à l’athénienne pour les enfants surdoués. Ces athénées font surtout office de haras humains républicains où se préparent les mariages « mégalanthropogénésiques ». Les fiancés seront encouragés à procréer au moyen de dots gouvernementale et de pensions. Côté « scientifique », les nouvelles « sciences » de la physiognomie et de la phrénologie s’ajoutent à la médecine pour remplacer au tournant du XIXe siècle l’astrologie du XVIIe siècle comme savoir savant dans l’évaluation des procréateurs [73].

On voit donc poindre chez des médecins et philosophes français, dès la fin de la Révolution, deux éléments clés de la pensée eugéniste ou pré-eugéniste: l’idée d’une évaluation « scientifique » des prétendants à la procréation permettant une distinction entre procréateurs désirables et indésirables; et la notion d’une reproduction rationalisée soumise non plus à la liberté de chacun mais à l’impératif de l’intérêt général. Dans tous les cas de figure, le législateur doit s’inspirer de la science. Dans son traité au titre significatif des Lois éclairées par les sciences physiques (1799), Fodéré, père de la médecine légale, ajoute, aux motifs privés au mariage, que la République exige d’ »avoir des enfants sains ». Mahon, autre médecin légiste, introduit, lui, la notion de « décadence » résultant de l’anarchie reproductive et justifiant l’éventuelle interdiction de mariage aux individus « mal constitués et malsains »:

« S’il est extrêmement à craindre, s’il est même certain que la décadence et la diminution de l’espèce humaine augmentent de plus en plus, par la facilité avec laquelle on tolère les associations des individus mal constitués et malsains avec des personnes saines et robustes, ne serait-il pas de l’intérêt commun de ne permettre le mariage qu’à ceux dont l’organisation n’offrirait à l’examen aucune de ces infirmités que l’expérience a démontré être contagieuses ou héréditaires? » [74].

Le célèbre médecin Cabanis, connu aussi comme philosophe matérialiste et auteur des Rapports du physique et du moral de l’homme (1803), y alla lui aussi de son couplet eugéniste-républicain fondé sur un matérialisme physiologique et un volontarisme techniciste:

« Après nous êtes occupés si curieusement des moyens de rendre plus belles et meilleures les races des animaux ou des plantes utiles et agréables, (…), combien n’est-il pas honteux de négliger totalement la race de l’homme! Comme s’il elle nous touchait de moins près! (…). Il est temps d’oser faire sur nous-mêmes ce que nous avons fait si heureusement sur plusieurs de nos compagnons d’existence, d’oser revoir et corriger l’oeuvre de la Nature » [75].

On retrouve aussi ce genre d’idées en Allemagne, en particulier chez le médecin hygiéniste J. P. Frank, directeur de clinique, responsable sanitaire au service de plusieurs couronnes et auteur en 1784 d’un livre au titre prémonitoire: Système d’une police médicale intégrale. Comme ses collègues français, il conseille de prendre modèle sur l’élevage des animaux pour cultiver certaines dispositions et d’interdire le mariage aux êtres mal conformés, aliénés et faibles d’esprit [76].

L’eugénisme, même dans sa version pessimiste de la deuxième moitié du XIXe siècle, s’inscrit donc dans un mouvement beaucoup plus large des idéologies de Progrès et d’Utopie. L’eugénisme se tourne vers l’avenir et un avenir construit par les hommes. Certes, comme la plupart des idéologies de Progrès, il souligne l’imperfection du présent, mais il place ses espoirs dans un futur qui saura résoudre ces défaillances. De même l’Utopie – « plan de gouvernement imaginaire où tout est parfaitement réglé pour le bonheur commun » – cherche à bâtir la Cité idéale. La Cité idéale de la modernité implique une rationalisation intégrale de toutes les activités humaines. Tout est plannifié à l’avance dans les moindres détails. L’Utopie scientiste élimine l’accident et l’imprévu de la vie des hommes pour mener enfin à la stabilité propre à la perfection. Elle bannira tous les maux qui ont affligé jusque-là l’humanité. Cependant, pour cela, elle ne fait plus appel à Dieu mais à la Raison. Elle fait de l’homme son propre démiurge: « vous serez comme des Dieux ». Elle affirme ainsi l’autonomie absolue de l’homme et réhabilite Prométhée, symbole du pouvoir de l’homme à forger sa propre destinée. La perfection de l’Utopie, même lorsqu’elle se réfère à un âge d’or passé, est une perfection construite par la Raison, une perfection artificielle, inspirée par le même « esprit technicien » qui anime l’idéologie du Progrès. L’Utopie se profile à l’horizon de l’idée de Progrès, puisque le Progrès lui-même, de perfectionnement en perfectionnement, doit logiquement finir par déboucher sur un nouvel âge d’or où l’histoire s’arrêtera [77].

L’eugénisme: entre science et politique

Nous avons longtemps vécu sur le mythe d’une séparation absolue entre la science et la politique. Quand on évoque la figure du scientifique, on imagine le savant isolé dans son laboratoire, libre d’entreprendre les recherches qui lui conviennent, et étranger à tous les problèmes de la société qui l’entoure. L’idéal de la science serait la quête gratuite du savoir. Cette image d’Épinal ne correspond plus beaucoup à la situation de la science moderne, dont l’ambition est précisément de faire de la connaissance un moyen d’action. Certes, la science a besoin d’une certaine autonomie et une intrusion trop forte du politique s’avère toujours périlleuse. Mais les fins de la recherche restent, comme le souligne le spécialiste des rapports entre « science et politique » Jean-Jacques Salomon, en « aucune façon étrangères au système social qui subventionne ses progrès ». Pour les États modernes, la science est devenue un enjeu de puissance et un enjeu économique. La science est devenue un instrument du politique et elle se construit à l’intersection des revendications des uns et des autres. La recherche, tout en préservant la rationalité de ses méthodes, s’oriente en fonction des valeurs et des fins de la société dans laquelle elle opère [78].

Peter Weingart (co-auteur du deuxième volume du présent livre), connu depuis les années 1970, en Allemagne aussi bien qu’à l’étranger, en tant que sociologue des sciences, auteur, notamment de Production de savoir et structure sociale (1976), a appliqué ces outils d’analyse au cas de l’eugénisme. En 1983, Weingart publie un article intitulé « Scientisation de la société et politisation de la science » où il aborde déjà la question de l’eugénisme et qui laisse entrevoir un schéma interprétatif qu’il appliquera dans son livre avec Kroll et Bayertz sur l’eugénisme de 1988. Dans cette étude, Weingart montre que la « scientisation » des sociétés modernes, qui se manifeste par exemple par l’intervention croissante de l’expertise scientifique dans les décisions administratives, judiciaires et politiques et le fait que les normes juridiques et éthiques se fondent sur des critères biologiques et médicaux, va de pair avec une politisation de la science, au double sens du terme: les recherches sont orientées en fonction de finalités politiques, la science devient un instrument du politique et donc un enjeu de société. Au-delà de l’appel à la compétence des experts, la société demande aux scientifiques d’intervenir dans les décisions politiques et les scientifiques, généralement heureux de devenir les nouveaux guides des consciences, refusent rarement de monter sur l’estrade. En période conflictuelle, la maîtrise du discours scientifique devient donc un enjeu de société, où la politisation de la science, autrement inodore, devient manifeste.

Au Congrès International d’Histoire des Sciences de Berkeley en 1985, Weingart appréhende l’eugénisme comme une technologie du social, dans son intervention « De la technologie sociale à la correction technologique: le contrôle du comportement reproductif ». En 1987, dans un autre article, Weingart renverse totalement la perspective de « l’irrationalisme » (romantique ou völkisch) sous-jacente à la plupart des interprétations historiques sur le racisme allemand – où l’hygiène raciale se trouve généralement confondue. Loin de d’imputer l’eugénisme allemand à une résurgence de l’irrationnel, il y voit avant tout – à l’instar de Sheila Weiss qui caractérisait le projet eugéniste de Schallmayer de « rationalité technocratique » – une volonté de rationalisation de la sexualité, dont la dimension reproductive est étatisée et confiée à des experts en quête de professionnalisation [79]. À la lumière de ce cadre général, on voit mieux comment l’eugénisme incarne de façon assez exemplaire à la fois les ambitions politiques de la science et les demandes formulées par le politique envers les scientifiques pour leur fournir un outil technologique biomédical de gestion de la société.

Pour Peter Weingart, l’eugénisme relève donc du phénomène général de « rationalisation » ou de « scientisation » des sociétés occidentales modernes. Mais, que signifie chez Weingart l’assimilation de l’eugénisme au processus de rationalisation et de « scientisation » des sociétés occidentales?

« La rationalisation comme scientisation désigne le processus de différenciation de domaines d’actions / de comportements et de leur catégorisation dans le cadre de champs scientifiques. Ces comportements deviennent l’objet d’une production de connaissances systématiques qui dorénavant orientent le comportement. Le processus est lourd de conséquences, car la puissance de définition, aussi bien pour l’identification des problèmes de comportements que pour leur solution, est transféré à la science institutionnalisée. Le discours de l’époque se « clôt » d’une manière tout à fait particulière. Certes, la science ouvre toujours de nouvelles possibilités d’action, mais elle en ferme d’autres. Celles que la science ouvre elle-même sont considérées comme rationnelles tandis qu’un appel à l’éthique pour s’y opposer devient extrêmement difficile. Dans la plupart des cas, le fait que les nouvelles connaissances scientifiques véhiculent et cristallisent des valeurs passe inaperçu. De ce point de vue, la rationalisation comme scientisation ne signifie par conséquent pas une évolution vers une « plus haute » ou vers « plus » de rationalité, mais tout simplement la disciplinarisation de possibilités d’action et la systématisation de l’action. Avec sa métaphore de la ‘coquille dure comme l’acier’, Max Weber a souligné de manière critique cette ambivalence de la rationalisation » [80].

Le modèle peut s’appliquer à la période nazie. Dans un livre de 1980, l’historien des sciences Herbert Mehrtens montrait que, dans le cadre idéologique du nazisme, deux visions scientifiques antagonistes se côtoyaient. Celle correspondant le mieux aux clichés sur la « pseudo-science » nazie était la « science völkisch » ou « aryenne » ultra-politisée. La plus visible des deux jusque là, sa visibilité ne traduisait pas forcément une position dominante. L’autre vision, plus acceptable selon les critères scientifiques habituels, mais pas moins nazie, privilégiait l’efficacité technique de la recherche scientifique. Cette science-là s’était mise totalement au service du nazisme et avait mis à sa dispositions des outils scientifiques et techniques d’une grande efficacité. Elle ne pouvait protester rétrospectivement de son irresponsabilité vis-à-vis de ses applications politiques. Mehrtens soulignait également la dimension « technocratique » et « technique » du IIIe Reich et les affinités entre technocratie, expertise et recherche scientifique [81].

Eugénisme, expansionisme médical et « biocratie »

L’eugénisme veut substituer un comportement « rationnel », dicté par un corps d’experts professionnels, au bon vouloir de l’individu ou aux préceptes moraux de la religion. Professionnellement, l’eugénisme, cette « bio-politique de la population », signifie l’irruption du pouvoir médical dans la sphère de l’intimité sexuelle et familiale. Il s’agit d’une « technologie de pouvoir dirigée vers la vie » renvoyant à la « société de normalisation ». Foucault voyait dans la modernité et sa rationalité l’origine d’un savoir de normalisation sociale et de pratiques de pouvoir et de contrôle. La « société disciplinaire moderne », assise sur le contrôle ou l’exclusion de toutes les déviances, est née sous le signe de la Raison. L’eugénisme ne fait que franchir un pas de plus dans ce processus de contrôle médicalisé de la société.

Cette pénétration du « bio-pouvoir », pour reprendre l’expression de Michel Foucault, dans un domaine jusque-là réservé aux instances religieuses peut prendre des allures plus ou moins autoritaires. L’expression du pouvoir peut être étatique, ouverte, centralisée, contraignante et violente; elle peut aussi se manifester sous la forme, décentralisée et « facultative », de la pression sociale d’une opinion publique relativement consensuelle. Néanmoins, on retrouve chez la plupart des eugénistes une tendance, à la fois utopiste, scientiste et technocratique, à vouloir confier le destin de la cité à une élite scientifique, surtout composée de médecins et de biologistes. Cette tendance scientifico-plannificatrice se manifeste également dans chaque expérience historique d’une législation eugéniste. On peut donc dire que l’eugénisme débouche naturellement vers une forme plus ou moins modérée ou accentuée de « biocratie », c’est-à-dire un régime politique où une caste de médecins et de biologistes détiennent une fraction non négligeable du pouvoir.

Pour souligner à quel point la tendance à la « biocratie » et au « bio-pouvoir » chez les médecins eugénistes ne se limite pas à l’Allemagne mais se retrouve dans tous les pays occidentaux, nous allons prendre le cas de la France. Ce choix se justifie d’autant plus qu’il semblerait que l’expression de « biocratie », définie comme le « gouvernement des peuples par les sciences de la vie », avant d’être réintroduite par Lifton pour le nazisme, ait été forgée dans les années 1920 par un psychiatre eugéniste français, très connu en tant que psychiatre réformateur: Édouard Toulouse (1865-1947). Toulouse a mené une vie particulièrement active: il a fondé et dirigé la Revue de psychiatrie ; il crée en 1899 le laboratoire de psychologie expérimentale de l’École des Hautes Études; en 1921, il lance la Ligue d’Hygiène Mentale sur le modèle américain de son ami C. Beers; en 1932, il fonde la Société scientifique de sexologie et la Société de biotypologie. Son nom reste surtout attaché à la création en 1922 du « Service libre de prophylaxie mentale » qui ouvre l’asile psychiatrique dans les deux sens. Pour terminer le portrait de ce réformateur infatiguable, Toulouse, politiquement, se déclare de gauche: il croit au progrès, à la rationalité, et au perfectionnement de l’homme par la science. Son eugénisme est strictement médical et, en 1933, il condamne le « jargon raciste » d’Hitler.

Néanmoins, la « société organisée rationnellement » dont il rêve, n’a rien de très démocratique. Se défiant des idéologies politiques, Toulouse veut organiser rationnellement la société, sur des bases stables, grâce à la science et, en particulier, les sciences biomédicales. La science centrale est évidemment la biologie humaine et, plus spécifiquement la neuro-psychiatrie. La biocratie consiste en « l’application des sciences biologiques à la vie sociale ». Chaque individu, dans la biocratie, verra sa place définie « scientifiquement » par les biologistes, médecins et autres experts. Les « pathologies sociales », la criminalité et la prostitution, assimilés à des maladies biologiques seront ainsi corrigées par des moyens biologiques. La biocratie, non seulement organisera une société rationnelle et placera chaque individu dans sa fonction adéquate, mais décidera aussi des individus qu’il convient ou non de laisser se reproduire. Il opèrera la « sélection » la plus favorable à la société, avant « plus tard, par la génétique, [de] favoriser la naissance de tels sujets » [82]. On peut imaginer que les choses aillent encore un peu plus loin, car Toulouse paraît favorable à l’euthanasie étatique: « Pourquoi tant dépenser pour cultiver en serre chaude et prolonger indéfiniment l’existence d’un si grand nombre d’idiots et de déments? » [83]. Il évident qu’une telle société eugénique idéale ne peut fonctionner en laissant le pouvoir aux partis politiques ou aux masses. Le pouvoir ne peut être confié qu’aux scientifiques et médecins.

Toulouse ne précisera pas beaucoup plus le fonctionnement politique précis de sa biocratie, mais toute une série d’autres eugénistes français se sont montrés beaucoup plus explicites. Cazalis voulait donner à l’Académie de médecine les pouvoirs extraordinaires d’un « comité de salut public ». Le Prix Nobel de médecine et membre fondateur de la Société Française d’Eugénique Charles Richet, dans La sélection humaine (1912), prévoit, à défaut d’un « sage tyran », un « sénat héréditaire » composé des individus les plus intelligents pour gouverner la masse [84]. Dans L’homme, cet inconnu (1935), le Prix Nobel de médecine Alexis Carrel évoque une institution, composée d’un « très petit nombre d’hommes », qui servirait de « cerveau immortel » à l’humanité. Ces savants conseilleraient « les chefs démocratiques aussi bien que les dicateurs » sur la façon de mener leur politique. Ils « auraient la garde du corps et de l’âme d’une grande race » et agiraient sur les « habitudes du troupeau ». Cette minorité ascétique « acquerrait rapidement un pouvoir irrésistible sur la majorité jouisseuse et aveulie. Elle serait capable, par la persuasion ou peut-être par la force, de lui imposer d’autres formes de vie ». L’eugénisme permettra ainsi l’établissement « d’une aristocratie biologique héréditaire » et empêchera « la propagation des fous et des faibles d’esprit ». Quand aux criminels irrécupérables, « un établissement euthanasique, pourvu de gaz appropriés, permettrait d’en disposer de façon humaine et économique » [85]. Toutes ces décisions restent évidemment entre les mains des experts scientifiques et médicaux.

L’eugénisme est-il moderne?

L’eugénisme est-il une idéologie scientifique « moderne » ou une idéologie « irrationnelle » et « anti-moderne »? Pour répondre, il faudrait pouvoir définir précisément le contenu de la modernité ou de l’anti-modernité. Si la modernité se manifeste idéologiquement par l’adhésion à la société démocratique, libérale, industrielle et capitaliste, il faudrait ranger la quasi-totalité des diverses formes de socialismes, communismes et anarchismes des XIXe et XXe siècle, c’est-à-dire des « anti-capitalismes », dans la catégorie des pensées anti-modernes. De ce point de vue, l’eugénisme comporte des composantes anti-modernes, ne serait-ce que dans sa dénonciation des effets pervers de la modernité. Ces tendances anti-modernes, avec la critique des conséquences néfaste de l’urbanisation, de l’ouverture des frontières, de la médecine libérale ou de l’hédonisme individualiste, peuvent être plus ou moins accentuées. Certains eugénistes, par leur « pessimisme culturel » conservateur et leur apologie d’un mode de vie rural, appartiennent clairement à la famille de pensée antimoderniste conventionnelle.

Mais d’autres eugénistes, en particulier parmi les eugénistes de gauche, comme les sexologues Magnus Hirschfeld ou Max Marcuse, incarnaient tout ce que les conservateurs antimodernes abhorraient dans la « modernité ». Hirschfeld était juif, socialiste, homosexuel, partisan de l’émancipation sexuelle, de la liberté d’avortement et militant actif de la dépénalisation de l’homosexualité dès 1897. Il était honni par la presse völkisch et nazie sous la République de Weimar. À la fin d’une conférence en 1920, il fut battu et laissé pour mort. Il s’exila et son institut de sexologie fut totalement détruit par les nazis en 1933. Pourtant Hirschfeld croyait sincèrement à l’eugénisme. En 1913, il avait fondé avec le médecin Iwan Bloch la première société de sexologie qui s’appela « Société médicale de Sexologie et d’Eugénisme » dont la Zeitschrift für Sexualwissenschaften devint l’organe officiel en 1914 [86]. Haeckel salua la création de cette science qui se voulait une « science biologique ». Car le progressisme de Hirschfeld était fondamentalement scientiste: « Je crois à la science, et je suis convaincu que les sciences, les sciences naturelles en particulier, apporteront aux hommes non seulement la vérité, mais aussi, avec elle, la justice, la liberté et la paix ». Dans son dernier texte, publié post mortem en 1937, il restait convaincu que les scientifiques bâtiraient le « paradis » final de l’humanité [87]. Le scientisme moniste participait de l’esprit progressiste de l’époque et la référence à la biologie augmentait la respectabilité scientifique de la jeune discipline sexologique: lorsque Hirschfeld ouvrit le premier Institut de Sexologie au monde à Berlin, il baptisa la salle de conférence « salle Ernst Haeckel » et il encadra l’estrade d’un buste de Darwin et d’un autre de Haeckel. L’eugénisme entrait aussi bien théoriquement que du point de vue du conseil médical pratique dans les perspectives de la sexologie. Dans son traité de 1928, Hirschfeld dédie un chapitre à « L’élévation de l’espèce humaine », où il prend partie pour l’eugénisme au sens de « l’hygiène de l’hérédité » contre l’hygiène raciale d’orientation nordico-raciste à la Fritz Lenz: « Nous devons vouloir qu’autant d’hommes possibles possèdent autant de bons gènes que possible. Seulement ainsi, l’élévation de l’humanité est-elle possible. Plus la pensée eugéniste se répand, plus elle l’emporte sur toute la terre, mieux cela sera » [88]. Bloch aussi consacre tout un chapitre de son best-seller La vie sexuelle de notre temps (1907) à une défense de l’eugénisme et aux risques de la « dégénérescence » [89]. Et si l’on range ces deux sexologues eugénistes et socialistes ou socialisants dans le camp des « anti-modernes », on ne voit pas très bien qui mériterait encore de figurer dans le camp des « modernes ».

Certes, à droite comme à gauche, l’eugénisme est, à un premier niveau et en particulier dans la deuxième moitié du XIXe siècle, l’expression des « désillusions du Progrès ». Cependant il entend corriger les défaillances causées par un peu de Progrès, non en retournant à l’état traditionnel antérieur, mais par encore plus de progrès scientifique, de rationalisation, de planification et d’intervention de la « science appliquée » sur la société. Comme le disait l’eugéniste socialiste Grotjahn: « Il faut encore plus rationaliser! Il faut qu’une rationalisation complète se substitue à la demi-rationalisation! ». Ainsi, même lorsqu’il véhicule des valeurs de droite en ce qui concerne l’ordre social ou la position des femmes, l’eugénisme constitue une idéologie « moderne ».

Le « darwinisme social »

Sans aborder l’épineuse question des rapports entre darwinisme et « darwinisme social » et de la légitimité d’une telle dénomination, on a souvent eu tendance à établir une équation simpliste entre « darwinisme social » et conservatisme bourgeois, racisme ou eugénisme. En particulier depuis le livre de Gasman sur le biologiste darwinien Ernst Haeckel et la Ligue moniste que Gasman avait intitulé « Les origines scientifiques du national-socialisme », la chose semblait entendue. Paul Weindling montre que l’affaire, encore une fois, est plus compliquée qu’il n’y paraît. Tout d’abord, il démontre que le concept fourre-tout de « darwinisme social » ne convient absolument pas pour regrouper l’ensemble des métaphores biologiques de la société. Même le « darwinisme social », au sens étroit du terme (le « sélectionnisme »), n’était pas un mouvement idéologique monolithique. D’une époque à l’autre, il servait de modèle biologique de société à des courants politiques très divers [90]. Les conceptions « darwiniennes » de Spencer débouchaient sur un tout autre idéal de société que celles du néo-darwinien Weismann. Loin de former un courant idéologique homogène, le « darwinisme social » varie selon les époques et les camps politiques qui l’adoptent [91]. Comme le souligne Weindling, le darwinisme optimiste des années 1860 évolue dans les années 1880 vers un modèle pessimiste du développement social. La confiance libérale dans le Progrès a laissé la place à un désenchantement amer face aux méfaits de l’industrialisation et de l’urbanisation. C’est à partir de ce moment-là qu’il sera en partie capté par la droite nationaliste tout en continuant à être propagé par la gauche qui proteste contre cette récupération. Le darwinisme s’associera désormais à divers réformisme sociaux et utopies sociales, tant de gauche que de droite, pour lutter contre la « dégénérescence » des corps et des esprits. L’eugénisme sera l’une des variantes de ces mouvements réformistes et utopistes.

Les années 1890 où fleurissent tous ces mouvements réformistes et utopistes en Allemagne sont une période de confusion politique qui rend difficile de situer à droite ou à gauche la naissance de l’eugénisme allemand. Ploetz, l’organisateur du mouvement eugéniste en Allemagne, évolue dans des cercles intellectuels où l’on trouve des « non conformistes » de tous bords politiques. Lui-même est bien difficile à classer à ses débuts. L’eugénisme de Ploetz se voulait une conciliation entre un cadre de pensée relevant du darwinisme social et l’idéal humaniste et socialiste, d’où la séduction qu’il a pu exercer sur les milieux socialistes. La politique de prévention de la « dégénérescence » par la plannification de la reproduction devait permettre d’éviter la cruauté des mécanismes de la « sélection naturelle » des darwiniens « bourgeois ». Son rêve était de pouvoir agir directement sur les variations du matériel génétique, technique alors scientifiquement impossible (mais dont la possibilité commence à se profiler aujourd’hui avec la combinaison du génie génétique et les avancées du Projet Génome Humain). Il plaçait tous ses espoirs dans une avancée rapide de la science biologique afin de résoudre cette contradiction entre humanisme et logique darwinienne du progrès biologique. Seule la maîtrise de la variabilité du patrimoine génétique permettrait l’harmonisation parfaite du progrès social et du progrès biologique. En attendant, il proposait de transférer le mécanisme de la sélection des individus vivants à leurs cellules reproductrices, c’est-à-dire en faisant intervenir l’État, représenté par des experts médicaux, dans la reproduction des individus.

En fait si les fondateurs britanniques (Galton, Pearson) et allemands (Schallmayer, Ploetz) de l’eugénisme se fondent sur le darwinisme ou le néo-darwinisme, d’autres eugénistes se fondent surtout sur le mendélisme (Bateson en Angleterre et Davenport aux États-Unis). Comme le montre le cas français, l’eugénisme ne s’inscrivait pas forcément dans une logique darwinienne. En Allemagne aussi, il se trouve que l’un des principaux opposants au darwinisme dans l’Allemagne de Weimar, le très religieux Bernhard Bavink, le rédacteur de la revue de la Ligue Kepler qui défendait la « science chrétienne » contre les darwinistes athées, était eugéniste. Et, sur le plan scientifique, l’eugénisme n’était nullement l’exclusivité des milieux néo-darwiniens ou mendéliens. L’Autriche, et l’Institut de Recherche Biologique de Vienne en particulier, étaient alors le centre de la recherche néo-lamarckienne au début du siècle, grâce aux biologistes Przibram et Kammerer. Lorsque le sociologue Rudolf Golscheidt, lui-même membre fondateur de la Société allemande d’Hygiène Raciale de Ploetz et de la Ligue moniste de Vienne, créa en 1907, avec le dirigeant austro-marxiste Max Adler, une Société de Sociologie à Vienne (avant de participer à la fondation de la Société allemande de sociologie en 1909), il y adjoint une section de « sociobiologie et eugénisme ». Il en confia la direction au professeur de médecine eugéniste Julius Tandler, et le secrétariat au fameux biologiste néo-lamarckiste et eugéniste Paul Kammerer. Kammerer était le principal protagoniste du néo-lamarckisme militant dans les années 1910-1920, rendu célèbre par l' »Affaire Kammerer » liée à une fraude scientifique, son suicide en 1926, les honneurs qui lui furent rendus par l’URSS et le roman de Koestler (L’étreinte du crapeau) [92].

Kammerer, d’origine juive comme Golscheidt, Adler, Tandler et Przibram, était un socialiste déclaré, en outre particulièrement sensible au racisme. Moniste comme Haeckel et le sociologue Goldscheid (encore une indication que tous les monistes haeckeliens n’étaient pas des proto-nazis), il tenta de « compléter scientifiquement » et de rééquilibrer idéologiquement le darwinisme en neutralisant le principe agonistique (de combat) de la « lutte pour la vie » et de la « sélection naturelle » par celui, solidariste, de « symbiose générale ». Cet instinct solidariste ou « principe d’aide mutuelle », jouant des complémentarités naturelles, constituait, pour ce pacifiste militant, le grand facteur de l’évolution. Comme il le notait dans la revue eugéniste de Ploetz, ce « principe solidariste » permettait de délivrer le darwinisme des « philosophies pessimistes » qui s’y étaient associées et de résoudre les difficultés qui s’opposaient à l’« application pratique » de la théorie biologique de l’évolution aux « questions sociales ».

Face aux théories s’appuyant sur la théorie de l’hérédité de Weismann ou le concept de « génotype » des mendéliens pour affirmer la permanence des différences raciales et le rôle crucial de la sélection, Kammerer déclarait que la « négation de la signification raciale de l’hérédité des caractères acquis » encourageait la « haine raciale ». Le néo-lamarckisme en autorisant une plasticité des races liée, non à la sélection naturelle mais à l’action immédiate du milieu, offrait un espoir d’une part de se défaire de ces barrières liées aux différences physiques qui empêchaient une fraternité universelle et d’autre part étendait l’espoir d’un futur progrès biologique à toutes les races de l’humanité. Après les étonnants « résultats » (trafiqués) de ses expériences sur des salamandres de 1906-1909, Kammerer explicitait lui-même les enjeux politiques de son travail scientifique: « Ce merveilleux nouveau résultat, allié à tous ceux précédemment obtenus, ouvre une voie entièrement nouvelle pour l’amélioration de notre race, la purification et la revigoration de toute l’humanité – une méthode plus belle et plus valable que celle avancée par les zélotes de la race fanatiques, laquelle est fondée sur l’implacable lutte pour l’existence avec la haine raciale et la sélection des races, et qui est sans aucun doute totalement déplaisante pour beaucoup … » . Les cas de Bavink et de Kammerer montrent que le « biologisme » était à l’époque un phénomène assez répandu, dont le « darwinisme social » ne constituait qu’une des nombreuses facettes. Il n’était pas nécessaire d’être darwiniste, néo-darwiniste ou « social-darwiniste » pour être eugéniste et vouloir résoudre par la biologie les problème sociaux.

Les Juifs allemands et l’eugénisme

Weindling signale en passant, sans s’y attarder, que tel ou tel eugéniste allemand, comme le généticien Goldschmidt ou le médecin Löwenstein, était juif ou d’origine juive. Le phénomène n’était en rien marginal. En fait, l’historien qui se plonge un peu plus dans la question est assez surpris de découvrir – déjà avant la guerre de 1914 – le grand nombre de collaborateurs Juifs – « libéraux » ou sionistes – ou d’origine juive, dans la revue eugéniste de Ploetz Archiv für Rassen- und Gesellschaftsbiologie (« Archives de Biologie Raciale et Sociale ») et dans la Politisch-Anthropologische Revue (« Revue d’Anthropologie Politique »), la revue « anthropo-sociologique » de Woltmann, socialiste révisionniste métamorphosé en admirateur de la « race nordique » sans être pour autant tombé dans l’antisémitisme.

En fait, dans le contexte général de débats scientifiques hautement politisés sur l’influence respective du milieu, de l’hérédité et de la « race », la présence d’un fort courant environnementaliste dans les milieux intellectuels et scientifiques juifs allemands au tournant du siècle ne doit pas masquer ou faire négliger l’existence d’un courant « biologisant » et héréditariste très influent et tout aussi significatif.

En matière d’eugénisme, de sociobiologies et de « race », on peut diviser les scientifiques juifs ou d’origine juive en trois groupes. Le premier groupe correspond à ce que nous pourrions appeler les médecins eugénistes « classiques » (en anglais nous dirions mainstream), dont les positions eugénistes sont difficiles à distinguer de celles de la majorité de leurs collègues non juifs. Pour une bonne partie d’entre eux, le fait d’être juif n’avait – comme le souligne Weindling – aucune pertinence dans la question de l’eugénisme. Le second groupe réunit les eugénistes sionistes et théoriciens sionistes de la « race juive » dont les discours, par exemple en matière de « mélange des races », peuvent s’avérer parfois très proches des eugénistes nordicistes et théoriciens de la « race nordique ». Minorité turbulente, ils n’en occupent pas moins une place importante dans les débats. Enfin un troisième groupe rassemble les eugénistes néo-lamarckistes, comme Kammerer, pour une grande part politiquement engagés à gauche. On y trouve aussi bien des grands noms de la sociologie et du socialisme marxiste que de la psychanalyse.

Nombre de médecins juifs ou d’origine juive d’Europe centrale prirent part au mouvement eugéniste et y jouèrent même parfois un rôle prépondérant. Le médecin et généticien Heinrich Poll, à qui fut confié le premier poste de professeur extraordinaire de « génétique humaine » (menschliche Erblehre) en Allemagne, à la Faculté de médecine de Berlin en 1922, était un eugéniste militant et membre du comité directeur de la Société Allemande d’Hygiène Raciale. En 1914, il proclamait dans son traité L’hérédité chez l’homme :

« Comme l’organisme qui sacrifie impitoyablement les cellules dégénérées, comme le chirurgien qui fait impitoyablement l’ablation d’un organe malade, tous deux afin de sauver l’ensemble; de la même façon, [… l’État] – ne doit pas, par des craintes exagérées, reculer devant l’empiétement sur la liberté individuelle afin d’empêcher les porteurs de traits pathologiques héréditaires de continuer à faire traîner le noyau pathogène de génération en génération » .

Les généticiens Heinrich Poll et Richard Goldschmidt inspirèrent, sous la République de Weimar, la première version du projet de loi eugénique de stérilisation, finalemant promulgué par les nazis. Goldschmidt se plaignit que les nazis avaient repris « tel quel l’ensemble du projet » sans même « mentionner son origine ». Gustav Aschaffenburg, professeur de psychiatrie et auteur du livre de référence en criminologie d’orientation eugéniste Le Crime et du moyen de le combattre, jugera, lui, la loi de stérilisation nazie insuffisante. Le plus éminent peut-être, sur le plan scientifique, à côté de ces deux généticiens, fut le statisticien médical Wilhelm Weinberg, auteur en 1908-1910 de la « loi Hardy-Weinberg » en génétique des populations et fondateur de la Société d’Hygiène Raciale de Stuttgart en 1909, suivi, pour les mathématiques appliquées à la génétique, par le célèbre statisticien Felix Bernstein, visiblement sympathisant du mouvement eugéniste. Citons aussi: Adolf Gottstein co-fondateur de la Société de Médecine sociale et secrétaire d’État du Département de la santé dans le Ministère Prussien de l’Assistance sociale en 1919; Julius Schwalbe, l’éditeur entre autres du très célèbre hebdomadaire médical Deutsche Medizinische Wochenschrift; le vénérologue et co-fondateur de la Société pour la Lutte contre les Maladies Sexuelles, Alfred Blashko; le professeur d’hygiène sociale et conseiller municipal SPD (socialiste) à Berlin Benno Chajes; le clinicien et généalogue (fondateur et président de la Société et Archives de Recherches Généalogiques Juives) Arthur Crzellitzer; le professeur et directeur de l’Institut d’hygiène de l’Université de Berlin Martin Hahn; le très célèbre neurologue et spécialiste du cerveau, Kurt Goldstein; ou encore le biologiste Arnold Japha. La plupart des anthropologues physiques juifs significatifs de langue allemande, tels Hans Friedenthal, Samuel Weissenberg, Richard Jakob Weinberg et Moritz Alsberg, étaient partisans de l’eugénisme. Comme nous l’avons vu, une autre discipline médicale nouvelle, la sexologie, dont la quasi-totalité des fondateurs, de Iwan Bloch à Max Marcuse, étaient des Juifs allemands, entretint elle aussi des liens étroits avec l’eugénisme. Dans le camp socialiste, on trouvait des figures comme Eduard David, Viktor Adler (le fondateur et leader du Parti social-démocrate autrichien) ou Ignaz Zadek, le fondateur de l’ »Association des Médecins socialistes ».

Enfin, les médecins ou statisticiens sionistes, tels Felix Theilhaber, Arthur Ruppin (fondateur de Tel Aviv), Leo Sofer, Elias Auerbach (qui ouvrit la premier hôpital juif en Palestine), se montraient souvent de chauds partisans de l’eugénisme, voire d’une « hygiène raciale juive ». Certains de ces eugénistes sionistes partageaient avec les eugénistes nordicistes la même aversion pour les mélanges raciaux. Ruppin ne doutait pas que le « croisement entre races très différentes avait presque toujours des conséquences nuisibles ». Le mariage mixte « oblitérait le caractère racial et était désavantageux pour la formation d’une descendance particulièrement douée ».

Last but not least, Freud signa en 1911, avec presque tous les sexologues réputés de l’époque (Ellis, Hirschfeld, etc.), et des intellectuels socialistes comme Eduard Bernstein (le révisionniste) et Eduard David, un « Appel aux hommes et aux femmes de tous les pays civilisés ». L’appel avait été lancé par l’ »Association internationale pour la Protection de la mère et la Réforme de la sexualité », une association dirigée par le juriste Max Rosenthal. L’objet de cette pétition eugéniste prônant « l’évolution de l’humanité vers un perfectionnement physique et psychique de la race » était « la conservation de la santé de la race » et le moyen privilégié pour y parvenir « la sélection dans la reproduction de l’espèce ». Encore en 1932, dans une lettre publique à Albert Einstein, Freud évoque la possible dissolution de l’humanité du fait qu’« aujourd’hui, les races non civilisées et les couches sociales attardées s’accroissent plus vite que les plus civilisées » [93].

Eugénisme et racisme

Comme nous l’avons vu, l’assimilation de l’eugénisme en général, et de l’eugénisme allemand en particulier, au racisme est un lieu commun de la pensée contemporaine. Pour beaucoup, l’eugénisme allemand était « la conséquence directe des conceptions racistes des nazis » sur « la pureté et la supériorité de la race aryenne ». Tel l’auteur du Que-sais-je? qui attribue la paternité de l’eugénisme à Gobineau, on était habitué à aller chercher les précurseurs de l’eugénisme nazi parmi les idéologues de la « race aryenne ». Il n’est pas rare de voir présentés les fondateurs de l’eugénisme allemand, tel Schallmayer, comme les inspirateurs directs de la politique raciale antisémite de Hitler. De fait pendant longtemps, l’eugénisme allemand a été considéré par les historiens comme un appendice du racisme aryaniste et antisémite nazi quand il n’était pas directement confondu avec le racisme. Mais l’eugénisme est-il forcément associé au racisme et plus particulièrement à l’antisémitisme? Dans le cas de l’Allemagne, on doit à la germaniste et historienne américaine Sheila Weiss d’avoir la première corrigée cette idée reçue. Sheila Weiss produisit en 1983 une thèse de doctorat sur le médecin Wilhelm Schalmayer, le premier théoricien de l’eugénisme allemand, suivie d’une étude synthétique remarquable sur l’histoire du mouvement eugéniste allemand avant le nazisme. Ces travaux de Sheila Weiss ont permis de clarifier les rapports entre eugénisme et racisme. Sheila Weiss, elle-même, relate qu’elle pensait également trouver dans l’eugénisme allemand, avant d’entreprendre son étude, « une simple légitimation biologique de l’antisémitisme ». Or, Schallmayer, le fondateur de l’eugénisme allemand, qu’elle choisit pour sa première monographie, s’opposa au racisme aryaniste, teutoniste ou « nordiciste » de « l’école Gobineau » et des « anthroposociologues » * en Allemagne [94].

Dès la première édition de son livre, couronné par un prix, Hérédité et sélection (1903), le médecin Schallmayer estimait que les théories de Gobineau n’avaient rien de scientifique. Dans la deuxième édition (1910), Schallmayer se chargea de réfuter « l’obscurantisme de la race ». Dans une revue de sociologie, il publia un article où il estimait que la « fiction de la pureté raciale » de Gobineau était, « de quelque côté qu’on la regarde, absurde » et où il réprouvait l’idéologie politique sous-jacente comme « féodale, agrarienne, antisémite et cléricale ». Il reprochait à Gobineau de ne rien avoir compris à Darwin et de vouloir expliquer la dégénérescence par le mélange des sangs. Il expliquait que les principes de l’eugénisme s’appliquaient à toutes les races et à toutes les nations métissées et n’avait rien à voir avec le « mouvement politico-racial de l’évangile du salut par la seule ‘race nordique’ ». Dès l’ouverture de cette attaque en règle, il annonçait d’un ton assez prophétique que le racisme risquait de mener une fraction du mouvement eugéniste allemand « dans une direction qui ne mène à rien ou à rien de bon ».

Schallmayer condamnait l’opinion selon laquelle seule la « race germanique » serait capable de créer une culture supérieure. Il admirait la civilisation chinoise et laissait entendre que, pendant de longs siècles, les Chinois n’avaient rien à envier à l’Europe, aux « Aryens », et aux blonds Scandinaves, en termes de culture. Parmi les Européens, il soulignait que les Méditerranéens avaient développé une civilisation bien avant les blonds Nordiques. Et il citait l’anthropologue américain Morgan pour qui « à l’époque de Tacite et de César, même les Iroquois étaient culturellement plus avancés que les Germains ». Il n’attribuait aucune valeur à la « psychologie raciale » associée aux formes de crânes dolichocéphales ou brachycéphales des anthroposociologues comme Vacher de Lapouge, Ammon ou Woltmann. Il estimait que la « pureté raciale au sens où l’entend Gobineau et son école n’a jamais pu exister et n’existera jamais » [95]. Même si Paul Weindling a ensuite découvert une lettre privée de Schallmayer où celui-ci s’avoue antisémite, on ne trouve pas la moindre trace d’antisémitisme ou de racisme aryen dans les publications et les théories de Schallmayer. Il est donc quelque peu abusif de faire du théoricien fondateur de l’eugénisme allemand un précurseur de l’extermination des Juifs. Dans le genre, les commentaires épistolaires de Marx et Engels sur les « Nègres juifs » et « Juifs graisseux » dont l’unique dieu est l’argent ou même certains de leurs écrits publics sont dix fois plus nombreux et virulents. Cette forme d’antisémitisme n’était pas absente des milieux socialistes avec lesquels Schallmayer sympathisait. Il n’est qu’à citer Ferdinand Lassale, président de l’Association générale des travailleurs allemands, lui-même Juif et qui déclarait: « Je n’aime pas du tout les Juifs, même je les déteste généralement » [96]. Nul ne songerait à faire de Marx ou Lassale les inspirateurs de l’Holocauste nazi.

Même Ploetz, l’autre fondateur et principal organisateur du mouvement eugéniste allemand, bien que partisan d’un eugénisme axé sur la « race nordique » et personnellement très ambigu, considérait les Juifs comme une des « races civilisées les plus évoluées » de l’humanité, se moquait du soit-disant « antagonisme racial » entre « Aryens » et Juifs et recommandait les bienfaits du métissage entre Juifs et Teutons. Il jugeait qu’une « assimilation » biologique « annoblirait les deux parties » et que « l’antisémitisme était un coup d’épée dans l’eau, dont l’onde de choc se dissiperait lentement dans le flot de la connaissance biologique et de la démocratie humaine » [97]. Nous sommes loin des caricatures de l’eugénisme allemand conduisant tout droit à Auschwitz et nous verrons donc que la question des rapports entre eugénisme, racisme, antisémitisme et Holocauste est infiniment plus complexe que ce que l’on a été habitué à penser.

Globalement, le mouvement eugéniste allemand qui débuta dans les années 1900 était totalement indépendant – conceptuellement et politiquement – du mouvement antisémite « moderne » qui démarra dans les années 1870. La logique interne de l’eugénisme, orientée vers une forme de planification technocratique et scientifique n’a quasiment rien en commun avec la logique populiste, manichéenne et articulée autour d’une théorie d’un complot universel des antisémites politiques. Si l’on prend les statuts officiels de la Société d’Hygiène Raciale (la première société eugéniste allemande fondée en 1905), il n’y est pas question de faire l’apologie de l’antisémitisme. La seule forme de racisme affichée concerne la « race blanche ». Seuls sont admis les membres de « race blanche ». Le même racisme « blanc » se retrouve dans d’autres sociétés eugénistes étrangères. Par contre, la Société d’Hygiène Raciale allemande attirera et admettra, comme nous l’avons vu, de nombreux adhérents juifs. Généralement (à 90%), les articles de la revue Archiv für Rassen- und Gesellschaftsbiologie entre 1902 et 1932 concernant la « race juive », la sociobiologie des Juifs ou le déclin eugénique des Juifs sont écrits par des eugénistes juifs. Il n’est pas davantage question d’antisémitisme dans les statuts des sociétés eugénistes suédoise, anglaise, française, tchèque, soviétique ou italienne. Dans les années 1930, l’American Eugenics Society (dont certains membres éminents flirtèrent sérieusement avec le nazisme) accueillera les scientifiques eugénistes juifs allemands chassés par le nazisme, tel Curt Stern ou le psychiatre Kallmann. Même Davenport (eugéniste raciste) apportera son soutien au statisticien émigré et collègue eugéniste Felix Bernstein. L’American Eugenics Society sera dirigée après 1945 par de nombreux scientifiques juifs ou antiracistes, tels l’anthropologue Shapiro et le généticien Dobzhansky [98].

Dans le cas de l’Allemagne, les liens entre eugénisme et racisme de 1890 à 1933 sont complexes. Il existe un premier niveau de racisme concernant la suprématie de la « race blanche », extrêmement répandu à l’époque dans tous les pays occidentaux. Il préexistait à l’eugénisme, mais put être éventuellement modernisé scientifiquement par l’eugénisme. Il se peut aussi que l’eugénisme ait radicalisé le racisme en le faisant passer d’une attitude « statique » de simple apartheid à une approche « dynamique » et démographique où il devient nécessaire d’intervenir pour éviter la « submersion par les races inférieures ». Cette question fait l’objet d’un débat entre historiens de l’eugénisme. Toujours est-il que ce « racisme blanc » se retrouve aussi bien chez les eugénistes français, américains ou anglais. Il est la chose la mieux partagée du monde dans l’Europe coloniale et même des médecins juifs progressistes et socialistes, comme l’Italien Lombroso (le fondateur de « l’anthropologie criminelle » et auteur d’un livre contre l’antisémitisme), y participent.

Le deuxième niveau de racisme concerne le racisme « aryen ». En général, les eugénistes y sont indifférents, rétifs, voire hostiles, même si une minorité se laisse séduire. Généralement propagé par des théoriciens en marge de la communauté académique médicale, le racisme aryen se voit reproché par les eugénistes son absence de fondements scientifiques solides. Enfin, un troisième niveau se rapportant au « racisme nordique » présente des liens plus forts avec les mouvements eugénistes de divers pays, en particulier en Allemagne (Ploetz, Fischer, Lenz), en Autriche (Reichel, Polland), aux États-Unis (Davenport, Laughlin), en Scandinavie (Mjöen, Lundborg) et même en France (Lapouge, Carrel). Dans tous ces pays anglo-saxons, germaniques ou scandinaves, il existe une aile partisane de la suprématie de la « race nordique » qui élabore un discours eugéniste nordiciste.

Comme l’indique Weindling, Ploetz fonde en 1907 un « Ring der Norda », puis, en 1912, un club de tir à l’arc (Der Bogen) qui sert de couverture à un groupe raciste nordique secret, au sein de la Société d’Hygiène Raciale de Munich. En 1918, le groupe est rebaptisé Widar Bund, du nom d’un dieu scandinave. Parmi les eugénistes allemands connus, le racisme nordique attirera surtout des anthropologues, tels Eugen Fischer, Otto Reche, Egon von Eickstedt ou Bruno K. Schultz, et relativement moins d’eugénistes axés sur la génétique médicale comme Lenz. Le mouvement nordiciste se développera ensuite hors des organisations eugénistes, avec la « Société Nordique » (Nordische Gesellschaft) fondée en 1921 et le Nordische Ring (« Anneau Nordique ») fondé en 1926 par Konopacki-Konopath. Il est surtout propagé par des théoriciens comme H. F. K. Günther et L. F. Clauss ou le théoricien Blut und Boden et futur ministre nazi de l’agriculture Walter Darré. Aucun de ces théoriciens du nordicisme ne collabore aux revues eugénistes établies. La seule revue qui les accueille est Volk und Rasse, revue eugénico-ethnologico-raciste de tendance völkisch lancée en 1926 par l’éditeur médical munichois J. F. Lehmann pour concurrencer la revue eugéniste non raciste berlinoise Eugenik. Dans Volk und Rasse, vite pris en main par les anthropologues nordicistes et eugénistes Reche et B. K. Schultz, l’anthropologue Eugen Fischer organisera avec le nordiciste Günther un concours photographique sur les plus belles « têtes d’Allemands de race nordique ». Les revues qui servent de tribune aux nordicistes sont surtout: Die Sonne, le « mensuel pour la Weltanschauung (conception du monde) nordique », fondé en 1924, puis Rasse, le « mensuel du mouvement nordique », lancé en 1934 avec Günther et Clauss, où l’anthropologue Michael Hesch, futur collaborateur du RuSHA-SS, fait office de rédacteur en chef. Beaucoup plus que le racisme « aryen » à la Hitler, scientifiquement un peu démodé (qui sert surtout à définir de façon positive les « non-Juifs »), ce sera le racisme nordique qui jouera un rôle fondamental dans la politique raciale européenne du IIIe Reich et en particulier de la SS, « ordre sélectionné d’hommes nordiques ». Himmler était un fervent nordiciste et le supplément du journal de la SS Das Schwarze Korps s’intitulait Der Nordische Mensch (« L’Homme nordique ») [99].

En ce qui concerne l’antisémitisme, il n’y a pas de liens théoriques directs entre eugénisme et antisémitisme, mais on repère la présence d’eugénistes antisémites surtout dans deux pays: l’Allemagne (avec l’Autriche) et les États-Unis. En Allemagne et en Autriche, les relations entre les deux mouvements peuvent être rangées en quatre gradients.

La première catégorie des purs antisémites manichéens, c’est-à-dire les théoriciens antisémites et dirigeants des ligues antisémites des années 1880-1914 (W. Marr, E. Dühring, Fritsch, Stoecker, Lueger, etc.), sont généralement imperméables aux conceptions eugénistes. Certains peuvent fusionner antisémitisme militant et eugénisme (Hentschel) mais ils sont généralement tenus à distance par les sociétés eugénistes académiquement « respectables », lesquelles préfèrent privilégier les relations avec les médecins eugénistes juifs.

Un deuxième groupe d’hygiénistes raciaux de la République de Weimar, qui adhèreront très vite au nazisme, combinera eugénisme, racisme nordique et antisémitisme racial. Souvent membres du Parti nazi ou de la Ligue des médecins nazis avant 1933, ils seront récompensés par des positions institutionnelles importantes sous le IIIe Reich. Ces hygiénistes raciaux nazis condamnaient l’eugénisme purement médical et le terme même d’Eugenik, au nom d’une hygiène raciale élargie à « l’entretien de la race » (Rassenpflege). Cependant, il est à noter qu’ils ne pourront pas s’exprimer librement sur l’antisémitisme avant 1933 dans les revues eugénistes officielles et qu’ils représentent avant 1933 une toute petite minorité. Weindling indique qu’en 1933 les médecins nazis ne représentent que 14% des médecins adhérents à la Société d’Hygiène Raciale de Munich, qui est la plus noyautée par les racistes de toutes les branches locales.

Un troisième groupe, rassemblant ceux que l’on pourrait qualifier d’antisémites « personnels » (n’exprimant pas leur antisémitisme en public) ou « modérés » (prenant leurs distances par rapport aux théories antisémites accusant les Juifs de tous les maux et d’être une « race inférieure »), forme une fraction difficile à évaluer mais plus importante. On y trouve des eugénistes allemands de premier plan, comme Ploetz ou Lenz. Ils sont généralement attachés à la dénomination « d’hygiène raciale » contre celle « d’eugénisme » revendiquée par les milieux de gauche, centristes, « juifs » ou « cléricaux ». Ils adhèrent souvent à l’eugénisme nordiciste et constituent ce que l’on appelle « l’aile munichoise » du mouvement eugéniste allemand. Mais il faut être conscient que la Société d’Hygiène Raciale de Munich ne comptait en 1932 que 115 membre, soit deux fois moins que Berlin (250 membres) ou même que Stuttgart (140 membres qui, elle, était dirigée par le statisticien médical d’origine juive W. Weinberg).

Enfin, le quatrième groupe, majoritaire en Allemagne de 1900 à 1932, réunit tous les eugénistes opposés à l’intégration de l’antisémitisme racial et du racisme nordique dans le programme eugéniste. On y trouve aussi bien des conservateurs que des libéraux, sociaux-démocrates, centristes catholiques et juifs, réclamant un eugénisme strictement médical. Sous Weimar, ils dominent à Berlin, dans la majorité des sociétés eugénistes locales et dans la société nationale qui chapeaute les branches locales. En 1933, les nazis donneront le pouvoir aux médecins eugénistes nazis et à l’aile munichoise.

Eugénisme et socialisme

« Dans la société actuelle, la dégénérescence fait des progrès rapides et effrayants. (…) l’élimination progressive de la lutte pour la vie (…) menace toujours plus de dégrader la race. (…). La technique humaine détruit (…) l’équilibre de la nature (…) et facilite aux individus corporellement et mentalement inférieurs (minderwertig) non seulement le maintien en vie mais également la reproduction. (…) De par le niveau actuel de la technique médicale, le fait, pour tous les individus maladifs pouvant engendrer des enfants malades, de renoncer à la procréation, ne nécessite pas de renoncer aux liens du mariage » .

En langage clair, la dernière phrase signifie que les Minderwertigen, c’est-à-dire les individus de « moindre valeur », les « inférieurs » physiques et mentaux, peuvent se marier à condition de se faire stériliser. Qui est l’auteur de cette citation ? Un ultra-conservateur cynique qui se targue de biologie pour justifier un élitisme bourgeois? Le Prix Nobel de médecine, sympathisant du PPF – le parti fasciste de Doriot – et collaborateur du régime de Vichy, Alexis Carrel? Le Prix Nobel de médecine et orateur de l’Office de la Politique Raciale du Parti nazi Konrad Lorenz, ou un autre biologiste allemand légitimant la loi eugénique de stérilisation nazie en 1933?

Non, il s’agit de Karl Kautsky, le principal représentant intellectuel de l’orthodoxie marxiste la plus intransigeante en Allemagne, dans le chapitre « Rassenhygiene » de son livre Croissance et évolution dans la nature et la société, publié en 1910, le même Kautsky qui fuira le nazisme et mourra en exil en 1934 à Amsterdam [100]. Le même Kautsky qui – comme le signale Weindling – voudra adhérer à la Société d’Hygiène Raciale de Ploetz en 1910 et dont la candidature sera rejetée car trop « politique ». D’ailleurs, deux pages plus loin, Kautsky explique pourquoi seul l’avènement de la société socialiste permettra un eugénisme bien plus efficace que dans la société capitaliste:

« Aussi longtemps que les conditions de vie du prolétariat produiront autant de maladies et d’infirmités, on ne pourra pas lui faire comprendre que l’hygiène raciale constitue un devoir social pour lui. Dans une société socialiste, il en va tout autrement. (…) toutes les conditions de vie qui produisent aujourd’hui la maladie et la dégénérescence dans le prolétariat, mais aussi dans les classes supérieures, disparaissent. Qui possède encore une hérédité saine, pourra la développer et la renforcer. Débilité, infirmités et maladies chroniques ne seront plus un phénomène de masse et sans issue. Alors, quand des enfants malades viendront au monde, leur infirmité ne sera plus mise sur le compte de la situation sociale, mais apparaîtra uniquement comme la faute personnelle des parents. Ainsi le terrain sera assuré sur lequel pourra s’établir un ‘eugénisme social’ efficace, une aspiration de la société vers des naissances de qualité. Désormais, l’opinion publique comme la conscience des parents eux-mêmes condamneront toute reproduction d’un corps souffreteux ou infirme. Désormais, il sera reconnu du devoir de tout adulte qui ne sent pas en parfaite santé, lorsqu’il contractera un relation conjugale, d’aller chercher le conseil d’un spécialiste pour savoir s’il est opportun, pour lui ou pour son ou sa partenaire, de reproduire sa lignée ou non. La procréation d’un enfant malade sera alors considérée avec les mêmes yeux que l’on dirige encore aujourd’hui vers un enfant illégitime.

         Ainsi le socialisme n’apportera pas seulement à l’humanité une vie d’opulence et de richesse matérielle, pas seulement du temps libre pour se consacrer aux loisirs, mais aussi la santé et la force, et il éradiquera la maladie comme phénomène de masse. Une nouvelle race verra le jour, forte et belle et pleine de vitalité, comme les héros de l’Antiquité grecque, comme les guerriers germaniques de la migration des peuples … » [101].

Cette seule citation, de la part d’un marxiste qui défendra l’orthodoxie contre le révisionisme de Bernstein et contre le déviationisme de Lénine, secrétaire de Engels et éditeur posthume du dernier volume du Capital de Marx, oblige à se poser quelques questions. Car un autre poncif au sujet de l’eugénisme consiste à le considérer, sinon comme une « idéologie nazie », « raciste » ou « prénazie », du moins comme une idéologie de droite ou d’extrême-droite servant à « légitimer la domination bourgeoise et l’inégalité sociale ». Par réciproque, la gauche authentique serait naturellement imperméable à une telle « pseudo-science » ou « science bourgeoise ». Mais, est-ce historiquement vrai? Kautsky fut-il un cas isolé?

Le mouvement socialiste autrichien possédait en la personne de son dirigeant Victor Adler l’équivalent de Kautsky en Allemagne. Le fondateur et leader du Parti social-démocrate autrichien avait étudié la médecine, avant de se lancer dans la politique. Son désir d’éradiquer les « pathologies sociales », tel l’alcoolisme, responsable à ses yeux de la « dégénérescence du peuple », l’associait au combat des eugénistes comme son ami l’hygiéniste Max Gruber, le président de la Société d’Hygiène Raciale de Munich. La « Ligue d’Abstinence des Ouvriers », fondée en 1905 à Vienne, et son journal Der Abstinent qui se faisait l’écho de ces préoccupations, constituaient une tribune eugéniste au sein de la social-démocratie autrichienne. Der Abstinent accueillait entre autres des articles sur l’hygiène raciale de Ploetz (l’organisateur de la Société d’Hygiène Raciale en Allemagne). Le journal propageait les visions apocalyptiques d’une population en voie de dégénérescence, où plus de la moitié des « inférieurs mentaux et physiques » étaient imputés à l’alcoolisme et à un « comportement héréditaire irresponsable », c’est-à-dire à une procréation non conforme aux règles de l’eugénisme [102].

À l’instar des eugénistes « bourgeois », qui attribuaient l’indigence sociale des ouvriers à une infériorité « héréditaire », les eugénistes socialistes avaient, eux, tendance à biologiser l’infériorité du Lumpenproletariat. Olda Olberg, sans doute la femme intellectuelle la plus appréciée du mouvement austro-marxiste, avait déjà proclamé dans la revue socialiste Die Neue Zeit son ralliement aux idées eugénistes en 1907: « Si je ne croyais pas que l’idéal de l’eugénisme social (…) reposait dans le socialisme, alors je ne serais pas socialiste. (…) Ce n’est pas parce que je suis une ‘socialiste orthodoxe du Parti’ que je crois que les revendications de l’hygiène raciale ont trouvé dans le mouvement socialiste l’avant-garde la plus efficace de leur promotion, mais parce que je crois ceci que je suis socialiste » [103]. En 1926, Olda Olberg publie La dégénérescence et sa détermination culturelle, où elle réfute les affirmations des eugénistes « bourgeois » sur l’infériorité biologique du prolétariat. Elle fonde par contre sur des critères biologiques l’opposition entre « prolétariat » et « sous-prolétariat ». Autant, elle adhère à l’environnementalisme marxiste lorsqu’il s’agit de décrire la situation du prolétariat, autant, elle reprend toute la phraséologie biomédicale quand elle aborde le cas des bas-fonds de la société allemande. Les « sous-prolétaires » ne constituent absolument « pas une catégorie économique, mais une catégorie biologique, qui se forme à partir des déchets de toutes les couches sociales ». La grande masse du « Lumpenproletariat » se compose de « dégénérés, d’imbéciles et de psychopathes » [104].

Ce genre de disqualification biologique des « sous-prolétaires » se manifeste même dans la sociologie de gauche, comme celle du social-démocrate Theodor Geiger, professeur de sociologie à l’Université de Braunschweig, avant de s’exiler en 1933 en Scandinavie. Partisan d’une politique de santé très sociale, Geiger n’en défendait pas moins simultanément une sélection prénatale au moyen de l’eugénisme négatif. Sans ce volet eugéniste, une politique d’assistance sociale risquait de créer un cocon favorable à la reproduction des « inaptes ». Il assimile le « Lumpenproletariat » à une « vermine », des « ratés et déclassés de toutes les zones sociales – pour l’essentiel des sous-hommes (Untermenschen), qui, dès la matrice maternelle, se révèlent être des inférieurs mentaux et moraux, et souvent aussi corporels ». La convergence avec la phraséologie eugéniste nazie est telle qu’il n’est guère surprenant que le dernier livre de Geiger sur L’entretien de l’hérédité (1934) pourra être publié en Allemagne nazie, malgré sa révocation de l’université et son émigration. L’eugénisme pourra d’ailleurs constituer une voie de transit dans le passage d’un certain nombre d’intellectuels du socialisme au nazisme, tel le syndicaliste eugéniste Karl Valentin Müller qui terminera en 1941 professeur « d’anthroposociologie » à l’université ultra-nazie de Prague.

Ces conceptions eugénistes de la social-démocratie allemande se poursuivirent jusqu’à l’arrivée des nazis au pouvoir et au-delà. Sous la République de Weimar la question était passée, comme le montre Weindling, des mains des intellectuels et journalistes à celles, surtout, des experts médicaux du Parti social-démocrate, tels Alfred Grotjahn et Julius Mosse, tous deux médecins et députés SPD au Reichstag. Grotjahn s’inquiétait du déclin démographique des couches supérieures du prolétariat et envisageait la stérilisation de très larges secteurs de la population allemande (30%)!

Cette conversion des sociaux-démocrates allemands à l’eugénisme explique le fait que bon nombre d’initiatives en faveur d’une législation eugéniste pendant la République de Weimar vinrent précisément du camp socialiste. Les deux premiers Länder (provinces autonomes disposant de leur propre exécutif et parlement régional) a prendre parti dans les années 1920 pour une législation eugéniste négative étaient tous deux dirigés par des majorités social-démocrates: la Thuringe et la Saxe. Elles furent suivies par la fraction SPD au Landtag (parlement régional) de Prusse, dirigée par une coalition socialiste-libérale-centriste, qui réclamait aussi l’autorisation de la stérilisation eugénique volontaire à l’occasion de la réforme du code pénal. En 1928, c’était la fraction SPD du Reichstag, le parlement national, qui demandait la stérilisation volontaire, en particulier des « criminels malades héréditaires ». Des « criminels héréditaires » au Lumpenproletariat, il n’y avait qu’un pas, que certains dirigeants socialistes n’hésitèrent pas à franchir. Le juriste du SPD et ex-ministre de la Justice Radbruch expliquait la « délinquance du sous-prolétariat » par la « dégénérescence biologique ». La fraction SPD dans le commission de réforme du droit pénal au Reichstag se rallia donc à la proposition des partis libéraux et DVP de la stérilisation des « criminels habituels ». En 1931, la fraction SPD réitéra sa proposition de stérilisation des criminels lorsque « d’après une expertise des médecins spécialisés, il est à craindre que ses mauvaises dispositions héréditaires se manifesteront à nouveau dans la descendance ». De cette façon on pourrait « lutter contre la criminalité de métier en s’y attaquant à la racine ». Ce n’est qu’en 1932, quand se profilait le risque d’une résolution parlementaire commune avec un Parti nazi de plus en plus influent que les sociaux-démocrates décidèrent de faire marche arrière au Reichstag en matière de politique de stérilisation. Néanmoins, au niveau régional, les députés socialistes continuèrent leurs revendications eugénistes. Au parlement de Prusse, le député SPD et expert médical Benno Chajes suggérait de passer de la « stérilisation volontaire » à la « stérilisation forcée » pour diverses catégories de maladies héréditaires clairement définies. Contre une assistance sociale indifférenciée qui favorisait la reproduction d’un Lumpenproletariat aussi prolifique qu’irresponsable, il s’agissait de créer des « régimes sociaux différenciés » [105]. Ce « sous-prolétariat » (mendiants, vagabonds, prostituées, jeunes délinquants, alcooliques, « récalcitrants au travail », criminels récidivistes, etc.) sera une cible de choix dans la politique eugéniste nazie d’assainissement de la société allemande [106].

En ce qui concerne l’histoire de l’eugénisme allemand, Paul Weindling fut l’un des tous premiers à se pencher sur l’imprégnation des milieux de gauche allemands par les idées eugénistes. En 1983, Paul Weindling participe à un colloque sur la médecine sous le nazisme, tenu en RDA, et traite, d’une manière qui n’avait jamais été faite jusque là, de l’attitude de l’administration médicale de l’État de Prusse, de 1905 à 1933, vis-à-vis de l’hygiène raciale. Il y montre notamment la pénétration des idées eugénistes chez les fonctionnaires responsable de la santé dans ce Land, dominé de 1920 à 1932 par une coalition de sociaux-démocrates, de centristes catholiques et de libéraux de gauche, et présidé par un socialiste. En 1985, Weindling publie un article où il traite de la mise en place du plus gros centre eugéniste de recherche en anthropologie raciale et en génétique humaine dans Allemagne de Weimar: l’«Institut Kaiser Wilhelm d’Anthropologie, de génétique humaine et d’eugénisme», fondé en 1927 avec l’accord des socialistes, et donc la direction fut confiée à Eugen Fischer, Verschuer (futur directeur du Dr. Mengele d’Auschwitz) et Muckermann, un eugéniste catholique [107]. À l’occasion de la création de l’institut, le Dr. Julius Mosses, responsable du SPD pour les affaires médicales, déclara au Reichstag que « le Parti social-démocrate accueillait avec joie l’établissement de cet institut et envisageait son travail avec une confiance toute particulière » [108]. En 1987, à l’occasion d’un autre colloque d’historiens à Munich, en RFA, Paul Weindling insistait devant l’audience sur le fait qu’un « eugénisme conséquent fut compris par les représentants de presque toutes les orientations politiques comme une voie prometteuse pour la ‘modernisation’ sociale » et il montrait à quel point l’eugénisme influençait aussi bien les milieux « bourgeois » que socialistes de l’Allemagne de Weimar. Il était quasiment impossible, avant 1933, de trouver une critique contre le principe même de l’eugénisme, venant de la gauche, même si les communistes allemands, sous la République de Weimar, furent, à partir de 1925 (à cause de l’opposition croissante à la « génétique bourgeoise » en URSS) et avec les catholiques, parmi les moins réceptifs vis-à-vis des idées eugénistes [109].

Peut-être pourrait-on penser qu’il s’agit là d’une spécificité des socialistes allemands? Le cas de la Russie bolchevique où une Société Eugéniste Russe avait été fondée par des généticiens et médecins en 1921 montre qu’il n’en est rien. Le mouvement eugéniste soviétique était soutenu par le Commissaire du peuple à la Santé publique de Lénine, Nikolai Semashko. Celui-ci déclarait en 1925: « Nous poursuivons des objectifs véritablement eugénistes, nous esquissons des conquêtes véritablement eugénistes. Non pas, naturellement, au sens où les eugénistes bourgeois entendent l’eugénisme, (…). Ce n’est pas cet eugénisme que nous visons. Nous aspirons à l’assainissement véritable des ouvriers et des paysans, de la population des travailleurs, c’est-à-dire de l’immense majorité de la population – l’assainissement véritable de la race » [110]. De même dans les pays anglo-saxons, les généticiens des population J. B. S. Haldane (membre du Parti communiste britannique) et H. J. Muller seront d’ardent défenseur de la cause d’un eugénisme socialiste. Le livre eugéniste du marxiste H. J. Muller fut acclamé par le Daily Worker et autres organes de la presse socialiste anglo-saxonne, pour qui les objectifs eugénistes de la fécondation artificielle avec du sperme d’hommes génétiquement supérieurs (« l’eutélégénésie ») rejoignaient parfaitement ceux du socialisme: « Ils sont le socialisme, le socialisme biologique … Ils n’impliquent rien de moins que la socialisation du plasma germinatif, l’établissement du droit de tout individu à naître doté des meilleures aptitudes héréditaires qui puissent exister » [111]. Inversement, la dictature conservatrice catholique du général Primo de Rivera interdit, en 1929 en Espagne, les discours publics en faveur de l’eugénisme [112]. Paradoxe, ce sont les Républicains espagnols de gauche, laïcs et anticléricaux, qui introduisent, après la victoire du Frente Popular en 1936, en Catalogne, la région la plus développée d’Espagne (et la seule à compter une société eugéniste), une loi d’avortement très progressiste, qui prévoit notamment l’avortement pour « motif eugéniste » afin d’éviter de « propager des tares au nouvel être ». Pour Felix Marti Ibanez, directeur général de la Santé et de l’Assistance sociale, médecin réputé, l’un des artisans de la loi et auteur de La Reforma Eugenica del Aborto : « l’avortement … acquière une dimension biologique et sociale, et se convertit en un instrument eugéniste du prolétariat » [113]. Évidemment, le très catholique Franco, lorsqu’il arrivera au pouvoir en 1939, annulera toutes les lois promulguées par la gauche républicaine, dont cette loi d’avortement eugéniste.

Présentation de l’ouvrage

Ce livre pose donc deux questions majeures: la question de l’eugénisme et la question du nazisme. Pour tenter d’y répondre, nous avons fait appel à deux des meilleurs spécialistes occidentaux: Paul Weindling, un historien de la médecine et de la biologie à l’Université d’Oxford (GB) et Peter Weingart, un sociologue des sciences, directeur d’un célèbre centre de recherche sur la science à Bielefeld (RFA). En matière d’eugénisme allemand, les livres de Paul Weindling (1989) et Weingart-Kroll-Bayertz (1988) sont, par rapport à tous les livres publiés en Allemagne et dans les pays anglo-saxons, les deux ouvrages les plus complets. Portant sur l’ensemble de l’histoire de l’eugénisme allemand (et non sur tel ou tel aspect particulier), ils sont incontestablement les deux livres les plus exhaustifs, les plus précis et les plus rigoureux. Ils méritent donc, plus que tout autres, d’être rendus disponibles au public français par une traduction appropriée. Les deux ouvrages rivalisent de précision et de rigueur et il nous a paru difficile de les départager. Il nous semblait qu’en en traduisant qu’un, nous risquions de condamner l’autre à ne jamais être traduit. Plutôt que de nous lancer dans un choix aussi arbitraire, nous avons décidé, d’un commun accord avec les auteurs et l’éditeur, de combiner les points forts de chaque ouvrage. Paul Weindling avait apporté le plus grand soin, dans son ouvrage anglais, à la période allant de 1870 à 1933. Peter Weingart, de son côté, a su synthétiser, dans les chapitres sur la période nazie de son livre avec Jürgen Kroll et Kurt Bayertz, les aspects les plus éclairants de l’eugénisme allemand sous le Troisième Reich.

Le livre français se divisera en deux volumes. Le premier va de l’Unification allemande à la fin de la République de Weimar (1870-1932). Confié à Paul Weindling, c’est une version largement abrégée et remaniée des sept premiers chapitres de son livre Health, Race and Politics. Le deuxième volume, sur la période nazie (1933-1945), reprend de façon réduite la cinquième partie, rédigée par Peter Weingart, du livre de Weingart, Kroll et Bayertz, Rasse, Blut und Gene . Réduite par son auteur, Peter Weingart, nous avons actualisé, complété et augmenté ce texte de 1988, en y intégrant les résultats de recherches plus récentes. Nous avons en outre ajouté plusieurs chapitres supplémentaires sur des aspects qui n’avaient pas été traités.

Comme nous l’avons déjà esquissé et comme nous allons le voir plus précisément grâce à Paul Weindling, l’histoire de l’eugénisme dépasse largement le cadre du nazisme et les problèmes qu’il pose sont probablement loin d’être révolus. Cette histoire sur le long terme va nous obliger à « réviser » l’image que nous avions de l’eugénisme – en tous les cas de l’eugénisme allemand, par voie de conséquence, celle du nazisme et, incidemment, celle de l’histoire allemande *.

Benoit Massin, Paris, le 30 novembre 1997.

[1] Cit. in R. J. Lifton, The Nazi Doctors, Medical Killing and the Psychology of Genocide, New York, 1986: 163.

[2] G. H. Brieger, « The medical Profession », in H. Friedlander & S. Milton (éds.), The Holocaust: ideology, bureaucracy and Genocide, New York, 1982: cit. 142.

[3] G. H. Brieger, 1982: 143; Th. F. Gosset, Race. The History of an Idea in America, New York, 1963: 372.

[4] W. F. Kümmel, « ‘Die Auschaltung’ » & J.-P. Kröner, « Die Emigration », in J. Bleker (éd.), Medizin im Dritten Reich, Cologne, 1989: 30-37 & 38-46.

[5] Proctor, Racial Hygiene. Medicine under the nazis, Harvard UP, 1988: 284.

[6] G. H. Brieger, 1982: 142.

[7] Nous conseillons trois ouvrages très utiles quant aux interprétations: R. de Felice, Comprendre le Fascisme (titre italien: Le Interpretazioni del Fascismo), Seghers, 1975; P. Ayçoberry, La question nazie. Les interprétations du national-socialisme, 1922-1975, Seuil, 1979; et I. Kershaw, Qu’est-ce que le nazisme? Problèmes et perspectives d’interprétation, Gallimard, 1992.

[8] L’ancêtre de Goldhagen: W. M. McGovern, From Luther to Hitler, Londres, 1940; pour une critique du Sonderweg, cf.: D. Blackbourn & G. Eley, The Peculiarities of German History, Oxford UP, 1984; pour une critique de l’histoire culturelle linéaire de l’Allemagne « éternelle », cf.: W. D. Smith, Politics and the Science of Culture in Germany 1840-1920, New York, 1991.

[9] M. Wenzel, « Die Anthropologie J. G. Herder », in H. Mann & F. Dumont (éds.), Die Natur des Menschen, Stuttgart, 1990: 137-167, 155, 156, 159.

[10] L. Poliakov, Histoire de l’antisémitisme, t.2, Paris, 1981: 55.

[11] W. Laqueur, Histoire du sionisme, Paris, Gallimard, 1994, vol.2: 643-645.

[12] Cf. N. Kampe, Studenten und ‘Judenfrage’ im Deutschen Kaiserreich, Göttingen, 1988: 54-107; K. H. Jarausch, 1982, Student, Society, and Politics in Imperial Germany, Princeton UP; J Wertheimer, « The ‘Ausländerfrage’ at Institutions of Higher Learning. A controversy over Russian-Jewish Students in Imperial Germany », Yearbook of the Leo-Baeck Institute, 1982 (27): 187-356; C. Weill, Étudiants russes en Allemagne, 1900-1914, Paris, L’Harmattan, 1996.

[13] Cf. B. Massin, « From Virchow to Fischer: Physical Anthropology and ’Modern race Theories’ in Wihelmine Germany », in G. W. Stocking, Volksgeist as Method and Ethic. Essays on Boasian Ethnography and the German Anthropological Tradition, Madison, Wisconsin UP, 1996: 79-154.

[14] Voir par exemple, W. S. Allen, Une petite ville nazie, 1930-1935, Paris, 1969; et « Farewell to Class Analysis in the Rise of Nazism », Central European History, 1984 (17): 54-62.

[15] CV Zeitung (11), 8 juillet 1932, n°28: 291.

[16] Cf. L. Poliakov, Histoire de l’antisémitisme, 1981, vol.2: 505. En ce qui concerne l’euthanasie, on observe néanmoins, pendant la période de guerre, comme dans la France de Vichy (cf. Max Laffont), une augmentation de la mortalité des « patients stationaires » des asiles psychiatriques italiens qui passe de 5,9% sur la période 1934-1939 à 10,7% pendant la période 1940-1945. Mais cette surmortalité semble relever exclusivement du fait des médecins-psychiatres eux-mêmes et non du régime fasciste! Cf. G. Treviranus, « Psychiatrie und Nazismus in Italien und Slowenien »; 1999, 1995 (3): 77-83.

[17] En revanche, autre « anomalie » dans la théorie marxiste, 85% des Juifs allemands, malgré leur situation de « bourgeois » ou de « petits bourgeois », votaient à gauche avant 1914 (surtout libéraux de gauche et secondairement socialistes). Dans la situation de crise de la fin de la République de Weimar, 70% votaient pour le Parti social-démocrate. Cf. A. Paucker, « Zur Problematik einer jüdischen Abwehrstrategie in der deutschen Gesellschaft », in W. E. Mosse & A. Paucker (éds.), Juden im Wilhelminischen Deutschland, 1890-1914, Tübingen, 1976: 479-548, 494-497.

[18] « Lebenserinnerungen », in C. Pross & G. Aly (éd.), Der Wert des Menschen. Medizin in Deutschland 1918-1945, Berlin, Ed. Hentrich, 1989: 36-49, 44.

[19] D. Bar-On, L’héritage infernal, Paris, Eshel, 1991.

[20] I. W. Charny, « Genocide and Mass Destruction: Doing Harm to Others as a Missing Dimension in Psychopathology », Psychiatry, 1986 (49): 144-57.

* « Hitlerschnitt »: la « coupe Hitler » = la stérilisation eugénique, par référence ironique à la « Kaiserschnitt », la « coupe de César » ou césarienne.

[21] C. R. Browning, Des hommes ordinaires. Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la Solution finale en Pologne, Paris, Belles Lettres, 1994.

[22] U. Schultz, « Dichtkunst, Heilkunst, Forschung: Der Kinderarzt Werner Catel », in G. Aly, et al., Reform und Gewissen, Berlin, 1989: 107-108.

[23] R. J. Lifton, , The Nazi Doctors, New York, 1986.

[24] Cf. C. Ambroselli, L’éthique médicale, PUF, Que sais-je?, 1994: 100.

[25] J. H. Jones, Bad Blood: The Tuskegee Syphilis Experiment, New York, 1993.

[26] A. T. Scully, Men who control Women’s Health, Boston, 1980.

[27] B. Laufs, »Vom Umgang der Medizin mit ihrer Geschichte », in G. Hohendorf & A. Magull-Seltenreich (éds.), Von der Heilkunde zur Massentötung. Medizin im NS, Heidelberg, 1990: 243-4.

[28] Cit. B. Müller-Hill, Science nazie, 1989: 135.

[29] J. Thuillier (éd.), La folie. Histoire et dictionnaire, R. Laffont, 1996: 151.

[30] B. Müller-Hill, Science nazie, science de mort, 1989: 24; P. Breggin, Toxic Psychiatry, 1991: 102-103; S. Kühl, Die Internationale der Rassisten, 1997: 192.

[31] E. Conte & C. Essner, La quête de la race, Hachette, 1995: 55.

[32] O. von Verschuer, in: Forschungen zur Judenfrage, 1943, vol.2: 218, 221.

[33] Cf. B. Müller-Hill, « Selektion. Die Wissenschaft von der biologische Auslese des Menschen durch Menschen », in N. Frei (éd.), Medizin und Gesundheitspolitik in der NS-Zeit, Munich, 1991: 137-55.

[34] M. H. Kater, « The Burden of the Past », German Studies Review, 1987 (10): 40.

[35] M.H. Kater, The Nazi Party. A social Profile of Members and Leaders 1919-1945, Cambridge, Harvard University Press, 1983; M. Kater, Doctors under Hitler, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1989: 4-5.

[36] M. H. Kater, in Historische Zeitschrift, 1979 (228): 609-610; G. Lillienthal, « Der Nationalsozialistische Ärztebund (1929-1943/45) », in F. Kudlien (éd.), Ärzte im NS, Cologne, 1985: 105-121, 116-17.

[37] M. H. Kater, « Medizin und Mediziner im Dritten Reich », Historische Zeitschrift, 1987 (244: 2): 299-352, 315. Cela sans compter les organisations nazies « secondaires » et « tertiaires ».

[38] Cf. par ex. H. van den Bussche, F. Pfäfflin et C. Mai, « Die medizinische Fakultät », in E. Krause, L. Huber, H. Fischer (éds.), Hochschulalltag im Dritten Reich. Die Hamburger Universität, 1933-1945, vol.3, Hambourg, 1991: 1294-95.

[39] R. Proctor, Racial Hygiene. Medicine under the nazis, Harvard UP, 1988.

[40] R. Proctor, Racial Hygiene. Medicine under the nazis, 1988: 193.

[41] Cf. G. Aly, et al., Reform und Gewissen. « Euthanasie » im Dienst des Fortschritts, Berlin, Rotbuch 1985: 64-71, cit. 67-68.

[42] S. Gilgenkrantz in, Médecine-Sciences, janvier 1997 (13: 1): 133; G. Noussenbaum, « Nazisme et taxinomie médicale », Impact Médecin Quotidien, 30 janvier 1997, n°1002: 10.

[43] W. Grode, Die « Sonderbehandlung 14f13 » in den Konzentrationslagern des Dritten Reiches, Francfort, P. Lang, 1987.

[44] Cf. « Genocide in the Guise of Quarantine », in R. Proctor, Racial Hygiene, 1988: 199-202; W. Dressen & V. Riess, « Gesundheitspolitik im General-gouvernement », in N. Frei (éd.), Medizin und Gesundheitspolitik in der NS-Zeit, Munich, 1991: 157-172; « Genocide and Public Health: German Doctors and Polish Jews, 1939-1941 », in C. R. Browning, The Path to Genocide. Essays on Lauching the Final Solution, Cambridge UP, 1992.

[45] Cf. R. Lifton, The nazi doctors, 1986: 18.

[46] R. Lifton, The nazi doctors, 1986: 17.

[47] Müller-Hill, Science nazi, science de mort, 1989: 112.

[48] B. Laufs, « Vom Umgang der Medizin mit ihrer Geschichte », in G. Hohendorf & A. Magull-Seltenreich (éds.), Von der Heilkunde zur Massentötung. Medizin im NS, Heidelberg, Wunderhorn, 1990: 233-253, 248.

[49] H.-L. Siemen, Das Grauen ist vorprogrammiert, Giessen, Focus, 1982: 8-10.

[50] R. Proctor, « Nazi biomedical technologies », in T. Casey & L. Embree (éds.), Lifeworld and Technology, Washington DC, 1989: 17-48, 17-19.

[51] M. Walker, « Legends … », in T. Meade & M. Walker (éds.), Science, Medicine and Cultural Imperialism, Houndmills, MacMillan, 1991: 178-204, 179-180, 198.

[52] « Lebenslauf » & « Liste des travaux » du 10. 5. 1944, BDC, dossier Kreienberg.

[53] Il fut même élu en 1992, pour l’exercice 1993-1994, président de la World Medical Association, dont il était membre du comité directeur depuis 1966 (soit près de 30 ans). Il dut en démissioner en janvier 1993 – avant même d’en avoir pris les fonctions – à la suite d’une campagne de presse internationale.

[54] R. Proctor, Racial Hygiene, 1988: 283.

[55] U. Deichmann, Biologen unter Hitler, Francfort, Campus, 1992: 15.

[56] Cf. P. Breggin, Toxic Psychiatry, New York, St. Martin’s Press, 1991: 104.

[57] J. Monod, Le hasard et la nécessité, Paris, Seuil, 1970: 11, 206; Crick cit. in J. Testard, Le désir du gène, Paris, Champs Flammarion: 204.

[58] Cf. « Psychosurgery for Social Control », in P. & G. R. Breggin, The War against Children, New York, St. Martin’s Press, 1994: 115-136.

[59] S. Bernstein, « Eugénisme », Le nazisme, Paris, MA, 1985: 44-45.

[60] J.-P. Thomas, Les fondements de l’eugénisme, Que sais-je?, 1995: 8-29, 122.

[61] A. Mitscherlich & F. Mielke, Wissenschaft ohne Menschlichkeit, 1949; réédition, Francfort, Fischer, 1960: 13.

[62] S. Leibfried & F. Tennstedt, Berufsverbote und Sozialpolitik, Brême, 1981.

[63] Kudlien, in G. Baader & U. Schultz (éds.), Medizin und Nationalsozialismus. Tabuisierte Vergangenheit – Ungebrochene Tradition?, Berlin, 1980: 26.

[64] J.- P. Thomas, Les fondements de l’eugénisme, PUF, Que sais je?, 1995: 89.

[65] « On the Limits of ‘Presentism’ and ‘Historicism’ in the Historiography of the Behavioral Sciences » (1965), in G. W. Stocking, Race, Culture and Evolution. Essays in the History of Anthropology, Chicago UP, 1982: 1-12.

[66] G. Canguilhem, Idéologie et rationalité dans l’histoire des sciences de la vie, Paris, Vrin, 1988: 39, 44.

[67] Th. S. Kuhn, La structure des révolutions scientifiques, Flammarion, 1983.

[68] Voir tous les travaux introduits en France par Bruno Latour, Michel Callon et Dominique Pestre, notamment: M. Callon & B. Latour (éds.), La science telle qu’elle se fait, Paris, La Découverte, 1991; D. Pestre, n° spécial « Histoire et sociologie des sciences » des Annales, 1995/3.

[69] P. Weingart, « Eugenic Utopias – Blueprints for the Rationalization of Human Evolution », E. Mendelsohn & H. Nowotny (éds.), Nineteen Eighty-Four: Science between Utopia and Dystopia, Sociology of the Science Yearbook, Dordrecht, 1984 (8): 173-188; P. Weingart, J. Kroll & K. Bayertz, Rasse, Blut und Gene. Geschichte der Eugenik und Rassenhygiene in Deutschland, Francfort, Suhrkamp, 1988: 29-30.

[70] A. Carol, Histoire de l’eugénisme en France. Les médecins et la procréation, XIXe-XXe siècle, Paris, Seuil, 1995: 17-18.

[71] A. Carol, 1995: 19-20.

[72] Cf. A. Béjin, « Condorcet, précurseur du néo-malthusianisme et de l’eugénisme républicain », Histoire, Économie, Société, n°3, 1988: 347-354.

[73] A. Carol, 1995: 20-22.

[74] A. Carol, 1995: 23-24.

[75] A. Carol, 1995: 24.

[76] J. P. Frank, System einer vollständigen medizinische Polizey, 1784.

[77] F. Rouvillois, L’invention du Progrès. Aux origines de la pensée totalitaire (1680-1730), Paris, Kimé, 1996: 79, 86-91.

[78] Cf. J.-J. Salomon, Science et Politique, Paris, Economica, 1989.

[79] P. Weingart, Wissensproduktion und soziale Struktur, Francfort, Suhrkamp, 1976; P. Weingart, « Verwissenschaftlichung der Gesellschaft – Politisierung der Wissenschaft », Zeitschrift für Soziologie, 1983 (12: 3): 225-241; P. Weingart, « From Social Technology to Technological Fix: The Control of Procreative Behavior » (Paper presented at the XVIIth International Congress of History of Science, Berkeley, 1985); P. Weingart, « The Rationalization of Sexual Behavior: The Institutionalization of Eugenic Thought in Germany », Journal of the History of Biology, 1987 (20: 2): 159-193.

[80] P. Weingart, J. Kroll & K. Bayertz, Rasse, Blut und Gene. Geschichte der Eugenik und Rassenhygiene in Deutschland, Francfort, 1988: 16-17.

[81] H. Mehrtens & Steffen Richter (éds.), Naturwissenschaft, Technik und NS-Ideologie. Beiträge zur Wissenschaftsgeschichte des Dritten Reiches, Francfort, Suhrkamp, 1980.

[82] J.-B. Wojciechowski, « Contribution à l’histoire de l’eugénisme. L’Association d’études sexologiques et l’action d’Édouard Toulouse », L’Infor-mation psychiatrique, 1997 (73), n°722: 129-140; A. Drouard, « A propos de textes inédits d’Édouard Toulouse sur la biocratie », L’évolution Psychiatrique, 1997 (62): 207-214; A. Carol, Histoire de l’eugénisme en France, 1995: 193.

[83] Cit. in R. Castel, La gestion des risques. De l’anti-psychiatrie à l’après-psychiatrie, Paris, Les éditions de Minuit, 1981: 80.

[84] A. Carol, Histoire de l’eugénisme en France, Paris, Seuil, 1995: 198.

[85] A. Carrel, L’homme, cet inconnu, 1935; rééd. Livre de poche, 1969: 399-400, 402, 404, 414, 434-35; A. Carol, 1995: 199.

[86] Il est à noter que la sexologie italienne semble avoir été pareillement liée à l’eugénisme; la revue fondée par Aldo Mieli à Rome en 1920 s’intitulait ainsi Rassegna di Studi sessuali e di Eugenica (« Revue d’Etudes Sexuelles et d’Eugénisme »). Le fondateur anglo-saxon de la sexologie, l’Anglais Havelock Ellis qui, censuré dans son propre pays, dut publier son premier livre sur l’inversion sexuelle en allemand, s’est également intéressé à la sélection du conjoint du point de vue eugéniste dans un livre traduit en allemand en 1906 (Die Gattenwahl beim Menschen). De même en France, L’Association d’études sexologiques fondée par le psychiatre eugéniste Édouard Toulouse a pour objectif de « diminuer le nombre des individus tarés » et d’« améliorer la nature en diminuant le nombre des anormaux, victimes de leur hérédité ».

[87] L. Crips, « Naiver Glaube an den Fortschritt. Über Magnus Hirschfeld », Das jüdische Echo (Vienne), 1991 (40): 235-36; L. Crips, « M. Hirschfeld, un eugéniste social-démocrate », L’homme et la société, 1988/1, n°87: 104-114.

[88] M. Hirschfeld, Geschlechtskunde, vol.2, Stuttgart, 1928: 594-603, 595.

[89] I. Bloch, Das Sexualleben unserer Zeit, Berlin, 1909 (7e éd.): 772-81.

[90] P. Weindling, Darwinism and Social Darwinism in Imperial Germany: 1991: 15-28; P. Weindling, « Theories of the Cell State in Imperial Germany », in Ch. Webster (éd.), Biology, Medicine and Society, Cambridge UP, 1981: 99-155.

[91] Cf. A. Kelly, The Descent of Darwin. The Popularization of Darwinism in Germany, 1860-1914, Chapel Hill, North Carlina UP; B Rupp-Eisenreich, « Le darwinisme social en Allemagne », in P. Tort (éd.), Darwinisme et société, PUF, 1992: 169-236. Pour plus de détails, nous recommandons cet excellent article très complet et en français!

[92] Sur Kammerer, cf. A. Hirschmüller, « Paul Kammerer und die Vererbung erworbener Eigenschaften », Medizinhistorisches Journal, 1991 (26): 26-77 & « Pansymbiose versus Sozialdarwinismus: zum Biologismus Paul Kammerers », discours tenu au symposium Darwin und Darwinismus, Dresde, 14 avril 1994.

[93] Cf. B. Massin, “Intellectuels juifs, eugénisme et théoriciens sionistes de la ‘race juive’ en Allemagne (1900-1914)”, colloque “La race : Idées et pratiques dans les sciences et dans l’histoire” organisé par A. Ducros et M. Panoff, les 1-2 juin 1993, ouvrage collectif à paraître; B. Massin, « Biology as Ethics: Advocates of Racial Biology, Eugenics and Kriminalbiologie among Central European Jewish scientists before WWI (1900-1914) », colloque « Jews and the Social and Biological Sciences », Oxford Centre for Hebrew and Jewish Studies, Université d’Oxford, 1998. Pour les eugénistes juifs persécutés par le régime nazi, cf. le vol.2 du présent ouvrage.

* L’anthropo-sociologie, une « discipline » restée scientifiquement marginale sauf en Allemagne de 1900 à 1945, fondée dans les années 1880 par les darwinistes sociaux George Vacher de Lapouge en France et Otto Ammon en Allemagne, tentait d’expliquer les phénomènes historiques et sociaux par l’anthropologie raciale et la biologie darwinienne. Cherchant généralement à démontrer la supériorité des dolichocéphales « Aryens » ou de « race nordique » (les grands blonds aux yeux bleus), il existait néanmoins des adeptes d’une anthropo-sociologie non « raciste » ou plutôt non « nordiciste », dont les résultats, tels ceux de l’Italien Nicefero en Suisse sur l’anthropologie des classes pauvres, concluait à une supériorité des bruns sur les blonds!

[94] S. F. Weiss, « W. Schallmayer and the Logic of German eugenics », Isis, 1986 (77): 33-46; S. F. Weiss, Race Hygiene and National Efficiency: the Eugenics of W. Schallmayer, Berkeley, University of California Press, 1987a: p.X & 92-104; Weiss, « The Race Hygiene Movement in Germany », Osiris, 1987b (3): 193-236.

[95] W. Schallmayer, Vererbung und Auslese, 1903 (1e éd.): 79; idem: 1910 (2e éd.): 374-75; Schallmayer, « Gobineaus Rassenwerk und die moderne Gobineauschule », Zeitschrift für Sozialwissenschaft, 1910 (9): 553-572, 553, 560-61, 564, 565, 568, 569.

[96] Cf. L. Poliakov, Histoire de l’antisémitisme, Pluriel, 1981, vol.2: 226, 232-35; D. Paul, « ‘In the Interest of Civilization’: Marxist views od race and culture in the nineteenth century », Journal of the History of Ideas, 1981 (42): 115-138.

[97] S. F. Weiss, 1987b, « The race hygiene movement », Osiris, 3: 194, 202-203.

[98] S. Kühl, The Nazi Connection. Eugenics, American Racism and German National Socialism, Oxford, Oxford UP, 1994; S. Kühl, Die Internationale der Rassisten. Aufstieg und Niedergang der internationalen Bewegung für Eugenik und Rassenhygiene im 20. Jahrhundert, Francfort, Campus, 1997.

[99] L’ouvrage le plus complet sur le mouvement nordiciste en Allemagne est: H.-J. Lutzhöft, Der Nordische Gedanke in Deutschland, 1920-1940, Stuttgart, Klett, 1971. Curieusement, le livre s’arrête en 1940, ce qui fait qu’il ne traite pas des relations entre racisme nordique et politique raciale à l’Est. Légèrement apologétique, il n’aborde pas non plus beaucoup la question des rapports entre nordicisme et eugénisme d’une part, et nordicisme et anthropologie scientifique établie, d’autre part.

[100] K. Kautsky, Vermehrung und Entwicklung in Natur und Gesellschaft, Stuttgart, Dietz, 1910: 261-264.

[101] K. Kautsky, 1910: 266-267.

[102] D. Byer, Rassenhygiene und Wohlfahrtspflege … in Österreich bis 1934, Francfort, 1988: 40-52.

[103] Cit. in Weingart-Kroll-Bayertz 1988: 112.

[104] Cit. in M. Schwartz, « ‘Proletarier’ und ‘Lumpen’. Sozialistische Ursprünge eugenischen Denkens », VfZ, 1994 (42): 537-570, 599.

[105] M. Schwartz, « ‘Proletarier’ und ‘Lumpen’ », 1994 &, « Konfessionelle Milieus und Weimarer Eugenik », Historische Zeitschrift, 1995 (261): 403-448.

[106] Cf. B. Massin, « La science nazie et l’extermination des marginaux », L’Histoire, janvier 1998.

[107] P. Weindling, « Die Preussische Medizinalverwaltung und die ‘Rassenhygiene’ 1905-1933 », in A. Thom, H. Spaar (éds.), 1983, Medizin im Faschismus, n° spécial de Medizin und Gesellschaft, 26, Berlin-Est; P. Weindling, « Soziale Hygiene und Eugenik: Der Fall Alfred Grotjahn », Jahrbuch für Kritische Medizin, 1984b, 10: 6-20; P. Weindling, « Weimar eugenics: the Kaiser Wilhelm Institute for Anthropology, human heredity and eugenics in social context », Annals of Science, 1985, (42-3): 303-18.

[108] Weingart-Kroll-Bayertz 1988: 243-44.

[109] N. Frei, « Medizin im NS. Ein Kolloquium », VfZ, 1988 (36): 184; P. Weindling, « Die Verbreitung rassenhygienischen/eugenischen Gedankengutes in bürgerlichen und sozialistischen Kreisen in der Weimarer Republik », Medizinische historisches Journal, 1987 (22 / 4): 352-68

[110] L. R. Graham, « Science and Values: The Eugenics Movement in Germany and Russia in the 1920s », The American Historical Review, 1977 (82): 1133-1164; M. B. Adams, « Eugenics in Russia, 1900-1940 », in Adams (éd.), The Wellborn Science, : 153-216; M. B. Adams, « Eugenics as Social Medicine in Revolutionary Russia. Prophets, Patrons, and the Dialectics of Discipline-Building », in S. Gross-Solomon & J. F. Hutchinson (éds.), Health and Society in Revolutionary Russia, Bloomington & Indianapolis, 1990: 200-223; cit. Semaschko in M. Schwartz, « Sozialismus und Eugenik. Zur fälligen Revision eines Geschichtsbildes », IWK, 1989 (25): 465-489, 467.

[111] D. Paul, « Eugenics and the Left », Journal of the History of Ideas, 1984 (45): 567-590; D. J. Kevles, In the Name of Eugenics, Berkeley, University of California Press, 1985: 185-186, 190, 262-63.

[112] Cf. Schubart, « Ein spanischer Erlass », ARGB, 1929 (21): 232.

[113] R. Aymerich, « La Generalitat republicana legalizo la practica del aborto por razones eugenesicas », La Vanguardia, 29 août 1997: 19.

* Précisons tout de suite, pour éviter tout malentendu, qu’il n’est pas « révisionniste » au sens où il nierait les crimes ou diluerait la responsabilité du régime nazi, mais dans la mesure où il met en évidence un aspect jusque-là négligé et pourtant fondamental de ce système politique. En éclairant ce seul aspect, c’est l’ensemble de notre vision du Troisième Reich qui se modifie.

Orientation bibliographique: Le rôle des sciences bio-médicales sous le IIIe Reich at 21 h 17 min

Le rôle des sciences bio-médicales

sous le IIIe Reich

Orientation bibliographique

 

 

       « Ils étaient tous médecins ».

                                                          – Un survivant d’Auschwitz [1].

 

 

 

Ière Partie : médecine et psychiatrie

 

 

Science et nazisme : une contradiction dans les termes ?

Comme le note le sociologue des sciences américain Robert Proctor : « Dans la théorie des sciences libérale, on a assumé pendant la majeure partie de ce siècle, que la science était soit intrinsèquement démocratique (c’est-à-dire, dépend et contribue à la formation d’un ordre politique démocratique), soit apolitique et, dans ce dernier cas, que sa politisation entraîne sa destruction. Selon cette vision, la science ne peut se référer qu’à elle-même pour poser ses objectifs et s’orienter. Une science au service « d’intérêts » cesse d’être de la science. Ce modèle sous-entend que la science ne peut s’épanouir dans une société exigeant (…) de la science qu’elle serve des intérêts autres que les siens. Il contient également une double considération politique implicite : la science ne se développe que sur le terreau de la démocratie, et des forces [politiques] hostiles à la démocratie seront hostiles à la science. Une telle vision des choses implique que le destin de la science sous un régime totalitaire sera de disparaître : la possibilité que la science (ou des scientifiques) puissent contribuer à des mouvements fascistes ne peut y trouver place [sinon, ajouterions nous, comme « aberration » ou « perversion », B.M.]. Etant donné cette conception, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi les philosophes ont généralement échoué à appréhender la question de la science sous le fascisme : les philosophes ont généralement assumé qu’il ne pouvait pas y avoir eu quoique se soit digne du nom de ‘science‘ sous le nazisme ». Or, poursuit Proctor, non seulement certaines sciences bio-médicales ne dépérirent pas et se développèrent à bonne allure sous le national-socialisme mais les scientifiques de ces disciplines « jouèrent un rôle actif et directeur dans l’initiation, l’administration et l’exécution de chacun des programmes raciaux nazis les plus importants » [2].

 

Le IIIe Reich : une « biocratie » ?

En effet, selon les travaux les plus récents, la loi eugénique de stérilisation, promulguée par les nationaux-socialistes en 1933, fut élaborée par des généticiens, des psychiatres et des médecins hygiénistes avant l’arrivée de Hitler au pouvoir et appliquée par la suite par des tribunaux dominés par des médecins [3]. L’euthanasie fut débattue, sous Weimar, par des médecins-psychiatres et des juristes et appliquée, sous Hitler, par des psychiatres [4]. Selon R. Proctor : « aucun médecin n’a jamais reçu l’ordre de tuer les patients des centres psychiatriques et les enfants handicapés. Il leur en fut donné le pouvoir, et ils remplirent leur tâche sans protester, souvent de leur propre initiative ». Il ne s’agissait pas d’un ordre (Befehl ) mais d’une procuration de pleins pouvoirs (Vollmacht ) [5]. L’euthanasie était intimement mêlée, comme l’ont montré un certain nombre d’historiens de la médecine allemands, à la « médicalisation » de la psychiatrie depuis la fin du XIXe siècle, puis paradoxalement – en apparence seulement – aux vagues de « réformes » qui en découlèrent dans le premier tiers du XXe siècle [6]. Les premières chambres à gaz (à l’oxyde de carbone) installées dans les camps de concentration (« programme 14f13 ») furent instituées par des médecins du « Programme (d’euthanasie) T4 ». Il semblerait que l’administration médicale du Gouvernement Général des territoires occupés de l’Est ait joué un rôle non négligeable dans l’enchaînement de décisions menant à l’Holocauste – la « Solution finale au problème juif en Europe » [7]. Enfin, par décret personnel de Himmler, seuls les médecins furent habilités à gérer l' »écologie » des camps d’extermination, « sélectionnant » dès la sortie des trains les « éléments » destinés à être « éliminés ». Selon le psychiatre américain Lifton : le « programme d’extermination était conduit, du début à la fin, par des médecins » [8].

 

Une grande partie de la communauté bio-médicale allemande, non seulement s’engagea politiquement, cautionna scientifiquement la politique « bio-raciale » du nazisme et se dévoua avec un zèle sans pareil à sa scrupuleuse application, mais bien souvent, comme le souligne R. Proctor, l’inspira, l’initia et l’orienta. Les anthropologues, généticiens, démographes, psychiatres et médecins intervenaient à tous les niveaux de cette gigantesque machine technocratique bio-médicale, contrôlant génétiquement et racialement la vie, la santé et la reproduction de l’ensemble des populations gouvernées par le IIIe Reich. A tel point qu’il est venu à R. Lifton, dans son livre sur Les médecins nazis (Lifton 1986), l’expression de « biocratie » pour désigner cet aspect peu souligné jusqu’ici du IIIe Reich. Comme le fait remarquer R. Proctor, ces sciences, sous le IIIe Reich (anthropologie biologique, génétique humaine, médecine, psychiatrie), non seulement ne dépérirent pas, mais connurent un formidable développement scientifique et institutionnel [9]. Le choc qui sourd de ce constat : les sciences bio-médicales vècurent le plus souvent en véritable symbiose avec le nazisme, l’inspirèrent, le légitimèrent et profitèrent grandement, à de nombreux points de vue, de son avènement.

 

Faut-il réviser l’histoire des sciences et l’histoire du nazisme ?

Pendant 40 ans, l’image la plus courante du nazisme dans l’historiographie contemporaine était celle d’un mouvement fondamentalement irrationnel. Rassemblant, d’un point de vue sociogique, des déclassés sans éducation, il se voyait dépourvu, sur le plan intellectuel, de tout fondement scientifique. Au mieux, on parlait alors de « pseudo-science ». Cette conception n’en rendait que plus paradoxaux, « curieux » et « cognitivement dissonants » [10] les « fourvoiements », soulevés de temps à autre, d´intellectuels et de scientifiques de renommée internationale, voire Prix Nobel. On réglait le problème en décrétant que la science (ou la philosophie) en question n’était point de la science (ou de la philosophie), ou, si l’on tenait à sauvegarder les intellectuels et scientifiques concernés, que ceux-ci n’étaient pas vraiment nazis [11]. Dans les deux cas, la « Science » et la confiance accordée à la science restaient sauves. En outre on conservait la grille bipolaire de légitimation-déligitimation intellectuelle qu’aurait pu indirectement menacer, dans ce contexte « scientiste » [12], une collusion reconnue entre la science et le nazisme. Pour se conforter dans cette vision, on se penchait sur les cas extrêmes, d’une part, des scientifiques et intellectuels émigrés, résistants, ou victimes du nazisme et, d’autre part, des « pseudo-scientifiques fous » du type Dr. Mengele à Auschwitz. On passait plus ou moins sous silence ceux, très nombreux restés en Allemagne, et continuant à pratiquer une science « normale » tout en collaborant avec le régime.

Or cette image, comme le souligne R. Proctor, ne permettait pas d’apprécier : 1) l’extraordinaire audience dont bénéficia le NS chez les universitaires, scientifiques et intellectuels allemands, en particulier dans les milieux universitaires bio-médicaux ; 2) à quel point les nationaux-socialistes purent s’appuyer sur les concepts, les images, les résultats et l’autorité de la science bio-médicale de l’époque ; 3) à quel point l’idéologie national-socialiste pu imprégner et influencer la pratique scientifique et médicale [13].

Lorsque des historiens du nazisme commençèrent à découvrir l’ampleur du ralliement des classes sociales allemandes les plus éduquées dans les années 1980, ils furent abasourdis et ne surent trop comment l’expliquer. Certains renoncèrent à éclaircir ce phénomène de manière historique et déclarèrent que ce phénomène « effrayant » relevait de facteurs psychopathologiques individuels ou collectifs [14]. D’autres historiens firent appel à des causes d’ordre sociologique, économique et politique. Cependant, si des facteurs psychologiques, sociologiques et économiques peuvent éclairer la conversion politique des universitaires, enseignants et professions libérales en général, ils ne suffisent pas à rendre intelligible le ralliement trois fois plus massif – au sein de cette catégorie sociale éduquée – des médecins, psychiatres, généticiens et anthropologues allemands à la politique eugénico-raciale du régime nazi. Si les facteurs « externes » ne peuvent, à eux seuls, rendre compte de ce degré de symbiose entre la communauté bio-médicale et le régime national-socialiste, alors l’origine doit en être cherchée dans l’évolution « interne » de ces disciplines. La deuxième voie, consiste donc à s’interroger sur les conceptions dominantes dans les sciences bio-médicales allemandes de 1900 à 1945. Car cette symbiose n’était pas, ainsi que le note B. Müller-Hill, « uniquement le fruit de l’égarement de quelques individus, mais elle avait pour origine des défaillances de la psychiatrie et de l’anthropologie elles-mêmes » [15]. Comme le fait remarquer B. Laufs, « le fondement potentiel du crime s’inscrivait dans la structure de la science, la participation directe au crime dans la décision des individus » [16]. Il est donc nécessaire de mettre en évidence la structure de la « science normale », au sens kuhnien du terme [17]. Pour ce faire, une nouvelle approche, plus « historiste » [18] et sociologique [19], de l’histoire de la science s’avère indispensable.

 

Plus de deux médecins sur trois étaient nazis

En effet, les médecins furent, si l’on en croit divers historiens, la catégorie socio-professionnelle qui se rallia le plus au nazisme – selon l’historien canadien d’origine allemande Michael Kater : le « groupe professionel le plus fortement nazifié dans l’Allemagne de Hitler » [20]. Auteur par ailleur de la principale analyse sociologique et chronologique des adhésions au NSDAP [21], M. Kater ajoute : les « médecins se ‘nazifièrent‘ plus complètement et plus rapidement que n’importe quelle autre profession et, en tant que nazis, ils firent davantage pour ce régime démoniaque que n’importe quelle autre corporation professionnelle » [22]. Cherchant à calculer en 1979, à partir des fichiers du Berlin Document Center, le ralliement des différents groupes professionnels de l’élite sociale allemande, il avait découvert avec stupeur que 45% des médecins – et 50% des médecins hommes – de la période 1925-1945 étaient inscrits au NSDAP (contre 22% pour les enseignants, dont le rôle, dans la formation de la jeunesse, rendait pourtant souhaitable une adhésion)[23]. L’historien de la médecine allemand G. Lilienthal obtient, d’après ses propres recherches sur des périodes plus réduites, des chiffres légèrement inférieurs mais pas forcément contradictoires : 39% des médecins étaient inscrits au NSDAP en 1938. Par ailleurs, 30 000 médecins sur 60 000 (= 50%) en 1938 et 46 000 sur environ 90 000 (= 51%) en 1942 appartenaient à la Ligue des Médecins Allemands Nationaux-socialistes (NSDÄB) [24]. Dans certaines régions comme la Bavière, près de 80% des médecins entre 31 et 60 ans étaient membres du NSDAP [25]. Les historiens de la médecine est-allemands W. Kaiser et A. Völker atteignent un chiffre supérieur à 80% d’affiliations aux organisations nazies pour les médecins membres de la faculté de médecine (professeurs de médecine, etc.) de l’Université de Halle en Thuringe [26]. M. Kater évalue qu’un médecin homme sur quatre était membre de la SA (26%) (contre 11% – soit un sur neuf – pour les enseignants) et 7,3 % de tous les médecins, membres de la SS (contre 0,4% pour les professeurs du secondaire), soit, proportionnellement, 18 fois plus que ces derniers [27]. Au total 69,2%, soit plus des deux tiers des médecins, selon M. Kater,étaient membres d’au moins une de ces quatre organisations nazies [28]. Par certains aspects, on peut envisager le IIIe Reich comme une « médicocratie » : le règne des médecins (les psychiatres évidemment, mais aussi les anthrologues raciaux et les généticiens humains-eugénistes chargés de la politique eugénico-raciale étant, dans la très grande majorité des cas, docteurs en médecine). Ceux-ci déterminèrent à la fois la « politique de santé » – qui ressemblait fort à un totalitarisme médical (le « devoir d’être en bonne santé ») -, et intervinrent dans tous les rouages de la technocratie médicale qui décida l’élimination des éléments « biologiquement » indésirables pour sauver et améliorer la « Race » ou le « corps du Peuple » (Volkskörper ).

 

 

Historiographie de la médecine sous le Troisième Reich

Cependant, malgré ce rôle prédominant, l’histoire de la médecine et de la psychiatrie sous le nazisme n’a fait l’objet de presqu’aucune étude entre 1945 et 1980 : pour les pays germaniques, anglo-saxons et francophones, une vingtaine de livres en 35 ans (la littérature parue dans les ex-pays de l’Est, à l’exception de la Pologne, ne semble guère plus importante [29]). Depuis 1980, on assiste sur le plan quantitatif, à une explosion éditoriale : environ 130 livres et 90 thèses de doctorat en 13 ans en incluant l’eugénisme et l’anthropologie raciale, soit un rythme d’une parution tous les mois, et une masse colossale d’articles [30]. Nous avons renoncé à recenser ces derniers de manière exhaustive et en proposons une bibliographie limitée, obtenue principalement à partir de la Bibliography of the History of Medicine [31]. Peu de sujets peuvent se vanter d’un tel regain d’intérêt et pourtant l’ampleur du phénomène en RFA (80% des livres) est passée presque inaperçue en France et dans les pays anglo-saxons. On peut donc se poser la question des raisons de ces trois décades et demi de silence puis de ce soudain raz-de-marée. On observe également une modification qualitative du contenu de ces ouvrages. La vingtaine d’ouvrages publiés avant 1980 portent tous, à une exception près, sur les cas « extrêmes » des médecins des camps de concentration et sur l’euthanasie des malades mentaux. Depuis 1980, la place occupée par l’étude de la médecine « normale » devient de plus en plus importante.

 

Signalons cependant, avant de nous pencher sur l’évolution de cette historiographie depuis 1945, les derniers travaux les plus importants tentant d’en faire l’analyse ou scrutant la difficulté de la médecine académique allemande à faire face à son passé :

 

 

  1. Kudlien, 1985, « Einleitung », in F. Kudlien (éd.), 1985, pp. 11-16.

 

M.H. Kater, 1987, « The Burden of the Past : Problems of a modern historiography pf Physicians and Medicine in Nazi Germany », German Studies Review, 10, pp.31-56.

 

  1. Winau, 1988, « Die Vergangenheit bewältigen – kein Schlusswort », Berliner Ärzteblatt, 8, pp.432-434.

 

  1. Mann, 1988, « Medizin im Dritten Reich und das Problem der Vergangenheitsbewältigung », Hessisches Ärzteblatt, 49, 112-120.

 

  1. Siefert, 1988, « Medizingeschichte nach Hadamar und Auschwitz », in H. Schadewaldt & K.H. Leven (éd.), Actes du XXXe Congrès International d’Histoire de la Médecine, Dusseldorf (1986), pp. 792-800.

 

  1. Proctor, 1988, « Wrestling with History », in Proctor 1988a, pp.309-12.

 

  1. Kudlien, 1989, « Medizin im NS. Bilanz und Ausblick », Deutsches Ärzteblatt, 86, 27 avril, pp.766-68 (et in J. Bleker & N. Jachertz (éd.), 1989, pp.148-53).

 

  1. Laufs, 1990, « Vom Umgang der Medizin mit ihrer Geschichte », in G. Hohendorf & A. Magull-Seltenreich (éd.), 1990, pp. 233-253.

 

  1. Jäckel, 1991, « Medizin und Faschismus. Aktuelle Auseinandersetzung in der bundesdeutschen Ärzteschaft », in S. Fahrenbach & A. Thom (éd.), 1991, pp.161-71.

 

  1. Pross, 1991, « Breaking through the postwar coverup of Nazi doctors in Germany », Journal of Medical Ethics, Londres, déc., 17, suppl.: 13-6.

 

Weindling, « Medicine in Nazi Germany and its aftermath », Bulletin of the History of Medicine, 1991 (65): 416-19.

 

  1. Pross, 1992, « Nazi doctors, German Medicine, and Historical Truth », in G.J. Annas & M. A. Grodin (éd.), 1992, pp. 32-52.
  2. Winau (Winau 1988) considère que la discussion sur ce thème s’est déroulée en trois étapes, un débat « éthique » débutant en 1946, se transformant assez rapidement en débat « politique », et s’achevant à un niveau « historiographique ». Nous reprendrons le principe de cette périodisation mais en la faisant commencer en 1945.

 

1 – La « phase éthique » : refoulement et concentration sur les « cas extrêmes » (1945-1968)

Le premier livre publié sur la question fut celui du jeune docent A. Mitscherlich et son assistant Mielke en 1947 [32]. La Commission interrégionale des Chambres des Médecins d’Allemagne de l’Ouest (qui devint Chambre Fédérale des Médecins allemands – BÄK – en 1955) leur avait commandé un rapport sur le procès des médecins à Nuremberg et, selon le témoignage de Mitscherlich, aucun médecin renommé ou professeur de médecine en université n’avait voulu s’en charger. Ce rapport était la condition à la réintégration de l’Allemagne dans l’Association Internationale des Médecins (World Medical Association) qui s’inquiétait du rôle de la médecine allemande sous le nazisme. La première version du rapport (1947), où les deux auteurs montraient, en filigrane de l’analyse des procès, que les crimes en question s’inséraient et n’avaient été rendus possibles que par l’existence d’une structure soutenue par l’ensemble de la corporation, fut unanimement critiquée par les revues médicales allemandes : il s’agissait d’une « pure calomnie » et les auteurs étaient proprement « irresponsables » [33]. Ayant publié des documents démontrant la compromission indirecte de F. Sauerbruch, peut-être le plus réputé des chirurgiens allemands du XXe siècle (inventeur d’un procédé de sur-pression destiné à opérer les poumons, de la fameuse prothèse articulée « main Sauerbruch » et de divers autres procédés chirurgicaux.) et l’un des directeurs du Reichsforschungsrat (Comité de Recherche du Reich) sous le IIIe Reich, et W. Heubner, le directeur de l’Institut pharmacologique de l’Université de Berlin, dans les expérimentations humaines des camps de concentration, Mitscherlich fut attaqué en justice par ces deux autorités qui l’obligèrent à supprimer le passage de son livre [34]. Les 10 000 exemplaires de la version plus étoffée de 1949, envoyés à la dite Chambre pour être distribués aux médecins, disparurent mystérieusement. Aucun compte-rendu n’en fut fait. Le silence organisé autour du rapport accablant fut tel que Mitscherlich affirma que ce fut « comme si le livre n’avait jamais existé » [35]. En se concentrant sur les 350 médecins criminels jugés à Nuremberg, le livre permit en fait à l’Association des Médecins Allemands de se réinsérer dans l’organisation internationale des médecins (WMA) en 1951. Il fallut attendre 1960 et les procès de Francfort contre les psychiatres pour que l’ouvrage soit réédité chez l’éditeur privé Fischer Verlag à 50 000 exemplaires. Dans la nouvelle introduction, Mitscherlich jugeait que sans la « complaisance » et « insensibilité » de la « large couche intermédiaire » des médecins ordinaires, la « coordination entre la planification criminelle et les exécutants criminels n’auraient jamais pu jouer de façon aussi parfaite » [36]. Considéré comme un traître, Mitscherlich fut longtemps ostracisé de la part des facultés de médecine et finit par passer à la psychanalyse [37].

 

En France, F. Bayle, responsable de la Commission scientifique française des Crimes de guerre, reprit également tous les documents réunis par les Américains lors du Procès de Nuremberg contre les médecins allemands, impliqués dans des expériences humaines, dans un monument de 1500 pages, Croix Gammée contre Caducée, paru en1950 [38]. Le livre ne fut jamais traduit en allemand. Bien involontairement et malgré le rejet du rapport de Mitscherlich et Mielke, ces deux livres, comme le remarque Bernd Laufs, renforçaient la bonne conscience des médecins allemands. Sur 90 000 médecins allemands, 350 seulement (0,4%) étaient passés devant le Tribunal de Nuremberg pour leur implication directe dans les crimes médicaux pendant la période nazie. Sur ces 350, 23 seulement furent accusés (0,02%) et 16 condamnés, dont 7 à mort par pendaison [39]. Alors que pour Mitscherlich, les médecins directement impliqués dans les crimes ne constituaient que la « pointe de l’iceberg » d’un phénomène beaucoup plus large, pour la corporation des médecins le faible nombre des condamnés invalidait les accusations de « responsabilité collective ». Les crimes se limitaient aux actions marginales de quelques « psychopathes pervers », fanatiques ou opportunistes, tels qu’on en trouve toujours et dans tous les pays. Dans sa globalité, la médecine allemande n’avait rien à se reprocher [40].

 

Jusqu’en 1980, en dehors des témoignages de médecins juifs sur les camps de concentration, presque aucun livre ne fut publié sur la question en Allemagne [41]. Le seul livre que nous ayons trouvé, publié en RDA, concerne, encore une fois, le cas extrême des médecins SS d’Auschwitz [42]. Les principales histoires de la médecine pour étudiants d’Allemagne de l’Ouest ou de l’Est ne consacraient pas le moindre paragraphe au sujet [43]. Ainsi, dans la version allemande de sa célèbre Kurze Geschichte der Medizin, l’historien de la médecine E. Ackerknecht, émigré en 1933 en France puis, en 1941, aux Etats-Unis et revenu en Suisse allemande en 1957 pour diriger l’Institut d’Histoire de la Médecine de Zurich, ne prononce pas une seule fois le mot « national-socialiste » en plus de 200 pages [44]. A l’étranger, on traite essentiellement des « médecins de la mort » [45]. Dans ce paysage éditorial plutôt vide, les Français furent alors, en matière de livres parmi les plus actifs. Après le livre de Bernadac [46], Y. Ternon et S. Helman, publièrent une trilogie sur la médecine nazie entre 1969 et 1973 qui, pour la première fois et malgré ses défauts historiographiques, allait au-delà des cas extrêmes et « pathologiques » des expérimentations humaines dans les camps de concentration [47].

 

En matière de psychiatrie, la « confrontation au passé » (Vergangenheitsbewältigung ) était à peu près aussi inexistante. La Kurze Geschichte der Psychiatrie, pour les étudiants de cette discipline, pareillement du grand historien de la médecine Ackerknecht, rééditée trois fois entre 1967 et 1985 [48], s’arrête, pour l’histoire de la psychiatrie allemande, au XIXe siècle. La période nazie n’est donc pas traitée. L’omission de ce chapitre gênant explique peut-être en partie, à côté des autres qualités pédagogiques de l’auteur, le succès du manuel auprès des professeurs de psychiatrie allemands, mais reste étonnant de la part d’un médecin qui fut obligé d’émigrer en raison de ses convictions politiques [49]. Jusqu’au début des années 1970, les milieux protestants militants qui résistèrent à l’opération d’euthanasie sous le IIIe Reich sont presque les seuls à s’intéresser au problème (Schlaich 1947 ; Von Hase 1964 ; Schmidt 1965 ; Nowak 1978) :

 

  1. Schlaich, 1947, Lebensunwert ? Kirche und Innere Mission Württembergs im Kampfe gegen die « Vernichtung Lebensunwerten Lebens », Stuttgart, Quell-V. der Evangel. Gesellschaft. Un des très rares livres publié sur la question avant 1960 en Allemagne. Sur le combat des églises contre le programme d’euthanasie. L’auteur, né en 1889 en Palestine et pasteur, dirigeait depuis 1930 une Institution pour retardés mentaux et épileptiques.

 

H.C. von Hase, 1964, Evangelische Dokumente zur Ermordung der « unheilbar Kranken » unter der ns Herrschaft in den Jahren 1939-1945, Stuttgart, éd. par la « Innere Mission und Hilfswerk der Evangelischen Kirche in Deutschland ». Documents et histoire des réactions de l’église protestante face au programme d’euthanasie. Avec en particulier la courageuse lettre ouverte à A. Hitler, d’un pasteur directeur d’une institution psychiatrique, en 1940.

 

  1. Schmidt, 1965, Selektion in der Heilanstalt 1939-1945, Stuttgart, Evangelisches Verlagswerke. Egalement paru dans une maison d’édition religieuse (protestante), avec une préface de K. Jaspers, le livre a été réédité en 1983 en format poche chez Suhrkamp (même titre).

 

  1. Nowak, 1978, ‘Euthanasie’ und Sterilisierung im ‘Dritten Reich’. Die Konfrontation der evangelischen und katholischen Kirche mit dem ‘Gesetz zur Verhütung erbkranken Nachwuchses’ und der ‘Euthanasie’-Aktion, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht (d’abord Th.D. théologie Leipzig, 1971). Traite de la réaction des Eglises face à la loi de stérilisation et au programme d’euthanasie. Encore une fois, on note que le livre a été publié dans le cadre d’un groupe de recherche protestant. Le programme d’euthanasie fut le seul point de la politique du régime qui – avec la manifestation étudiante à Munich en 1943 déclenchée par un discours insultant sur la sexualité des jeunes d’un responsable politique – provoqua des rassemblements publics hostiles devant lesquels Hitler dut temporairement céder, pour reprendre ensuite l’opération de façon plus secrète.

 

A côté de cela, on trouve quelques rares autres ouvrages d’inspiration moins confessionnelle (Poltrot 1947 ; Platten-Hallermund 1948) :

 

  1. Poltrot, 1947, Die Ermordeten waren schuldig ? Amtliche Dokumente der Direction de la Santé publique der französischen Militärregierung, Baden-Baden.

 

  1. Platen-Hallermund, 1948, Die Tötung Geisteskranken in Deutschland, Francfort/M., Verlag der Frankfurter Hefte. Ce livre, bien que non directement confessionnel, est inspiré par une éthique religieuse.

 

dont deux plaidoyers « pro domo » de professeurs de psychiatrie allemands (Ehrhardt 1965 ; Weitbrecht 1968) :

 

  1. Ehrhardt, 1965, Euthanasie und Vernichtung « lebensunwerten » Lebens, Stuttgart. Texte d’un professeur de psychiatrie légale et sociale de l’Université de Marburg. L’auteur conclut à l’innocence de la psychiatrie : « certes quelques psychiatres participèrent à la préparation et à l’application de l’action (euthanasie), mais ‘la psychiatrie allemande‘ ou une majorité des psychiatres allemands n’a jamais accepté, ne serait-ce qu’un simple soutien hypothétique à une ‘destruction limitée par la loi des vies indignes d’être vécues‘ (…). En outre, il faut rappeler le fait que jamais ‘la psychiatrie allemande‘ ne fut informée de quelque façon que ce soit, officiellement ou officieusement, de l’action d’extermination » (p.42). Les actions d’extermination contre les patients des hôpitaux ne furent pas une « affaire de médecins », mais la conséquence d’un « appareil de pouvoir » tourné vers la productivité biologique, économique et militaire.

 

H.J. Weitbrecht, 1968, Psychiatrie in der Zeit des Nationalsozialismus, Bonn, P. Hanstein. Transcription d’un discours tenu par le détenteur de la chaire de psychiatrie de Bonn en 1966. Un des premiers psychiatres, avec Ehrhardt, à affronter le passé de sa discipline, mais dans une perspective également plutôt auto-disculpante. Weitbrecht reconnaît, certes, que la psychiatrie ne fut pas qu’une « victime » de l’idéologie nazie et que des psychiatres « isolés » et « quelques rares » professeurs d’université selon lui « tous décédés aujourd’hui » (ce qui n’était pas le cas en 1968) (p.42) collaborèrent à la politique d’extermination du régime (p.9 & 42). Cependant, l’auto-critique scientifique se limite à ces points. A ses yeux, la psychiatrie fut « détournée » et soumise à une forte « pression » idéologique, mais la « désillusion fut grande » et « seule une fraction insignifiante des psychiatres était prête à se laisser détourner politiquement de cette façon ». Il conclut : « dans son ensemble, la psychiatrie ne doit pas être rendue responsable » des actions de quelques hygiénistes nazis zélés (p.40). Comme Ehrhardt, Weitbrecht s’oppose catégoriquement à l’affirmation selon laquelle « la psychiatrie allemande ou la majorité des psychiatres allemands » auraient acceptées une extermination, même « limitée par la loi, des vies indignes d’être vécues » (p.42) (d’un point de vue strictement juridique et même si les tribunaux pouvaient s’appuyer, dans les cas de procès qui eurent lieu, sur le décret de la chancellerie de Hitler, l’euthanasie était illégale – car secrète – et cela posait problème à un certain nombre de psychiatres soucieux de disposer d’un rempart juridique. Une loi destinée à légaliser et fournir un cadre juridique à l’euthanasie médicale fut préparée mais non promulguée en 1940). Il note cependant que « dans la grande majorité des cas, la psychiatrie clinique ne fut pas enseignée (sous le nazisme) autrement qu’auparavant, dans les universités » (p.40). Ce seul point de la continuité entre la psychiatrie de la période weimarienne et de celle de la période nazie aurait pourtant mérité de soulever de nouvelles questions. Si l’enseignement de la psychiatrie n’avait guère besoin de se « mettre au pas » après 1933, on peut émettre l’hypothèse qu’il s’accordait déjà en grande partie avec les conceptions des psychiatres nationaux-socialistes responsables de l’euthanasie et de la politique eugéniste.

 

 

Tous ces livres restent essentiellement factuels, lorsque les faits relatés sont suffisants et exacts. Ils se bornent à attribuer au seul régime nazi le programme d’euthanasie et s’interrogent assez peu, sinon de façon théologique pour les ouvrages d’inspiration religieuse, sur la connivence de très larges segments des milieux psychiatriques dans son application.

 

2- La 1ère phase « politique » : dialogue sans partenaire (1968-1979)

La « révolution » étudiante de 1968 déclencha pour la première fois une réflexion sur ces questions dans les facultés de médecine. Erigeant des contre-« Universités critiques » (Kritische Universität ) face aux universités établies, ils abordèrent, dans le cadre de « cercles de travail » (Arbeitskreise ), les thèmes, « négligés ou même dissimulés au sein de l’Université » [50]. Dans leur lutte politique contre les institutions académiques et les professeurs, des collectifs étudiants mirent au jour des textes scientifiques publiés quelques décades plus tôt et démontrant l’appui de certains de leurs professeurs à la législation « eugénico-raciale » du IIIe Reich. Les professeurs visés réagirent dans l’ensemble en criant à la « manipulation politique » et cherchèrent plutôt à se disculper qu’à intégrer certaines de ces critique ou formuler le moindre regret à l’égard des victimes. Selon Bernd Laufs, dans son article sur les « Rapports de la médecine à son histoire », les rares professeurs qui participèrent aux « cercles de travail » sur ces questions à l’Université d’Heidelberg furent forcés de quitter la Faculté de médecine, tandis que les autres qui avaient percé ou soutenu la législation eugénico-raciale nazie, tel le recteur d’université et professeur de chirurgie K.H. Bauer, continuèrent de « cumuler les honneurs » [51]. Le mouvement avait été préparé, dès le milieu des années 1960, par des cycles de conférences organisées par certaines universités sur le rôle des universitaires pendant la période nazie. L’Université de Tübingen fut la première en 1964-1965, suivie par des étudiants de l’Université Libre de Berlin et de l’Université de Munich [52]. Toutefois, certains critiquèrent cet « antifascisme impotent » et « auto-disculpant » qui donnait l’impression que seule une fraction minime du corps professoral avait collaboré avec le nazisme et que les autres, impuissants, n’avaient fait que subir une terreur venant de l’extérieur [53]. Dans le sillage de cette révolte étudiante, dont certains parrains intellectuels, comme Illich, s’étaient attaqués à la médecine et à la psychiatrie « terroriste » [54], furent publiés deux ouvrages d’inspiration marxiste, l’un plutôt dans la ligne de l’Ecole de Francfort, l’autre dans celle du communisme de RDA, sur le rôle de la psychiatrie dans le programme d’euthanasie (Güse & Schmacke 1976 ; Kaul 1979) :

 

H.G. Güse & N. Schmacke, 1976, Psychiatrie zwischen bürgerlicher Revolution und Faschismus, Kronberg, Athenäum (2 vol.). L’avant-propos d’Erich Wulff (de l’“école psychiatrique de Heidelberg“, proche du DKP (Parti Communiste Allemand), auteur de « Psychiatrie und Klassengesellschaft » en 1972, et militant contre la guerre au Vietnam) signale que l’ouvrage s’inscrit dans la ligne historiographique du « matérialisme dialectique » : il constitue, « pour la 1ère fois dans l’historiographie psychiatrique de la RFA, un essai sur le cheminement de la psychiatrie depuis la Révolution bourgeoise au fascisme et, au-delà, jusqu’à la présente restauration post-fasciste … ». La 3e partie du 2e vol. se consacre à « Psychiatrie et fascisme » et va chercher les racines dans la période wilhelmienne. Les idées « réactionnaires » des psychiatres sont essentiellement interprétées en fonction de leur appartenance aux classes moyennes.

 

F.K. Kaul, 1979 (2e éd.), Die Psychiatrie im Strudel der « Euthanasie ». Ein Bericht über die erste industriemässig durchgeführte Mordaktion des Naziregime, Francfort/M, Europäische V.-anstalt (1ère éd. : Nazimordaktion T4. Ein Bericht, Berlin-Est, 1973). L’auteur, un juriste de RDA, membre du SED (le PC d’Allemagne de l’Est), fut un défenseur des parties civiles au procès de Nuremberg contre les médecins. Il démontre que l’opération d’euthanasie, le premier massacre « industriel » du IIIe Reich n’a été rendu possible que grâce au consentement tacite d’une partie importante de la population (qu’il a tendance à réduire à la seule « classe bourgeoise ») et à la participation active des milieux médicaux. Selon une enquête menée en 1920, 73 % des parents d’enfants handicapés se déclaraient prêts à accepter l’euthanasie contre seulement 4% s’y opposant catégoriquement (cit. in Proctor 1988a, p. 194). Malheureusement cette étude de 1920 ne signale pas l’appartenance socio-professionnelles des parents. Dans la mesure où l’on peut considérer comme représentatif un échantillon aussi petit (162 foyers), il semblerait donc que le camp des partisans de l’euthanasie débordait très largement la seule « classe bourgeoise » (qui ne formait pas, en 1920, 73% de la population). Il n’est pas invraisemblable de penser que le facteur prédéterminant dans l’origine du refus catégorique de la petite minorité de 4% relevait davantage de convictions religieuses (ou philosophiques) que de l’appartenance à une classe sociale particulière.

 

Ces ouvrages polémiques et où tous les évènements sont interprétés à la lumière de la théorie marxiste de la lutte des classes, ne pouvaient guère être reçus au-delà des cercles politiques auxquels ils s’adressaient, en particulier chez les médecins académiques et l’organisation fédérale des médecins qui étaient, sur le plan politique, majoritairement conservateurs ou libéraux. En outre, par leur rejet général de la médecine et de la psychiatrie, intrinsèquement « autoritaires » (pour la ligne gauchiste occidentale) ou « bourgeoise » (pour la ligne communiste), ils avaient tendance à réduire la singularité du phénomène nazi. A leurs yeux, le nazisme bénéficiait au moins du mérite de la clarté. Les tendances « terroristes » ou « oppressives bourgeoises » de la médecine et de la psychiatrie s’y exprimaient sans fard, mais elles ne se distinguaient pas fondamentalement de l’autoritarisme des périodes antérieures ou postérieures – de « présente restauration post-fasciste ». Toutefois, malgré leur côté parfois outrancier ou leur « monocausalisme » extrême [55], ces analyses permirent de dépasser le cadre des simples « cas pathologiques » du type Dr. Mengele. Elles contribuèrent, avec d’autres courants, à la soudaine irruption de révisions critiques de l’histoire de la médecine et de la psychiatrie qui eut lieu à partir de 1980 et qui n’a fait que s’amplifier depuis.

 

3 – 2e phase politique : la confrontation (1980-1985)

En effet, l’historiographie de la « médecine sous le national-socialisme » possède un lien certain avec les débats immédiatement politiques, et même très politiques, de l’Allemagne de l’Ouest contemporaine. Malgré les risques encourus par l’historien à se lancer dans l’analyse de débats aussi brûlants et actuels, il nous semble malheureusement difficile dans une « histoire de la façon dont s’écrit l’histoire » d’ignorer l’existence de tels liens [56]. Comme le note le Dr. Michael Hubenstorf qui dirige un séminaire sur l’historiographie de la médecine sous le national-socialisme à l’Institut d’Histoire de la Médecine de l’Université Libre de Berlin (FU Berlin) [57], la plupart des auteurs allemands d’ouvrages ou d’articles sur le sujet de 1968 à 1987, en dehors des historiens de la médecine professionnels, sont politiquement engagés à « gauche » (DKP, SPD, organisations pacifistes, écologistes-Grünen, « alternatives », anti-nucléaires et d’extrême-gauche, etc.) : Aly, Schultz, Mausbach, Thomann, Haug, Hohendorf, Jäckel, Jakobi, Chroust, Hamann, Labisch, Tennstedt, Leibfried, Wuttke-Groneberg, Dörner, Wulff, Güse, Schmacke, T. Bastian, etc. Nombre de ces livres, jusqu’en 1988, furent publiés dans des maisons d’édition politiquement ancrées à gauche ou à l’extrême-gauche (Konkret, Rotbuch-Verlag, Mabuse, etc.). Chez les premiers historiens de la médecine académiques à avoir défriché le domaine dans les années 1970-1980, le spectre des motivations est plus vaste. Au convictions politiques dans quelques cas isolés (essentiellement à Berlin FU), s’ajoutent parfois des motifs personnels et familiaux [58], mais surtout l’intérêt de spécialistes pour un chapitre difficilement contournable de l’histoire de la médecine allemande au XXe siècle.

 

A l’inverse, la Chambre Fédérale des Médecins Allemands, depuis 1945, incline davantage vers la « droite », libérale ou conservatrice, par conviction politique ou défense des intérêts d’une profession libérale se sentant menacée par une politique socialiste ou communiste [59]. Une partie non négligeable des 69% des 90 000 médecins allemands officiellement ralliés au nazisme entre 1933 et 1945 s’est reconvertie politiquement après 1945 au sein des nouveaux partis de droite CDU, CSU (le CDU de Bavière) et FDP, et occupe parfois des postes dirigeants dans les chambres régionales et la Chambre fédérale, comme en témoignent les exemples suivants [60].

De 1974 à 1984, le secrétaire général de la Chambre Fédérale de Médecins, le Prof. Volrad Deneke, également secrétaire général du FDP, était un ancien membre du NSDAP [61]. De 1975 à 1983, la Chambre de Berlin-Ouest fut présidée par le Prof. Dr. Wilhelm Heim, un ancien membre du NSDAP et Standartenführer des SA, actifs dans l’exclusion des médecins juifs de l’Urbankrankenhaus de Berlin en 1933 [62].

Le Prof. Walter Kreienberg, président de la Chambre des Médecins de Rhénanie-Palatinat de 1957 à 1987, obtint son doctorat de médecine en 1937 en produisant une thèse sur la loi eugénique de stérilisation dont il faisait l’apologie (« une victoire morale pour l’Allemagne »). Déjà membre du NSKK (Troupes motorisées NS) et de la Ligue des Médecins Nationaux-Socialistes (NSDÄB), il s’engagea la même année au NSDAP. Bénéficiant d’une telle assise politique, il obtint son habilitation à l’université très politisée de Breslau en 1942 et un poste de privat-docent en 1943. Il fut l’un des 18 universitaires de ce que certains appellent la « Breslau-Connection » (avec les raciologues E. von Eickstedt, W. Klenke et I. Schwidetzky) à obtenir un poste de Prof. extraordinaire à la nouvelle Université de Mayence (zone militaire française) en 1948. Spécialiste en physiologie et médecine interne, il travailla sous le IIIe Reich pour l’armée de l’air sur la résistance humaine aux hautes altitudes. Il reçu en 1971 la Croix du Mérite Fédéral et, en 1984, la plus haute citation de cet ordre. En 1987, l’ordre des médecins allemands le récompensa de la médaille Paracelse pour son « attitude de médecin exemplaire » [63]. Pourtant, il est difficilement imaginable de penser qu’il ne fut pas informé des expériences de dépressurisation menées à Dachau.

Le Prof. Paul Eckel, vice-président puis président de la Chambre des médecins de Basse-Saxe de 1958 à sa mort en 1971, après avoir été un des membres directeurs du Hartmannbund, vice-président de la Chambre Fédérale des Médecins (BÄK) de 1959 à 1971 et président de la World Medical Association en 1959, dirigea à partir de 1937 comme « Hauptreferent » le Service de Santé de la Reichsjugendführung (Jeunesses Hitlériennes et autres organisations nazies de la jeunesse). En 1933, il dirigea, en tant que président de l’“Association des médecins employés du Reich“ la mise au pas de cette organisation sous l’égide du « Corps des Employés Nationaux-socialistes » (plus tard intégré au DAF) [64]. Il fut lui aussi récompensé de la Croix du Mérite Fédéral en 1965.

L’actuel président de la Chambre Bavaroise des médecins (depuis 1955) et de l’Association des Caisses Médicales de Bavière, le Dr. H.J. Sewering, professeur honoraire à la TU de Munich, s’était inscrit dans la SS dès 1933, sept ans avant de devenir docteur en médecine. Il présida la Chambre Fédérale des Médecins allemands de 1973 à 1978, jusqu’à ce qu’il fut démis de ses fonctions par ses collègues lorsque le Spiegel révéla, documents à l’appui, qu’il avait été personnellement impliqué dans le programme d’euthanasie en 1943 [65]. Il enseigne depuis 1968 le droit médical du travail à l’Université, a été récompensé de la Grande Médaille du Mérite Fédéral, et siège, comme membre du CSU, au sénat de Bavière [66]. Elu en 1992, pour l’exercice 1993-1994, président de la World Medical Association, dont il est membre du comité directeur depuis 1966, il vient d’en démissioner avant même d’en avoir pris les fonctions – en janvier 1993 – à la suite d’une campagne de presse internationale dans le New York Times, le Washington Post, le Spiegel, le Journal du Médecin, etc., organisée par le Congrès Juif International, l’American Medical Association et diverses autres associations.

La première réaction de la Chambre Fédérale des Médecins allemands, dans la revue officielle de l’ordre Deutsches Ärzteblatt, fut de défendre le Prof. Sewering, « cible d’une campagne de diffamation » (titre de l’article). Les deux arguments principaux « parlant en sa faveur », utilisés pour sa défense : l’église catholique de Bavière le soutient (le centre psychiatrique pour lequel il signa en 1943 un « transfert » vers le centre d’euthanasie de Eglfing-Harr était dirigé par une congrégation de soeurs catholique) et l’obtention en 1986 de la Croix du Mérite Fédéral avec étoile et ruban, « la plus haute récompense que puisse obtenir un citoyen de RFA ». L’article conclut – en 1993 – « pour la Chambre Fédérale des Médecins allemands, la simple répétition d’anciennes accusations jamais démontrées ne suffisent pas à prendre ses distances par rapport au Prof. Sewering » [67].

Son prédécesseur au poste de président de la Chambre Fédérale des Médecins allemand de 1959 à 1973, le Prof. Dr. Ernst Fromm, médecin-chef du département de bactériologie et sérologie de l’Hôpital d’Hambourg-Harburg, président de la Chambre des Médecins de Hambourg en 1958, trésorier de la World Medical Association en 1956 et président de la même organisation en 1972, avait adhéré dès 1933 à la SA navale, puis en 1934 à la SS. Il reçut une citation de la Croix Rouge en 1967 [68]. Il ne dut quitter son poste de président de la Chambre Fédérale en 1973 qu’à cause d’un scandale immobilier.

Cela signifie que, de 1959 à 1978, pendant 20 ans, la Chambre Fédérale des médecins allemands fut successivement présidée par deux anciens médecins SS, démocratiquement élus par leurs pairs. En ce qui concerne les 13 chambres régionales, au moins cinq (Hambourg, Berlin, Bavière, Basse-Saxe, Rhénanie-Palatinat) ont été dirigées, des années 1950 aux années 1980, par des médecins anciens militants nazis [69]. Cela sans parler des nombreux médecins impliqués dans les stérilisations, l’euthanasie et les expérimentations humaines des camps de concentration qui retrouvèrent des postes de professeurs d’université ou directeurs de centres hospitaliers après 1945 [70]. Sans être forcément aussi directement compromis et par conséquent soucieux d’éviter de trop parler du passé, les responsables des administrations médicales régionales ou fédérale et l’élite médicale académique pouvaient faire preuve d’une volonté d’“amnésie“ délibérée et active. D’après une enquête de 1946, 70% des médecins fonctionnaires travaillant après la guerre dans les administrations médicales de Rhénanie du Nord étaient d’anciens membres du NSDAP ou d’organisations affiliées [71].

Par conséquent, selon l’historien canadien M. Kater, les « mandarins de l’establishment médical d’Allemagne de l’Ouest ne toléraient aucune histoire de leur profession sous la période nazie, excepté lorsqu’elles étaient anecdotiques ou faisaient l’apologie du corps médical, et cherchaient activement à supprimer toute analyse critique ». Cette volonté d’amnésie prenait la forme de « tactiques littéraires de suppression, manipulation et déformation des faits » [72]. Lorsque l’actualité obligeait à aborder le sujet, la presse médicale officielle accordait parfois davantage sa sympathie aux médecins allemands accusés qu’à leurs victimes.

Par exemple, en 1954, deux professeurs de médecine allemands, le Dr. Eugen Hagen (médecin commandant de la Luftwaffe) et le Dr. Otto Bickenbach de l’Université de Strasbourg, tous deux membres du NSDAP et de quelques autres organisations NS, furent rejugés par un tribunal militaire français à Lyon pour avoir mené des expérimentations humaines sur des détenus du camp de Struthof (Alsace). Le futur secrétaire général de la Chambre Fédérale, V. Deneke, relata le procès dans un article des Ärztliche Mitteilungen (revue qui reprendra en 1964 le nom de Deutsches Ärzteblatt de la période 1933-1945) intitulé « Des scientifiques allemands devant le tribunal militaire de Lyon » [73]. Il y présentait le jugement du tribunal comme biaisé, largement influencé par les manifestations hostiles d’un « groupe d’anciens déportés qui apparurent avec force démonstrations dans leur tenues rayées de prisoniers » et par la couverture du procès – « emplie de ressentiment » et de « revanchisme inexaucé » – de la presse française : « il est de notoriété publique que l’agence de presse française AFP est dirigée et occupée par des hommes de la Résistance ». Le président du tribunal, restant ferme face à ce qui est brossé au lecteur comme une hystérie revancharde de la part de la population française, se voit du coup aimablement introduit comme un homme juste aux « traits presque prussiens ». Les malheureux scientifiques allemands accusés trouvent la force d’accepter leur « destin » grâce à la force de leur « très grande foi chrétienne ». Nulle part l’article ne signale si les deux médecins appartenaient ou non à la SS. Le lecteur y comprenait à demi-mot, au détour d’une phrase, que Bickenbach avait pour « plus haut supérieur militaire » le Reichsführer SS Heinrich Himmler et pour « supérieur direct » le médecin personnel de Hitler et corresponsable du programme d’euthanasie Karl Brandt. Les expériences, ordonnées par Himmler et dirigées par le fameux Prof. Dr. Hirt (le fameux professeur d’anatomie de l’université de Strasbourg et Sturmbannführer SS travaillant avec l’organisation de rechercheAhnenerbe de la SS), servaient à vérifier l’efficacité de l’urotropin contre les effets meurtriers du gaz de combat phosgène. Selon V. Deneke, quatre des 20 détenus non imunisés avaient péri dans l’expérience [74]. Le Prof. Haagen, de son côté, « un virologue de réputation internationale » [75], avait voulu tester un vaccin contre le typhus en injectant le bacille à 80 prisonniers dont 40 non immunisés. Certains tombèrent gravement malades mais, toujours selon Deneke, aucun ne décéda [76]. Pour l’ancien membre du Parti nazi Deneke, la science, avec la condamnation des deux médecins à 20 ans de travaux forcés, s’était vue infliger deux « nouvelles victimes en sus des victimes des expérimentations sur le phosgène ». Il concluait que le drame de l’affaire était qu’un tel procès risquait de décourager les jeunes chercheurs mais que « Haagen et Bickenbach n’avaient pas besoin d’avoir honte de la condamnation ». Visiblement le destin des deux scientifiques allemands, qu’il ne cesse d’innocenter tout au long de l’article, lui semblait bien plus dramatique que celui des « cobayes humains » du Struthof.

 

Ce désir de rayer le passé ou de se décharger de toute responsabilité pouvait parfois aller jusqu’à la destruction d’archives. M. Kater relate qu’il découvrit dans les années 1970 les archives de l’Association des Caisses médicales d’Allemagne concernant les médecins juifs dépossédés de leur droit d’exercer après 1933. Il eut l’opportune précaution de photocopier une bonne partie des documents et de les transférer au Canada. Quelques années plus tard, lorsque d’autres chercheurs s’enquirent de ces archives, elles avaient disparues. Après des demandes répétées, M. Kater obtint finalement en 1986 la réponse de l’Association Fédérale des Caisses médicales, sise à Cologne, lui signalant que « malheureusement » les dossiers avaient été « détruits » [77].

 

Dans ce contexte d’amnésie collective et active, le retournement de tendance, selon Christian Pross, peut être daté. Il remonte au « Congrès de la Santé » (Gesundheitstag ) alternatif-écologique de Berlin-Ouest en 1980. Face à l’assemblée annuelle du Congrès des Médecins Allemands officiel, se tenant la même semaine dans la même ville et présidé par l’ancien Standartenführer SA et Dr. Heim, les organisateurs du Congrès de la Santé décidèrent de lancer un « contre-congrès » intitulé « La médecine sous le national-socialisme. Passé refoulé – tradition sans rupture ? » [78]. Ils invitèrent des médecins juifs de l’“Association des Médecins Socialistes » émigrés après 1933 à intervenir. Deux historiens de la médecine professionels se joignirent également à l’opération (le Prof. G. Baader de la FU Berlin et le Prof. F. Kudlien de Kiel). Le colloque traita de différents aspects du problème et provoqua une vive réaction de la part de la Chambre Fédérale [79]. Les questions qui y furent soulevées stimulèrent de nouvelles recherches et de nouvelles actions. En dehors de multiples travaux publiés dans les années suivantes et recensés dans la présente bibliographie, diverses manifestations destinées à sensibiliser le public apparurent dans son sillage. Walter Wuttke-Groneberg et ses associés créèrent une exposition itinérante dans toute l’Allemagne sur la médecine, la psychiatrie et le national-socialisme, qui attira 50 000 visiteurs la première année. Pour coordonner et financer cette recherche d’historiens de la médecine politiquement engagés mais souvent « amateurs » (au sens où ils n’étaient pas membre d’instituts d’histoire de la médecine ou historiens de la médecine professionels) et qui avaient parfois le plus grand mal à s’imposer dans la communauté médicale académique, un groupe dirigé par Karl Heinz Roth et Götz Aly fonda à Hambourg une « Association de Recherche sur la Politique de Santé et la Politique Sociale national-socialiste ». Un industriel local apporta un puissant soutien financier qui fut encore renforcé par les aides plus ponctuelles de la fondation non universitaire « Institut de Recherches sociologiques » de Hambourg [80].

 

L’impact du flot de publications se répandant à partir de 1980, le renouvellement des générations, la nouvelle sensibilité, ainsi que les 50e anniversaires de la prise de pouvoir par Hitler en 1983 et de la défaite militaire en 1985 – anniversaires initiant une floraison d’enquêtes historiques dans les médias pour répondre à la curiosité du public – obligèrent la Chambre Fédérale des Médecins Allemands à se pencher à nouveau sur le passé de la médecine allemande. En 1983, le journal officiel de la Chambre, Deutsche Ärzteblatt , consacra une série de quatre articles aux « nouveaux maîtres qui surgirent en une nuit » de janvier 1933 [81]. Bien que fournissant des éléments intéressants et parfois inédits, la « mise au pas » de la corporation médicale y était présentée par N. Jachertz comme imposée d’en haut à une profession plutôt réticente, ce qui ne tenait guère compte du rôle actif joué par un nombre important de médecins et d’organisations médicales. Il reprenait la thèse habituelle d’une médecine « apolitique » et victime du nazisme, ce qui négligeait quelque peu le fait que la « mise au pas » du corps médical et l’exclusion des 12 500 médecins juifs se firent en général sans difficultés et sans que les autorités aient besoin de beaucoup intervenir [82]. La collaboration des instances professionelles médicales avec le régime était plus ou moins excusée par l’auteur du fait qu’une résistance n’aurait servi à rien [83]. En 1985, un autre article publié à l’occasion du 50e anniversaire de la défaite allemande du 8 mai 1945, faisait l’éloge de la « majorité des médecins » ayant fait preuve d’“humanité“ sous le IIIe Reich et réduisait encore une fois la responsabilité de la médecine allemande aux « environ 350 médecins criminels ». Il fallait en déduire que les 89 650 autres (= 99,6%) étaient innocents. Il n’y était pas question de la responsabilité de la médecine vis-à-vis des 300 à 400 000 stérilisés et castrés obligatoires et des 100 à 200 000 victimes de l’euthanasie, opérations où bien plus de 350 médecins étaient impliqués. Si l’auteur de l’article rappelait les sacrifices de médecins allemands héroïques secourant au mépris de leur vie les soldats blessés à Stalingrad et les populations civiles bombardées, il n’avait pas un mot pour honorer la mémoire des plus de 10 000 médecins juifs exclus de la profession, persécutés, obligés d’émigrer ou déportés et morts en camps de concentration [84]. Au sujet des « 350 médecins criminels », il n’était pas non plus fait allusion au fait que la plupart des médecins allemands engagés dans la recherche à un certain niveau entre 1939 et 1945 étaient au courant, sinon des circonstances exactes où tout cela se déroulait, du moins des conséquences médicales, pour les « patients », des « expérimentations humaines » menées par certains de leurs collègues dans les camps de concentration. D’après les résultats fournis, par les auteurs de ces recherches, auprès des organismes de crédits, dans des congrès scientifiques ou des revues médicales, tout médecin scientifiquement informé pouvait en déduire la forte mortalité qu’avait dû subir l’“échantillon“. Or, comme le souligne l’historien de la médecine de l’Université de Mayence G. Lilienthal, aucun responsable de l’orientation des crédits de recherche (le Reichsforschungsrat de la DFG, les services de recherche de la Luftwaffe, les firmes pharmaceutiques, etc.) ou partipant à ces assemblées scientifiques ne protesta contre ce type d’“expériences“ [85]. Ces deux lignes historiographiques – celle de la responsabilité et celle de l’innocence – auraient pu poursuivre leur chemin, côte à côte, sans se rencontrer pendant un certain nombre d’années, si l’écho rencontrée par l’une d’elle à l’étranger n’avait obligé la Chambre des médecins de RFA à réagir. La maladresse de la réaction entraîna tout le reste.

 

4 – La déflagration : le conflit Hanauske-Abel / Vilmar 1986-87

Celui qui mit le feu aux poudres fut un pédiatre allemand exerçant alors à la Harvard Medical School, aux Etats-Unis. En 1986, ce jeune médecin et militant pacifiste nommé Hartmut Hanauske-Abel fit une allocution très remarquée – « De l’Holocauste nazi à l’Holocauste nucléaire – une leçon à tirer ? » (en anglais) devant 4000 médecins venus de 59 pays au 6e Congrès mondial des « Médecins contre la Guerre Nucléaire » (IPPNW) réuni à Cologne. L’auditoire, touché par la fin assez dramatique de son intervention, se leva tout entier pour l’aplaudir. Un des co-éditeurs de la revue médicale anglaise d’audience internationale Lancet lui demanda la permission de publier son article. Hanauske-Abel soulignait l’importante implication de la médecine allemande dans la politique nazie et le refus de la profession depuis 1945 de se confronter au passé. Il concluait à la responsabilité des médecins allemands qui avaient permis par leur passivité l’acheminement vers la « Solution Finale ». Il citait les résistants munichois du mouvement de la « Rose Blanche » exécutés en 1943 pour avoir écrit que tous ceux qui ne faisaient rien pour arrêter les crimes étaient « coupables, coupables, coupables ». L’étudiant en médecine Hans Scholl, condamné à mort avec sa soeur pour avoir distribué les tracts, jugeait dans une de ses dernières lettres : « ne pas résister signifie : participer ». Hanauske-Abel y voyait là une analogie avec l’actuelle passivité de la profession médicale face au danger d’une guerre nucléaire qui risquait de détruire en quelques minutes des dizaines ou centaines de millions de vies humaines [86].

Aucune revue médicale allemande ne prit la peine de publier l’article en allemand. Par contre, étant donné l’audience de Lancet et l’impact de l’article à l’étranger, Hanauske-Abel perdit son poste à Mayence [87] et le président de la Chambre Fédérale des Médecins allemands, le Dr. Vilmar, lui répondit neuf mois plus tard par un « interview » – visiblement très préparé – dans la revue officielle de la profession Deutsches Ärzteblatt . Le Dr. Vilmar s’y opposait à la quasi-totalité des réflexions de Hanauske-Abel et présentait ce dernier, dans ce journal reçu automatiquement par tout médecin allemand et diffusé à 197 000 exemplaires, comme un ignorant en histoire et un irresponsable en matière médicale, cherchant à « discréditer les médecins de la République Fédérale allemande hors de nos frontières ». Le Dr. Vilmar y affirmait que le nombre de médecins impliqués dans les crimes était très faible (« au plus 400 » sur 90 000), contestait le chiffre de 45% de médecins membres du NSDAP, considérait que l’efficacité d’une résistance était une « fiction certes noble mais non réalisable », s’appuyait sur le livre de Ternon et Helman pour juger que le « gros » des médecins allemands n’avaient pas participé à l’exclusion de leurs collègues juifs de la profession, et que les auteurs du programme médical raciste n’étaient « pas des médecins mais des eugénistes » [88]. Par conséquent, il ne fallait pas « diffamer collectivement » les médecins allemands. Enfin, contrairement à ce qu’avançait Hanauske-Abel, la médecine allemande s’était, selon lui, « depuis longtemps, très longtemps » et, volontairement, confrontée à « ce problème », comme en témoignait à ses yeux l’existence du livre de Mitscherlich et Mielke commandé et financé par la Chambre des Médecins allemands et la pile de livres allemands sur le sujet photographiés en couverture du journal [89].

L’article du Dr. Hanauske-Abel et la réplique du Dr. Vilmar provoquèrent une vive discussion au 90e Congrès de la Chambre Fédérale des Médecins en 1987 et un abondant courier des lecteurs dans la revue de l’ordre. Au Congrès, les délégués de la « Liste des femmes-médecins et médecins démocrates » (organisation jugée plutôt à gauche du SPD) critiquèrent la version historique du Dr. Vilmar. Celui-ci, de son côté, maintenait sa version [90]. Après des échanges peu amènes, il fut voté que le directoire devait s’atteler à « poursuivre la discussion et le travail sur le thème ‘médecine et national-socialisme‘ sous une forme appropriée » [91]. Or, trois mois plus tard, le journal de la Chambre Deutsches Ärzteblatt , envoyé à l’ensemble de la profession médicale allemande, qui avait diffusé une calomnie redoutable sur le Dr. Hanauske-Abel (« diverses falsifications de sa part sont suffisament connues »), décida, sur un dernier mot du Dr. Vilmar condamnant Hanauske-Abel, que la discussion était terminée [92].

 

5- Quand les historiens de la médecine s’en mêlent …

Cependant, le débat était loin d’être clos et les médecins militants politiques et partisans de la « mémoire » trouvèrent le soutien aussi oportun qu’efficace d’un groupe d’historiens de la médecine professionels. Le nombre d’inexactitude contenues dans l’interview du Dr. Vilmar provoqua une réponse collective de la part de 16 historiens de la médecine de différentes universités. Mme la Prof. J. Bleker et le Dr. H.-P. Schmiedebach, soutenus par le Prof. G. Baader, le Dr. M. Hubensdorf et le Prof. R. Winau de l’Institut d’Histoire de la Médecine de Berlin, Mme la Dr. S. Sander et le Prof. H. Schott de Bonn, le Prof. E. Seidler de Fribourg, le Prof. F. Kudlien de Kiel, le Dr. G. Lilienthal et le Prof. G. Mann de Mayence, le Prof. W. Eckart de Hannovre, le Dr. P. Kröner, le Prof. K. Sadegh-Zadeh et le Prof. R. Toellner de Münster, et le Prof. W.F. Kümmel de Stuttgart publièrent un texte où ils s’inquiétaient du bien-fondé de la plupart des assertions du Dr. Vilmar. Ayant envoyé l’article à la Deutsches Ärzteblatt, il leur fut répondu par N. Jachertz que la discussion était close : « Mit einem Schlusswort … ist nun einmal Schluss. » Malgré leur insistance, la rédaction ne céda pas. Les historiens de la médecine se tournèrent finalement vers l’hebdomadaire Die Zeit , l’équivalent en audience du Monde en Allemagne, qui publia leur article en même temps que la traduction allemande de celui du Dr. Hanauske-Abel.

Sous le titre « Faire face à la vérité », les seize historiens de la médecine s’attachèrent à redresser, de manière très pondérée et à la lumière des « recherches les plus récentes », un certain nombre de « malentendus ». A leurs yeux, l’interview indiquait justement de « façon regretable, à quel point la ‘confrontation au passé‘ avait été peu abordée et à quelle tâche difficile la Chambre Fédérale devait encore se mesurer sur cette question, même si la fin du ‘IIIe Reich‘ remontait maintenant à plus de 40 ans. Malheureusement, l’interview ignorait les connaissances fournies par la recherche en histoire contemporaine et histoire de la médecine des quinze dernières années ». Les historiens de la médecine reprochaient au Dr. Vilmar, d’une part, de réduire la collaboration avec le régime à une poignée d’activistes « criminels » et de « nier l’attirance, extrêmement complexe et à plusieurs niveaux, d’une grande partie des médecins d’alors pour le national-socialisme » et, d’autre part, de passer complètement à côté de la vérité au sujet de la confrontation de la médecine allemande à son passé. Quant au chiffre de 45% de médecins nationaux-socialistes, d’abord estimé par l’historien M. Kater et contesté par le Dr. Vilmar, il était non seulement confirmé mais même dépassé à la hausse selon les travaux les plus récents. Un tel taux, très supérieur à de nombreuses autres professions, ne pouvait être expliqué par le seul « règne de la terreur » ainsi que voulait le croire le Dr. Vilmar. Le destin du livre de Mietscherlich et Mielke, utilisé par le Dr. Vilmar pour illustrer la volonté de la profession de se confronter à son passé dès la fin de la guerre, ne constituait pas un exemple très « réussi » de la dite confrontation. Bien au contraire, le destin de ce livre de 1947 à 1960 indiquait à quel point la corporation médicale avait « rendu tabou et refoulé » son passé. Les historiens concluaient qu’il était plus que temps que la profession et « ses représentants » se penchent « de façon responsable et sérieuse » sur les faces sombres de leur passé [93]. Cette prise de position collective d’historiens de la médecine eut un impact d’autant plus important que la majorité d’entre eux faisaient partie de l’establishment académique et n’étaient pas connus pour être des extrêmistes politiques [94].

 

6 – Bataille pour le nom d’une rue et défaite de l’ordre des médecins

En dehors des multiples cas de médecins responsables d’actes criminels, passés au travers des mailles du filets de la dénazification et réinstallés après 1945, qui défrayaient de temps à autres les chroniques journalistiques [95], l’image de la profession médicale allemande se vit également ternir par divers « scandales », dont l’un fut presque simultané à l' »affaire Hanauske-Abel-Vilmar » de 1986-1987. La rue de Cologne où était installée l’organisation médicale ouest-allemande avait était baptisée en 1956 du nom du Dr. Haedenkamp, l’ancien président de la ligue des médecins Hartmannbund sous Weimar. Ce haut fonctionnaire médical rallié au nazisme fut membre du NSDAP après avoir été député du DNVP (parti conservateur-nationaliste sous Weimar) au Reichstag . Rédacteur en chef de la Deutsche Ärzteblatt jusqu’en 1939, il se présenta en 1935 aux lecteurs en uniforme SA et expliquait que « jamais l’Etat des partis vaincu [= la République de Weimar] n’aurait donné au médecin, ce qui lui revient [aujourd’hui] ») [96]. Ayant applaudit la loi de stérilisation obligatoire et participé à l’expulsion des « médecins Juifs et marxistes » des commissions médicales d’exercice, il avait obtenu dans l’historiographie médicale officielle de RFA le statut de « victime » du nazisme car il était tombé dans une intrigue interne contre le Führer de la Santé du Reich L. Conti à la fin du régime [97]. Après avoir reçu en 1937 la médaille de la Croix Rouge Allemande (DRK) du régime nazi pour ses services, Haedenkamp redevint en 1945 le secrétaire général de la nouvelle Chambre Fédérale des Médecins, président du directoire du Congrès des Médecins allemands et, dans les années 1950, l’un des médecins les « plus méritoires » de la RFA (récompensé de la Grande Médaille du Mérite Fédéral) et l’un des plus actifs défenseurs des intérêts de la profession auprès du gouvernement. La rue avait été baptisée après sa mort à la demande de la Chambre Fédérale des médecins allemands pour honorer la mémoire d’un médecin qui, « par son action dans l’organisation médicale et dans la vie politique durant plusieurs décades, était devenu un symbole pour l’ensemble du corps médical allemand » [98]. La rue conserva son nom jusqu’en 1985, date à laquelle, sous la pression conjointe du SPD de Cologne et du Congrès Ouest-Allemand des Chrétiens et Juifs, la rue fut rebaptisée « rue du Dr. Herbert Lewin ». Ce médecin juif-allemand avait été déporté à Auschwitz où toute sa famille avait péri. Le « scandale » pour une partie importante de la presse allemande vint du fait que la Chambre Fédérale des Médecins allemands, alors dirigée par le Dr. Vilmar, protesta vivement contre la redénommination de la rue jusqu’à avril 1986, date à laquelle le changement devint loi. Durant toute la phase transitoire, l’organisation décida de conserver l’ancien nom d’Haedenkamp, ce qui ne semblait guère indiquer un grand empressement à honorer la mémoire des collègues juifs, victimes bien réelles, eux, du nazisme [99].

 

7 – Dénouement : l’histoire reconnue … à contre-coeur

Ces diverses « affaires », répercutée auprès du grand public par les journaux et des magazines à grand tirage comme le Spiegel, provoqua un changement de « politique historiographique » de la part de la Chambre Fédérale des Médecins Allemands. Il fut décidé que les divers historiens de la médecine déboutés en 1987, rédigeraient une série d’articles dans la revue Deutsche Ärzteblatt . Les seize articles furent publiés de 1988 à 1989 [100]. J. Bleker et H.-P. Schmiedebach concluèrent la série par un « Médecine sous le NS. Désormais un thème pour les médecins ? » et F. Kudlien par un intéressant « Bilan et perspectives ». Bien qu’obligée, bon gré mal gré, d’inviter les historiens de la médecine à collaborer à l’organe officiel de la profession pour conserver sa respectabilité politique, la Chambre Fédérale ou les chambres régionales continuèrent à manifester leurs réticences face à la nouvelle version historiographique. Cette hostilité retenue s’exprimait désormais indirectement par deux biais : des commentaires de la rédaction ou photos de documents accolés aux articles et contredisant la teneur de ceux-ci ou la publication de lettres de lecteurs exprimant tout haut ce qu’une partie des responsables des chambres de médecins continuaient peut-être à penser tout bas. Les articles de G. Baader et M. Hubenstorf bénéficièrent ainsi d’illustrations habilement choisies et s’inscrivant en faux contre les conclusions des auteurs [101]. Alors que les notes de bas de page des historiens ne furent pas imprimées pour des raisons d’espace, la rédaction s’autorisa quelques astérisques dans le texte renvoyant à des remarques atténuant le contenu des articles sans signaler qu’elle en était l’auteur [102]. Si la revue de la Chambre Fédérale fit preuve de prudence dans ce genre de pratiques, ce fut moins le cas des revues des chambres régionales. Le Prof. Mann, directeur de l’Institut d’Histoire de la Médecine de Mayence, ayant écrit un article, extrêmement circonspect et certainement pas suspect de subversion politique, sur le rôle de la médecine sous le NS dans la Hessisches Ärzteblatt, vit également son texte encadré par des « mises au points » où la rédaction exprimait son désaccord [103]. La deuxième technique consistait, selon R. Jäckle, à accorder une surreprésentation aux lettres radicalement hostiles à la série d’articles plutôt qu’à celles y étant favorable dans le courier des lecteurs [104].

Cette méthode fut facilitée du fait que la série suscita un large intérêt de la part des médecins et un abondant courier des lecteurs : plus de mille lettres en un peu moins d’un an au deux-tiers de la série [105], dont un peu plus d’une vingtaine furent publiées. Certains faisaient part de leur soulagement que la Chambre des médecins se décide enfin à traiter du sujet [106]. D’autres se déclaraient incommodés par cette « auto-accusation masochiste » qui allait « trop loin ». Il fallait laisser « l’herbe repousser sur ce qui s’était passé » et « surmonter le ‘surmontement [du passé]‘ ». Pourquoi le psychiatre juif américain Lifton ne s’occupait-il pas du génocide des indiens d’Amérique du Nord par ses ancêtres plutôt que de se mêler de façon soit-disant « non-émotionnelle » de la médecine allemande sous le NS ? [107]. Nombreux étaient ceux se plaignant d’une « indigestion » de ces accusations permanentes contre l’Allemagne : « il serait temps que l’on montre, précisément en Allemagne, une autre image à notre jeunesse que cette falsification historique imposée par les alliés » [108]. Plusieurs s’attaquèrent à l’article de G. Mann sur le « biologisme » qui mena à la médecine inhumaine du IIIe Reich. Pour un professeur de médecine, il s’agissait d’“analyses pseudo-historiques, émotionnelles et dans l’esprit du temps » [109].

Quelques uns défendaient leurs collègues accusés. Un ancien assistant du Dr. H. Rein, professeur de physiologie, décan de la Faculté de médecine de l’Université de Göttingen et responsable rédactionnel pendant la guerre de l’Académie Allemande de Recherche aérienne, mis en cause dans l’article de G. Baader sur les expérimentations humaines, jugea que ces accusations étaient des « invectives intenables et fausses ». Quoiqu’il en soit, le Prof. Rein n’eut pas à souffrir dans sa carrière de ses activités passées. En 1945 il était nommé recteur de l’Université de Göttingen [110]. Réagissant à une déclaration de responsabilité de la médecine allemande publiée par la Chambre des médecins de Berlin, le Prof. Huwer, nommé privat docent en 1933 à l’Université d’Iéna, écrivit que les personnes stérilisées par les médecins dans sa faculté le méritaient étant – d’après la terminologie de l’époque – des « débiles mentaux sociaux », « dépourvus de tout sens de responsabilité sociale ». Une telle stérilisation n’avait donc rien de criminel. Ce qui était « vraiment un crime », c’était plutôt l’avortement actuel autorisé par la loi [111]. D’autres exprimaient leur fureur que la DÄB qui avait toujours traité les problèmes de manière « objective » publie une telle série diffamant les médecins allemands [112].

Quelques uns allaient encore plus loin, filtrant à peine leur antisémitisme. Après l’article du Prof. Kümmel sur l’exclusion des médecins juifs par leurs collègues « aryens », un certain Dr. Hennig en expliqua ainsi la nécessité : « là où il y avait un Juif, il y en avait aussitôt trois et quand il y avait trois, il devenaient neuf, et ceux des nôtres passaient toujours après ». Ce qui l’aurait, lui et « probablement la majorité de [ses] collègues, infiniment plus intéressé » que le thème « surexploité » du destin des médecins juifs, eut été un article sur le destin des médecins allemands « victimes » de la dénazification « deshonorante » [113]. Une semaine plus tard, un de ses collègues, le Prof. Dr. Güttisch, professeur à l’Université de Göttingen, réitérait : « la République de Weimar innonda le pays de Juifs de l’Est (…) Ces gens, grâce à leurs coreligionaires et non par leurs mérites, contrôlaient les commissions d’exercice (…); ces conditions devaient forcément conduire à l’antisémitisme ». Les médecins allemands ne portaient « pratiquement aucune responsabilité, les responsables sont et restent les politiciens incapables de la République de Weimar » [114]. Un autre relatait son expérience d’étudiant en médecine sous Weimar : les trois premiers rangs de la salle d’anatomie d’où l’on avait vue sur la dissection étaient « solidement tenus en main juive. Qui voulait aller s’assoir là-bas et n’était pas juif, était rapidement ejecté avec force clameurs et vociférations aigües, quand ce n’était pas manu militari, par des étudiants parlant pour la plupart jiddisch et faisant bloc contre l’intrus » [115]. Un quatrième confirmait cette version des choses après que deux autres l’aient récusée : « les Juifs se sentaient déjà les maîtres de Berlin » [116].

L’historien de la médecine de Hannovre, le Prof. W. Eckart, s’étant indigné qu’on puisse écrire de telles choses, il reçu un flot de lettres menaçantes et fut dénoncé par le même Dr. Hennig auprès du Ministre de l’éducation de son Land pour enseigner à ses étudiants la « propagande haineuse alliée en place d’histoire contemporaine » [117]. Le dénonciateur reprochait entre autres au Prof. Eckart de s’apesantir « systématiquement » sur l’extermination des Juifs d’Europe, alors que de tels faits étaient « encore en discussion » et exigeaient par conséquent une certaine « prudence » historique. Il conseillait au ministre, pour s’informer sur la réalité de l’Holocauste, de lire la revue d’extrême-droite révisioniste Nation Europa [118].

En février 1989, la DÄB décida une nouvelle fois de clôre le débat. Elle accorda au révisioniste Dr. Hennig une deuxième occasion de s’exprimer, sans que cette fois-ci qui que ce soit puisse lui répondre. Cette deuxième lettre possédait, selon l’historien de la médecine de Münster H.-P. Kröner, « toutes les caractéristiques de la propagande haineuse néo-nazie ». Le Dr. Hennig y estimait entre autre que la « séparation entre Juifs et leurs peuples hôtes respectifs et la problématique qui en découlait trouvait sa source dans la spécificité juive ». L’holocauste était décrit comme une « surréaction fatale du IIIe Reich pour résoudre un problème reconnu » mais « notre époque connaissait une réaction dans l’autre extrême » [119].

 

La publication de ces textes antisémites par l’organe officiel des médecins provoqua une vive réaction de la part d’un certain nombre de médecins, de journaux et d’organisations. La rédaction se défendit en prétextant du respect du pluralisme et qu’elle n’avait pu se résoudre à pratiquer une quelconque censure. La revue avait reçu plus de mille lettres de lecteurs et avait accordé la parole à toutes les tendances [120]. En fait, aux deux-tiers de la série, seules 23 lettres avaient été publiées sur 1000, dont plus de la moitié étaient antisémites, contre la publication de ces articles ou très critiques. Soit la rédaction avait « sélectionné » les lettres lui convenant ce qui pouvait indiquer ses pensées réelles en la matière et être inquiétant de la part de la revue officielle du corps médical allemand, soit elle n’avait pas favorisé une opinion plutôt qu’une autre dans son échantillonage, ce qui était assez inquiétant, représentativement parlant, pour l’ensemble de la profession médicale allemande. Le Zeit dans un article intitulé « Pas la moindre censure » s’inquiéta à juste titre : « qui considère que le pluralisme dans les colonnes du courier des lecteurs est représentatif, doit en conclure qu’au moins la moitié du corps médical allemand est antisémite et d’extrême-droite » [121].

Lorsque la DÄB publia une lettre où un médecin jugeait que la déclaration de la Chambre des Médecins de Berlin (à majorité gauche-écologiste depuis 1987) sur la responsabilité de la médecine était une « déclaration de soumission à la juiverie » [122], la polémique cessa définitivement d’être une affaire interne aux médecins et devint nationale et même internationale. L’hebdomadaire juif Allgemeinen Jüdischen Wochenzeitung publia un commentaire du sociologue canadien M.Y. Bodemann de l’Université de Toronto, alors professeur-invité à la FU Berlin. Celui reprochait à la rédaction de la DÄB d’avoir publié telles quelles toutes ces lettres sans aucun commentaire ni prise de distance et d’avoir accordé le dernier mot à un antisémite. Il concluait : « qui croit devoir se comporter de façon neutre et respecter le pluralisme comme la DÄB » devient « complice du racisme le plus terrible » [123]

8 – Victoire historiographique et tensions politiques

En 1989, eut lieu le 92e Congrès des Médecins allemands à Berlin. La Chambre de Berlin, désormais dominée par les médecins à l’origine du Congrès de la Santé alternatif de 1980, accueillait le congrès. Elle en profita pour convaincre le Dr. Vilmar, malgré les « résistances considérables de certaines chambres régionales » [124], de mettre le sujet à l’ordre du jour et organiser une exposition avec C. Pross et G. Aly intitulée Der Wert des Menschen (« La valeur de l’Homme ») consacrée à la médecine sous le NS. Le catalogue de l’exposition, associé aux interventions d’un colloque international qui eut lieu simultanément, donna lieu au livre du même nom (Pross & Aly 1989). L’ouvrage, soutenu par le président Vilmar soucieux de corriger son image de marque de démocrate libéral après les “affaires“ de 1987, fut publié conjointement par la Chambre de Berlin et la Chambre Fédérale. L’historien de la médecine de Münster R. Toellner fit une allocution isolée sur le sujet au cours du congrès qui fut – selon la DÄB – « impressionante ». C’était la première fois, au bout de 44 ans, que la question de la responsabilité de la médecine était abordée à un congrès national de la Chambre des médecins allemands. Il y démontrait que le nombre de médecins impliqués dans les crimes ne pouvait matériellement se limiter à 350. Il concluait : « les médecins du IIIe Reich nous ont laissé une lourde charge à porter pour le présent et pour le futur … Ne tentons pas de nous défaire de cette charge, car en perdant la charge nous perdrions l’enseignement. Portons-la. La charge est l’enseignement » [125]. A la suite, plusieurs responsables des instances dont le président de la Chambre Fédérale (et président de la Chambre de Brême) K. Vilmar, et le président de la Chambre de Rhénanie du Nord H. Bourmer, allèrent se recueillir devant un monument à la mémoire de leurs collègues juifs persécutés [126].

 

1988-1989 fut donc l’année où le groupe des historiens de la médecine et des médecins militants politique gagnèrent la bataille historiographique contre la version auto-disculpante de la corporation des médecins allemands dominante depuis 1945. Depuis 1988, les historiens de la médecine académiques et certains des « amateurs » politiquement engagés (dont le niveau n’a parfois rien à envier aux professionnels) ont acquis le monopole, pour les publications universitaires et officielles du corps des médecins, de l’historiographie de la profession sous le national-socialisme. En 1989, les seize articles publiés par les historiens dans la DÄB furent édités en livre par la Chambre des médecins de RFA. Les anciens historiens amateurs ou professionels de la Chambre des médecins ne s’aventurent plus, sauf de façon marginale, à maintenir l’ancienne version de l’innocence de 99% des médecins allemands vis-à-vis des crimes perpétrés sous le NS. Cependant cette victoire historiographique ne signife pas que les anciennes tendances aient disparues. Sans arrêt, celles-ci réapparaissent et donnent lieu à de nouveaux conflits. La même année, après ce Congrès de Berlin, alors qu’un collectif de douze intellectuels juifs, dont l’historien de la médecine G. Baader et quatre autres professeurs d’université, protestaient dans la DÄB contre la publication des lettres antisémites [127], le Dr. Hennig se vit redonner une troisième fois la parole. Il leur répondit : « Si des organisations étrangères, sous la forme de groupes juifs, sont encore autorisés à se mêler aux discussion du courier des lecteurs de notre organe central, alors, pour être juste, l’OLP et l’Ayatollah Khomeini devraient également y être autorisés » et de poursuivre : « Même réduite de moitié, je récuse, comme étant une énormité des plus effrontée, la généralisation selon laquelle il y eut ‘complicité des médecins allemands‘ au prétendu et de plus en plus douteux ‘génocide au nom de l’hygiène raciale‘ ». Il conseillait à la DÄB de « devoir complètement retravailler ce thème dans un proche avenir » [128]. Pour la troisième fois, ce médecin antisémite et révisioniste se voyait donner la parole dans la revue officielle des médecins alors que de nombreuses lettres de protestation, y compris d’historiens de la médecine et de professeurs d’université selon R. Jäckle, ne furent jamais imprimées. Comme l’indique la première réaction de la Chambre Fédérale en 1993 face aux « calomnies » contre l’ancien médecin SS, responsable d’au moins une action d’euthanasie, et professeur d’université Sewering et le fait que celui-ci soit toujours président, légalement élu, de la Chambre des médecins de Bavière malgré la publication de documents irréfutables dans la presse allemande et étrangère [129], le conflit politique entre ces deux conceptions de la mémoire n’est pas tout à fait terminé.

 

9 – Les historiens de la médecine précurseurs : 1ère phase « historique » (1970-1980)

Si, comme nous l’avons vu, des motivations politiques ont joué un rôle prépondérant dans l’émergence de cette historiographie de la médecine sous le national-socialisme et la sensibilisation du public, elle n’eut peut-être pas bénéficié d’une telle reconnaissance de la part de l’ordre des médecins si elle n’avait été soutenue par le travail, plus discret mais de longue haleine, mené dans un certain nombre d’instituts d’histoire de la médecine depuis les années 1970. Il nous faut donc nous pencher sur l’activité de ces historiens d’habitude si peu connus du public.

 

En effet, de 1980 à 1992, plus de 110 livres et 60 thèses de doctorat (en comptant l’eugénisme et l’anthropologie raciale), sans compter une masse d’articles, ont été publiés sur la question en RFA, dont une partie importante dans le cadre d´instituts d’histoire de la médecine ou de revues d’histoire de la médecine. Ce mouvement d’une historiographie sérieuse de la question débuta en fait, de manière assez discrète, dans les années 1970.

L’ancienne RFA possédait 21 instituts d’histoire de la médecine [130]. De 1970 à 1980, seuls deux instituts se montraient véritablement actifs dans l’historiographie de la période national-socialiste ou de ses origines : l´institut de Kiel avec le Prof. Kudlien et l’Institut de Mayence (avec les Prof. Prof. G. Mann et R. Winau et le Dr. Lilienthal). Si l’on consulte l’Index de thèse de doctorat en histoire des sciences pour les pays de langue allemande (IWD/LWD), on constate que 25 thèses de doctorat traitèrent d’un thème se rapportant à « médecine et national-socialisme » ou à ses origines en RFA de 1970 à 1980, dont près de la moitié (11 = 44%) dans la seule Université de Kiel (Institut d’Histoire de la Médecine), sous la direction du Prof. Kudlien. L’intérêt du Prof. Kudlien pour ces questions peut être mesuré au fait que ces thèses de doctorat sur la période nazie représentent 15% de l’ensemble des thèses en histoire de la médecine et de la pharmacie passées dans son institut de 1970 à 1980 [131].

A Mayence, sous la direction du Prof. Mann depuis 1974, la recherche se concentre sur les origines idéologiques et scientifiques (eugénisme, darwinisme social, théories raciales, anti-sémitisme de la profession médicale, etc.) de la politique eugénico-raciale nazie, dans le cadre théorique de ce qu’il appelle le « biologisme » (5 thèses).

Par ordre d’importance, le troisième centre géographique de recherche réunit à Munich l’Institut d’Histoire de la Médecine et de Sociologie Médicale de l’Université Technique de Munich (TU) et l’institut d’Histoire de la Médecine de l’Université Ludwig-Maximilian (MLM) [132]. Il semblerait que l’impulsion, dans cet institut fondé grâce à l’éditeur médical nazi J.F. Lehmann en 1939 [133], soit ici davantage venue des étudiants que des professeurs, plutôt orientés vers l’histoire de la médecine extrême-orientale, antique et folklorique de Bavière.

 

A propos de l’eugénisme, de la génétique humaine et de l’anthropologie dans leur rapports à la médecine, il faut ajouter trois thèses de doctorat à Erlangen dans les années 1970, dont l’une à l’Institut de Génétique humaine et d’Anthropologie et les deux suivantes dans le cadre de la Faculté de Médecine. A l’Institut d’Histoire de la médecine de Fribourg (Prof. Seidler), on remarque également une thèse sur l’eugénisme et deux sur des théoriciens de la race, nous y reviendrons dans la deuxième partie de notre article.

10 – 2e phase historique : de la marginalité à la reconnaissance (1980-1986)

Cependant, tous ces travaux passaient relativement inaperçus. Ces historiens de la médecine ne cherchaient pas particulièrement à s’attirer les foudres de leurs collègues par des thèses trop directement critiques. Lorsque le Prof. Mann aborda pour la première fois le sujet du « biologisme » qui avait mené aux crimes du nazisme dans un colloque de 1970, quelques uns de ses collègues lui firent part de leur déception [134]. Comme le rappellait le directeur de l’Institut d’Histoire de la médecine de Berlin-Ouest R. Winau en 1988, pendant au moins trois décades, la période NS était « taboue comme thème de recherche et de discussion » [135]. Quasiment aucun article dans la presse médicale ou les revues d’histoire de la médecine ni thèses de doctorat en histoire de la médecine ne furent publiés sur la question entre 1945 et 1970. Selon W. Wuttke-Groneberg, utilisant la banque de donnée DIMDI (Deutsche Institut für medizinische Dokumentation und Information ), 422 articles recensés au mot-clé « Nazi » furent publiés dans l’ensemble des revues médicales parues dans le monde entre 1966 et 1979. Or seulement 2 articles parurent dans des revues médicales de RFA durant ces 14 années (= 0,5%) [136]. Les histoires de telle ou telle faculté de médecine ou les biographies consacrées à tel médecin célèbre passaient en général rapidement et pudiquement sur ce chapitre sombre. Lorsque le traitement de la période était incontournable, la version officielle consistait à attribuer tous les maux du régime aux politiciens nazis et à présenter les médecins comme les victimes innocentes d’une terrible dictature [137]. Les étudiants de gauche de la révolte de 1968 qui insinuèrent dans les années 1970 que les fonctionnaires médicaux de la République de Weimar pouvaient avoir collaboré avec le nazisme se faisaient réprimander par les historiens de la médecine académiques d’alors [138].

 

En ce qui concernait les revues d’histoire de la médecine, la situation ne se présentait pas sous un jour beaucoup plus favorable. La RFA possèdait alors deux revues majeures dans ce domaine : les vénérablesSudhoffs Archiv , fondées en 1907, et le Medizinhistorisches Journal, plus récent, créé en 1966. Après le bombardement puis l’occupation soviétique de Dresde (ex-RDA) où elles étaient éditées, les Sudhoffs Archiv refirent surface en 1953 en RFA avec exactement le même comité éditorial que le dernier volume de 1943 : P. Diepgen, E. Heischkel, H. Schimank, J. Steudel et R. Zaunick. Aucun de ces historiens de la médecine ne ressentait un besoin pressant d’aborder le sujet. P. Diepgen était, de 1930 à 1946, le détenteur de la prestigieuse chaire d’histoire de la médecine et directeur de l’Institut de l’Université de Berlin et s’était rallié avec enthousiasme au nazisme [139]. En 1951, il avait obtenu la direction d’un nouvel institut d’histoire de la médecine à l’Université de Mayence où il décéda en 1966. Il avait été suivi à Mayence par l’une de ses assistantes puis Privatdozentin de l’Institut de Berlin : Edith Heischkel (ensuite Heischkel-Artelt). Celle-ci avait obtenu son habilitation en 1938 et un poste de docent, de 1939 à 1945, à l’Institut de Berlin. Elle était alors Mädelringführerin dans le Bund Deutscher Mädel (les jeunesse hitlériennes pour jeunes filles). Directrice de l’Institut de Mayence de 1957 à 1974, elle fut aussi l’une des co-fondatrices du Medizinhistorisches Journal avec son mari, W. Artelt, et G. Mann, revue qu’elle co-dirigea jusqu’en 1986. Mme Heischkel, selon les témoignages de plusieurs personnes qui l’ont connue à l’Institut de Mayence, avait conservé de la période nazie un antisémitisme assez virulent et refusait systématiquement que l’on aborde le sujet du nazisme dans le Medizinhistorisches Journal . Son antisémitisme trouva entre autres à s’exprimer lorsque K.E. Rothschuh décida d’honorer la mémoire de R.H. Koch, le fondateur du séminaire d’histoire de la médecine de l’Université de Francfort révoqué en 1933 par les nationaux-socialistes en raison de ses origines juives [140]. Lorsque F. Kudlien, R. Winau mais surtout G. Lilienthal en 1980 avec son article sur l’hygiène raciale commencèrent à rentrer dans le vif du sujet, grâce au soutien du Prof. Mann, elle refusa les articles : il était encore « trop tôt » pour un sujet aussi « difficile » et les « jeunes gens ne pouvaient pas le comprendre ». Heureusement, à partir de 1980, le Prof. Mann était soutenu au comité éditorial par le Prof. Kümmel, et ils purent imposer leur ligne éditoriale à la vieille dame récalcitrante [141]. Aux Sudhoffs Archiv, le retournement fut plus long et plus difficile à opérer, malgré la présence du Prof. Winau au comité éditorial à partir de 1985. Le sujet ne fut jamais abordé avant 1991 [142].

En même temps que ce déroulaient ces conflits internes au comité éditorial du Medizinhistorisches Journal, le mouvement d’intérêt s’étendait progressivement de 1980 à 1986, grâce à l’action de ces professeurs ou à la sensibilisation du public par les médecins politiquement engagés, à d’autres universités. Si de 1970 à 1980, en 11 ans, il ne paraît que 17 thèses concernant directement le nazisme en histoire de la médecine et des sciences, soit un rythme de 1,55 thèse par an, on passe à 25 en 6 ans pour la période 1981-1986, soit un rythme de 2,67 par an. De 5 universités qui produisirent des thèses sur la question de 1970 à 1980, on passe à 13 de 1981 à 1986. Durant ces années de violentes controverses, l’institut de Mayence devint le plus actif en nombre de thèses de doctorat, puissament secondé cette fois-ci par l’Institut de Berlin-Ouest où le Prof Winau avait été nommé en 1976.

La question « La médecine sous le national-socialisme » fut abordée pour la première fois, de façon isolée et malgré certaines résistances des organisateurs, à un colloque national d’histoire de la médecine en 1980 par G. Lilienthal [143]. Deux ans plus tard, l’académie évangélique de Bad-Poll consacra un symposium international à la question où plusieurs historiens de la médecine furent invités (Baader, Winau, Kümmel).

 

11 – L’institutionalisation de l’histoire de la médecine sous le NS (1987-1992)

Depuis 1986, le thème devient de plus en plus présent comme en témoignent les nombreux colloques qui y sont consacrés : « Médecine et NS » organisé par l’Institut für Zeitgeschichte de Munich en 1987, « Le destin de la médecine sous le fascisme » par le Congrès de l’IPPNW en 1988 à Erfurt et Weimar (RDA, cf. S.M. Rapoport & A. Thom 1989), le symposium international « La valeur de l’homme » sous les auspices du 92e Congrès des médecins allemands à Berlin en 1989 et, tout dernièrement, en septembre 1992, le 75e congrès de la Société Allemande pour l’Histoire de la Médecine, des Sciences naturelles et de la technique sur « Médecine, biologie, technique et national-socialisme – continuités et discontinuités » à Iéna [144].

, au point que l’on peut parler d’“explosion éditoriale“ puis d’“institutionnalisation“ de cette nouvelle approche dans les Facultés de médecine allemandes [145]

 

12 – Retard et expansion de la RDA

De 1987 à 1992, 46 thèses (en incluant l’ex-RDA) sur 1730, soit 2,7% et un rythme de 7,67 thèses par an. La RDA quand à elle a produit 9 thèses en 30 ans (de 1970 à la chute du mur en 1989) soit un rythme d’une thèse tous les 3 ans.

 

 

A – Historiographie de la médecine sous le nazisme depuis 1980 (ordre alphabétique et inclues thèses de doctorat depuis 1970) [146]

 

 

 

I – A – Ouvrages généraux ou multithématiques

 

  1. Aly, P. Chroust, et al (éd.), 1987, Biedermann und Schreibtischtäter. Materialen zur deutschen Täter-Biographie, Beiträge z. ns Gesundheits- und Sozialpolitik n°4, Berlin, Rotbuch. Ce livre collectif contient deux articles nous concernant : celui de G. Aly sur le carnet personnel de l’anatomiste H. Voss et celui de Chroust sur la correspondance du médecin SS Mennecke. Le cas de Voss, qui fut récompensé du titre de « scientifique exceptionnel du Peuple » par le régime de RDA après 1945, montre que les problèmes liés au « Vergangenheitsbewältigung » ne se limitent pas à l’Allemagne de l’Ouest.

 

H.S. Ankerstein et al. 1985, Heilen und Vernichten im NS, Köln und das Rheinland. Austellung 1985, Cologne, Kolnische Gesellschaft für Christlich-Jüdische Zusammenarbeit. Catalogue d’une exposition sur la médecine dans la région de Cologne.

 

  1. Astfalk, et al., 1990, “Das vergess’ ich nie mehr, solange ich lebe … ». Dokumentation über Sterilisation und Euthanasie in der Gustav Werner Stiftung zum Bruderhaus Reutlingen 1933-1945, Reutlingen, Gustav Werner Stiftung zum Bruderhaus.

 

  1. Baader & U. Schultz (éd.), 1980, Medizin und Nationalsozialismus. Tabuisierte Vergangenheit – Ungebrochene Tradition ?, Berlin-Ouest, Verlagsgesellschaft Gesundheit (Compte rendu et documents du « Congrès de la Santé » de Berlin). Pour la première fois au bout de 35 ans, des médecins, des étudiants, des journalistes et des patients se réunirent dans un grand congrès à Berlin-Ouest pour traiter du problème « médecine et national-socialisme ». Ce « Congrès de la Santé », tenu parallèlement au 83e Congrès des médecins allemands, provoqua une vive réaction de la part de la Chambre fédérale des médecins allemands et de la Ligue des médecins Hartmannbund. Selon les organisateurs de ce congrès alternatif, cette réaction était l’expression de l’embarras, car « pour la première fois, on abordait publiquement un thème, que jusque-là, on s’était consciencieusement efforcé d’oublier, de refouler ou au minimum de retoucher (…). Le fait qu’il allait de soi que des anciens fonctionnaires SA ou SS siégent au comité directeur de la Chambre fédérale et que le (83e) Congrès des médecins allemands soit ouvert par l’ancien Standartenführer SA, le Prof. Dr. W. Heim, montre à quel point le passé a été peu surmonté dans cette discipline. Dans ces conditions, l’organisation du Congrès de la Santé “Médecine et national-socialisme. Passé tabouisé – tradition ininterrompue“ doit apparaître comme une provocation aux yeux des médecins fonctionnaires ». Pour la première fois aussi, furent invités des médecins juifs qui avaient fui l’Allemagne après 1933. Les interventions se penchent également sur la politique de santé du IIIe Reich et la pratique médicale quotidienne. Débat collectif : « passé tabou, tradition inintérompue » ; G. Baader « Sur l’idéologie du darwinisme social » ; G. Jeschal « Politique et science. Les médecins allemands pendant la 1ère GM » ; P. Schmiedebach « Conceptions et éthique corporatistes médicales 1919-1945 » ; U. Clever « Histoire de l’organisation corporatiste et ses alternatives oppositionnelles » ; H.G. Güse & N. Schmacke « Psychiatrie et fascisme » ; M. Hubensdorf « “… et ils furent déportés par les nazis dans l’ancien Reich et mis à mort“ – un mensonge historique autrichien » ; W. Wuttke-Groneberg « De Heidelberg à Dachau. ‘Théorie de l’extermination‘ et critiques relevant des sciences naturelles dans la médecine NS » ; S. Graessner « Nouvelles techniques de contrôle social par la médecine du travail et de la productivité » ; K.H. Roth « ‘Sélection‘ et ‘élimination‘. Politiques démographiques et familiales sous l’autorité de la ‘direction de la santé‘ NS » ; S. Leibfried « Interdictions professionnelles après 1933 » ; discussions avec des médecins berlinois émigrés ; G. Schwarberg « Expérimenatations sur la tuberculose avec des adultes et des enfants » (dans les camps de concentration) ; U. Schulz « Conditions sociales et biographiques des crimes médicaux » ; H. Huebschmann « Conditions historiques des crimes médicaux en Allemagne et esquisses des manières dont il aurait convenu d’y parer » ; C. Müller-Busch « Pourquoi se demande-t-on s’il y a eu une résistance de la part des médecins ? » ; F. Kudlien « Résistances de médecins allemands contre le IIIe Reich » ; H. Mausbach & B. Mausbach-Bromberger « Remarques sur les formes, l’étendue et la nature de la résistance anti-fasciste parmi les médecins » ; G. Guttenberg « La structuration douteuse de la Croix Rouge allemande – évolution et abus sous le NS » ; F. Sator « Médecine NS hier – expérimentations humaines aujourd’hui ».

 

  1. Beck, 1991, Leistung und Volksgemeinschaft: der Sportarzt und Sozialhygieniker Hans Hoske (1900-1970), Husum, Matthiesen, Abhand. z. Gesch. d. Med. u. d. Naturwiss., 61 (d’abord Th.D FU Berlin 1990).

 

  1. Benzenhöfer & W.U. Eckart, 1990, Medizin im Spielfilm des NS, Hannoversche Abhandl. z. Geschichte d. Medizin & d. Naturwiss., vol.1, Tecklenburg, Burgverlag. Intéressant volume collectif sur la présentation des médecins dans les films allemands sous le nazisme. Sont présentés en particulier 4 films ayant la médecine pour thème central et qui comptèrent parmi les plus importantes productions cinématographiques du IIIe Reich : « Robert Koch – Der Bekämpfer des Todes » (1939) de Steinhoff ; « Ich klage an » sur l’euthanasie (1941) de Liebeneiner ; « Paracelcus » (1943) de G.W. Pabst ; et « Germanin » (1943) de Kimmich.

 

  1. Bleker & N. Jachertz, 1989, Medizin im Dritten Reich, Cologne, Ärzte-V. Signe que le temps du silence est totalement révolu, ce livre analysant plusieurs des aspects de la médecine sous le NS, a été édité par la maison d’édition de la Chambre Fédérale des médecins allemands. Il aura fallu 44 ans et de puissantes « stimulations » externes à la Chambre des médecins de RFA pour affronter enfin ce problème (cf. notre présentation historique). L’ouvrage reprend la série de 16 articles publiés dans la Deutsches Ärzteblatt en 1988-1989. La première éd. ayant été épuisée au bout de quelques mois, une 2e éd. augm. de 5 articles supplémentaires a été publiée en 1993. Contributions de : R. Toellner « Les médecins sous le IIIe Reich » ; G. Mann sur le « biologisme » dans la médecine allemande au XIXe et début du XXe siècle préparant la médecine sous le NS ; G. Baader « Hygiène raciale et eugénisme – préliminaires aux stratégies d’extermination des soit-disant ‘inférieurs‘ sous le NS » ; M. Hubenstorf « Du ‘libre choix des médecins‘ à l’ordre des médecins du Reich – la politique corporatiste médicale entre libéralisme et NS » ; K.-D. Thomann « ‘Au service de la Germanité‘ – l’éditeur médical J.F. Lehmann et le NS » ; W.F. Kümmel « ‘L’élimination‘ – Comment les NS exclurent les médecins juifs et politiquement indésirables de la profession » ; H.P. Kröner « L’émigration des médecins sous le NS » ; J. Bleker & C. Eckelmann « “Le succès de l’action de mise au pas peut être considéré comme éclatant“ – La ‘Ligue des Femmes-médecins allemandes‘ de 1933 à 1936 » ; C. Pross « La ‘prise de pouvoir‘ à l’hôpital » ; E. Seidler « La vie de tous les jours à la périphérie – la Faculté de médecine de l’Université de Fribourg durant l’hiver 1932/33 » ; H. van den Busche « Formation médicale et réformes du cursus des étudiants en médecine sous le NS » ; A. Haug « ‘Le nouvel art de soigner allemand‘ – médecines naturelles et médecine académique sous le NS » ; C. Rothmaler « Les stérilisations obligatoires d’après la ‘Loi pour la prévention de la transmission des pathologies héréditaires‘ » ; G. Lilienthal « Médecine et politique raciale – les ‘Lebensborn e.V.‘ de la SS » ; R. Winau « L’autorisation d’éliminer les ‘vies indignes d’être vécues‘ » ; K. Dörner « Vie quotidienne des centre psychiatriques et euthanasie NS » ; G. Baader « Les expérimentations humaines dans les camps de concentration » ; P. Reeg « ‘Ton honneur tient à ta productivité‘ – Sélection et élimination par la médecine du travail et la médecine tournée vers la productivité sous le NS » ; U. Knödler « Sur le dos des civils – la ‘médecine militaire‘ à Stuttgart » ; J. Bleker & H.-P. Schmiedebach « La médecine sous le NS – désormais un sujet pour les médecins ? » ; F. Kudlien « Bilan et perspectives ».

 

  1. Boland & D. Kowollik, 1991, Heilose Zeiten. Zur lokalen Sozial- und Gesundheitspolitik in Mönchengladbach und Rheydt von der Zeit der Wirtschaftskrise 1928 bis in die ersten Jahre der NS-Herrschaft, Mönchengladbach, JUNI. Etude sur la politique de santé régionale de la crise économique de 1929 à la première année du régime NS.

 

  1. Bothe, 1991, Neue Deutsche Heilkunde 1933-1945. Dargestellt anhand der Zeitschrift « Hippokrates » und der Entwicklung der volksheilkundlichen Laienbewegung, Husum, Matthiesen, Abh. Gesch. Med. Naturwiss. vol.62 (d’abord Th. D. FU Berlin 1991).

 

  1. Bromberger, H. Mausbach, K.D. Thomann, 1985, Medizin, Faschismus und Widerstand, Francfort, Mabuse (rééd. 1990). Surtout appréciable pour la 2e partie sur les médecins SS et la 3e qui offre un des panoramas les plus complets sur les différents mouvements de médecins résistants, depuis les médecins de l’“Orchestre rouge“ aux étudiants en médecine de la « Rose Blanche ». La 1ère partie – « L’évolution vers le fascisme. La médecine en Allemagne du tournant du siècle à 1933 » – comprend des informations intéressantes et utiles (par ex. chapitre sur l’éditeur médical J.F. Lehmann ou sur les origines sociales des professeurs de médecine) mais aussi quelques propositions contestables en matière d’histoire des idées politiques (Gobineau est rangé parmi les fondateurs du darwinisme social).

 

  1. Brüsch & R. Brüsch, 1989, Die Entwicklung von faschistischer Ideologie in der medizinischen Literatur vor 1933, Th. D. Akademie für Ärztliche Fortbildung der DDR.

 

  1. van den Bussche (éd.), 1989, Medizinische Wissenschaft im « Dritten Reich ». Kontinuität, Anpassung und Opposition an der Hamburger Medizinischen Fakultät, Hamburger Beiträge zur Wissenschaftsgeschichte, Berlin, Dietrich Reimer. Cette excellente collection d’histoire des sciences publie des ouvrages d’un haut niveau historiographique. Ce volume collectif analyse les multiples aspects des rapports entre la médecine (praticienne, de recherche, clinique et son enseignement) et le NS à travers le cas local de la faculté de Hambourg, depuis la « préhistoire » sociologique sous Weimar jusqu’aux continuités et difficultés à « surmonter le passé » après 1945. Chaque article de ce livre de 460 p. est extrêmement dense et complet. Un modèle de l’historiographie médicale, malheureusement limité à un exemple local.

 

  1. van den Bussche, 1989, Im Dienste der « Volksgemeinschaft ». Studienreform im NS am Beispiel der ärztlichen Ausbildung, Hamburger Beiträge zur Wissenschaftsgeschichte, Berlin, Dietrich Reimer. Etude extrêmement détaillée de la formation médicale sous le IIIe Reich.

 

  1. Dichtl, 1983, Beiträge zur Frauenheilkunde und Geburtshilfe im Dritten Reich, Th.D. hist. méd. Heidelberg. La gynécologie et l’obstétrique sous le IIIe Reich.

 

  1. Dörner, 1988, Tödliches Mitleid. Zur Frage der Unerträglichkeit des Lebens; oder, die Soziale Frage: Entstehung, Medizinisierung, NS-Endlösung, heute, morgen, Gütersloh, Jakob van Hoddis.

 

  1. Dreyer, 1971, Asylierung und Ausmerze als spezifische Leitbegriffe völkischer Ideologie, dargestellt am Beispiel der Alkoholismusbekämpfung. Th. D. hist. méd. Kiel. Sur la « mise à l’écart » en asyle et l' »élimination » comme méthodes « völkisch » de lutte contre l’alcoolisme.

 

  1. Ebbinghaus, H. Kaupen-Haas, K.H. Roth (éd.), 1984,Heilen und Vernichten im Mustergau Hamburg. Bevölkerungs- und Gesundheitspolitik im Dritten Reich, Hambourg, Konkret Literatur (maison d’édition de la revue d’extrême-gauche Konkret ). De la politique médicale contre les « asociaux », les Tziganes et les Juifs à la réaction des milieux médicaux nazis face aux bombardements quotidiens de Hambourg par les Américains à la fin de la Guerre. Ne se borne pas à Hambourg.

 

Th. R. Ehrke, 1978, Antisemitismus in der Medizin im Spiegel der « Mittheilungen aus dem Verein zur Abwehr des Antisemitismus » (1891-1931). Th.D. hist. méd. Mayence. Analyse de l’antisémitisme médical de 1891 à 1931 à travers l’organe d’information et de défense contre l’anti-sémitisme des « citoyens allemands de confession juive ». Montre que l’antisémitisme de la corporation médicale ne date pas de 1933.

 

  1. Ellesdorfer, 1977, Auswirkungen der Machtergreifung des Nationalsozialismus auf das Gesundheitswesen in Deutschland im Spiegel der « Münchner Neuesten Nachrichten » von 1933 bis 1938. L’impact du nazisme sur la politique de santé à travers les comptes rendus d’un journal régional (Th.D. hist. méd. Munich LM). Selon M. Kater, cette thèse fait preuve d’une totale absence de sens critique à l’égard de la responsabilité de la médecine sous le NS (Kater 1987, p.34, n.7).

Fachschaft Medizin der Philipps-Universität Marburg (éd.), 1991, “Bis endlich der langersehnte Umschwung kam …“. Von der Verantwortung der Medizin unter dem Nationalsozialismus, Marbourg, Schüren. Résultat d’un cycle de conférence à l’Université de Marbourg. R. Kühnl ainsi que le professeur de neuropathologie, né en 1922, J. Pfeiffer, proposent une réflexion sur le rôle de la science et des scientifiques sous le NS ; G. Baader, sur le darwinisme social et Kirchhoff sur les dentistes ; le juriste des Grünen Saathoff examine le sort des stérilisés obligatoire selon le régime juridique de la RFA. La RFA dédommage les victimes du nazisme en fonction des lois BEG (Bundesentschädigungsgesetz, 1956) et BEG-SG (Schlussgesetz, 1965). Or ces deux lois ne dédommagent que les victimes « raciales, religieuses et politiques » des délits de droit nazis. Par conséquent en sont exclus : les stérilisés obligatoires, les familles des euthanasiés, les « associaux », homosexuels et criminels déportés et les objecteurs de conscience emprisonnés ou exécutés. Jusqu’en 1963, les Tziganes se virent refuser tout dédommagement car leur persécution, selon la juridiction de la RFA, ne relevait pas de l’idéologie raciale mais de mesures de police contre une catégorie de criminels. De même les membres de partis politiques s’opposant à l’ordre constitutionnel démocratique, comme le Parti Communiste, ne peuvent bénéficier d’indemnisations. La loi de stérilisation fut reconnue « délit de droit NS » par le Bundestag en 1988. Incesu s’interroge sur la « pseudo-liberté » des stérilisations et castrations « volontaires » dans l’Allemagne d’aujourd’hui. L’article de G. Aumüller sur « L’anatomie à l’époque NS » fournit des éléments très intéressants et nouveaux sur l’utilisation de « matériaux humains » par les anatomistes les plus réputés de la période. A noter également, l’article de l’historien de la médecine Lauer sur la médecine à Marbourg de 1933 à 1945 et celui de Schäffer sur l’activité et l’engagement politique du très célèbre pédo-psychiatre Villinger.

 

  1. Fahrenbach, A. Thom (éd.), 1991, Der Arzt als « Gesundheitsführer ». Ärztliches Wirken zwischen Ressourcenerschliessung und humanitäre Hilfe im 2. Weltkrieg, Francfort /M., Mabuse. Ce livre reprend les allocutions tenues à l’occasion d’un colloque intitulé « Médecine-fascisme-guerre », précédent de peu la réunification, en RDA, avec la collaboration de nombreux spécialistes de Pologne, d’URSS et de RFA. Articles : A. Thom sur la contribution des médecins à la préparation de l’Allemagne à la guerre de 1933 à 1939 ; W.U. Eckart sur « l’hygiène tropicale et le militarisme en Allemagne 1933-1939 » ; S. Hahn sur l’évolution des soins médicaux ; G. Baader sur les expérimentations humaines menées sur des soldats de la Wehrmacht avec des amphétamines ; I. Kästner sur la faculté de médecine de Leipzig et l’utilisation de son potentiel de recherche ; F. Lemmens sur la modification des conditions de conscription des militaires de 1939 à 1945 ; M. Seidel & N. Zallmann sur les diagnostics fournis par l’hôpital psychiatrique de Berlin pour les soldats suicidés et conditionnant le dédommagement des familles ; K.-H. Karbe sur le système de la médecine du travail comme contribution à la guerre totale sur le « front intérieur » ; T. Nickol sur la médecine du travail dentaire à l’usine BUNA (IG Farben AG) qui fournissait la moitié de la production allemande de caoutchouc synthétique ; N. Decker sur la politique médicale à l’égard des travailleurs forcés polonais en Allemagne ; S. Hahn et C. Schröder examinent la question jusqu’à là peu étudiée du suicide dans l’Allemagne nazie et de son acceptation comme « destruction de vie ne valant pas la peine d’être vécue » ; G. Grau sur la « Centrale du Reich pour la lutte contre l’homosexualité … » : de 1933 à 1944, 50 000 hommes furent condamnés par des tribunaux pour homosexualité, on ne conaît pas le nombre de ceux qui sont morts en déportation ; H. Loos sur le centre de soins psychiatrique de Berlin-Herzberge pendant la guerre ; A. Hommel & S. Hahn sur « le rôle de l’organisation SS ‘Lebensborn e.v.‘ » ; U. Lampert sur la situation de l’anatomie pathologique dans les universités allemandes pendant la 2e Guerre mondiale ; S. Fahrenbach sur la persécution, l’émigration et l’extermination des médecins juifs en Allemagne ; R. Jäckel sur les controverses en RFA et en particulier au sein de la Chambre Fédérale des médecins allemands sur les rapports de la médecine au NS ; A. Thom sur ce qui a été accompli et ce qui reste encore à faire.

 

  1. Finke, 1990, Die medizinische Interpretation des Alkoholismus und die Formen der sozialen Fürsorge für chronisch Alkoholkranke in der Zeit der faschistischen Diktatur von 1933-1945 in Deutschland, Th.D. hist. méd. Leipzig.

 

Th. Fischer, 1973, Der nationalsozialistischer Arzt. Th. D. hist. méd. Kiel.

 

  1. Frei (éd.), 1991, Medizin und Gesundheit in der NS-Zeit, n° spécial de la coll. éditoriale des Vierteljahreshefte für Zeitgeschichte, Munich, Oldenbourg. Un livre de très haut niveau historiographique présenté par l’historien de l’Institut für Zeitgeschichte (Munich) N. Frei. Il témoigne de la prise en compte par l’histoire contemporéaniste des recherches des dix dernières années en histoire de la médecine et de la psychiatrie. N. Frei estime que la médecine et la politique de santé subit, dans les années 1920, l’équivalent d’un double « changement de paradigme » : 1) le passage, coût de la médecine et crise économique aidant, d’une médecine essentiellement de soins à une médecine davantage orientée vers la prévention ; 2) le passage d’une médecine libérale purement individualiste à un concept d’hygiène sociale ou eugénique, fondée sur les connaissances génétiques et psychiatriques de l’époque, visant à assainir la société dans son ensemble, et coupée de la tradition humaniste et chrétienne. Le nazisme avec le « devoir d’être en bonne santé » et sa médecine de la « Volksgemeinschaft » ne fera que pousser à l’extrême ces tendances. Le livre se divise en deux parties : 1 – « Médecine et Santé dans le champ interactif de la politique, de l’idéologie et du progrès scientifique » ; 2 – « Psychiatrie et euthanasie ». A. Labisch & F. Tennstedt montrent que la centralisation de la politique médicale sous le IIIe Reich trouve ses racines dans l’uniformisation et l’unification des soins médicaux au cours des dernières années de Weimar, en particulier dans l’Etat de Prusse. L’historien anglais de la médecine, de la biologie et de l’eugénisme allemands P. Weindling analyse la « région modèle » de Thuringe où le bio-généticien, eugéniste et SS K. Astel commença à établir un fichier racio-génétique de la population pour pouvoir mieux contrôler la reproduction des éléments désirables ou indésirables. F. Kudlien se penche sur l’activité médicale « normale » sous le IIIe Reich. Knödler observe que le principe autour duquel s’organise la politique médicale national-socialiste est celui de l’optimisation de l’efficacité nationale (thèse avancée pour la 1ère fois par Searle en 1971 pour l’eugénisme anglais, puis par S. Weiss et P. Weingart pour l’eugénisme allemand). Le généticien B. Müller-Hill fournit une réflexion générale reprenant une idée esquissée dans son livre de 1984 (trad. fr. 1989, cf. 2e partie de notre article). Il conteste la tendance historiographique – toujours présente (cf. par ex. Kater 1989) – considérant que les recherches bio-anthropologiques, toujours plus intenses après 1933, seraient a priori ascientifiques. Reprenant la définition historico-sociologique de la science que donne Kuhn et selon laquelle doit être considéré comme « science » sur le plan historique ce qui était reconnu comme tel par les scientifiques d’une époque donnée, il trouve la singularité du totalitarisme nazi dans la « science de la ségrégation (Aussonderung ) de minorités biologiquement définies et la technique de leur élimination ». Müller-Hill juge que le silence des historiens des sciences et de la médecine, allemands mais aussi étrangers (silence qui commence à sérieusement troublé depuis dix ans), au sujet de la responsabilité de leur discipline « indique un problème international : à l’échelle mondiale, les scientifiques se refusent d’admettre que leur science ait pu se mettre au service de l’injustice. Ils préfèrent parler de pseudo-science » (p.153). Il souligne que le fait qu’une partie de la bio-anthropologie de l’époque ait été réfutée ne remet pas en cause le rôle de la science. Si le régime nazi avait pu disposer des moyens de la génétique moderne, permetant de dépister, avec les empreintes d’ADN, l’appartenance « populationnelle » des Juifs et des Tziganes, les moyens auraient été plus objectifs mais pas plus justes pour autant. Quant aux expériences « humaines » dans les camps, on ne peut disculper la science en prétendant qu’elles étaient ascientifiques. Sinon on se demande pourquoi les Américains en ont emporté les résultats et ont fait travailler quelques uns des responsables aux Etats-Unis pour l’armée américaine. W. Dressen et V. Riess, dans une contribution intéressante sur « Exploitation et Extermination. La politique de santé dans le Gouvernement général (de l’Est) », étudient la mise en esclavage économique des Polonais, soumis en outre à une politique démographique « négative », et le mécanisme qui, pour les Juifs, conduisit à la « Solution finale » (pp. 164-66). Les conditions sanitaires et alimentaires auxquelles furent soumis les Juifs polonais favorisa l’apparition d’épidémies, en particulier de typhus, dont ils devinrent les principaux porteurs. Par mesure de « prophylaxie » pour les militaires allemands et la population polonaise économiquement utile, on les parqua en 1940 dans des guettos hermétiques, où évidemment les épidémies ne firent que croître. Tout Juif trouvé hors du ghetto était immédiatement abbatu. Face à ce « danger » médical, comme il n’était pas question pour l’administration nazie, à cause des restrictions liées à la guerre, de leur fournir les moyens médicaux et alimentaires d’arrêter ces épidémies, il ne restait selon le Dr. Walbaum, directeur des services médicaux du Gouvernement Général, que deux « solutions » : « on les condamne à mourir de faim dans les ghettos ou on les abats » (oct. 1941). Cette « médicalisation du Problème juif », comme l’appelle R. Proctor (1988a), méritait à notre sens un article complet à lui seul. Elle joua un rôle très important, comme y insistent les auteurs (et Browning 1988) dans l’acheminement progressif vers la « Solution finale ». La deuxième partie, sur la psychiatrie et l’euthanasie correspond à l’état de la recherche sur la question que l’on retrouve dans les ouvrages équivalents. Notons l’article de Siemen sur « Réforme et radicalisation. La transformation de la psychiatrie pendant la crise économique mondiale » où il montre que le développement des thérapies psychiatriques sous Weimar conduisit à la distinction des patients « curables » et « incurables ». Les dépenses orientées, par un « activisme thérapeutique », vers les « curables » eurent pour corrolaire la conscience du coût incompressible des « incurables », sauf à passer par leur élimination. Analyse que partage sur ce point K. Dörner dans « Psychiatrie et question sociale. Plaidoyer pour une historiographie élargie de la psychiatrie ».

 

  1. Friedrich & W. Matzow (éd.), 1992, Dienstbare Medizin. Ärzte betrachten ihr Fach im Nationalsozialismus, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht. Reprend les textes d’une série de conférence organisées par la Faculté de médecine de Göttingen en collaboration avec la Chambre des médecins locale et la section locale de l’IPPNW. C. Vogel sur « Hygiène raciale – idéologie raciale – darwinisme social: les racines de l’Holocauste » ; K. Lepsien & W. Lange sur « Persécution, émigration, et extermination de médecins juifs » ; J.E. Meyer sur la psychiatrie sous le NS ; V. Zimmermann sur la médecine dans la ville universitaire de Göttingen 1933-1945, contenant de nombreux éléments nouveaux, en particulier sur l’anthropologue-eugéniste « résistant » K. Saller; J. Bogusz sur les expérimentations humaines ; U. Venzlaff sur les dommages psychologiques des victimes de la persécution nazie ; H. D. Söling, sous le titre provocateur « Médecine sous le IVe Reich », analyse aussi bien la bien difficile « confrontation au passé » de la médecine allemande et les continuités entre le IIIe Reich et le RFA, que les nouveaux dangers de la médecine contemporaine.

 

  1. Gernhold, 1986, Die nationalsozialistische Gesundheitspropaganda bis 1939 unter besonderer Berücksichtigung der Gesundheitserziehung von Arbeitern und Frauen. Untersucht an fünf Zeitschriften : Gesundheit, Gesundes Volk, Volksgesundheit, Volksgesundheitswacht und Wege zur Gesundheit. Th.D. hist. méd. Münster. La propagande NS en matière de santé, en particulier à destination des ouvriers et des femmes, étudiée à travers 5 revues.

 

  1. Geyer, 1990, Eugenik und Euthanasie in der ethisch-politischen Programmatik der deutschen Ärzteschaft: eine inhaltsanalytische Auswertung von Standesorganen und medizinischen Wochenschriften für den Zeitraum 1930 bis 1983, Th. D. méd. Duisburg. Analyse des positions de la presse médicale en matière d’eugénisme et d’euthanasie, dont nous retiendront surtout la période 1930-1945.

 

  1. Greger, 1984, Die Organization der ärztlichen Fortbildung von 1933 bis 1945. Th.D. hist. méd. Munich LM. L’organisation de la formation continue et des cours de perfectionnement pour les médecins entre 1933 et 1945.

 

  1. Haug, 1985, Die Reichsarbeitsgemeinschaft für eine Neue Deutsche Heilkunde (1935/36). Ein Beitrag zum Verhältnis von Schulmedizin, Naturheilkunde und NS, Abhandl. z. Gesch. d. Medizin & d. Naturwiss. n°50, Husum, Matthiesen (d’abord Th.D. hist. méd. Marburg 1984). Le nazisme avait un faible pour les méthodes « naturelles » et en particulier l’homéopathie qu’il souhaitait donc favoriser. Mais la corporation des médecins académiques, dont le soutien politique était indispensable au régime, tenaient en général l’homéopathie et toutes ces méthodes « naturelles » pour une charlatanerie. Les luttes d’influence et les tentatives d’unification des deux mouvements de la part des autorités culminèrent avec la proclamation en 1935 d’une « Communauté de Travail du Reich pour une Nouvelle Thérapeutique Allemande ».

 

H.L. Hirt, 1974, Der Begriff « Rasse » im Werk G. Benn. Th. D. Kiel. Le concept de « race » chez le célèbre écrivain expressioniste et médecin Gottfried Benn qui se rallia au nazisme.

 

  1. Hohendorf & A. Magull-Seltenreich (éd.), 1990, Von der Heilkunde zur Massentötung. Medizin im NS, Heidelberg, Wunderhorn. Livre rassemblant un cycle de conférences tenues à la Faculté de Médecine de Heidelberg en 1989-1990. Un des meilleurs ouvrages collectifs allemands sur la question. Comprend en particulier l’une des réflexions les plus approfondies, sur « Le rapport de la médecine à son histoire », de Bernd Laufs, pp.233-253. Signalons également l’article de M. Müller-Küppers sur la pédo-psychiatrie et l’euthanasie » et celui de Petra Becker-von Rose sur le célèbre professeur de psychiatrie de l’Université d’Heidelberg C. Schneider, instigateur scientifique de l’euthanasie.

 

  1. Hoedeman, 1991, Hitler or Hippocrates: medical experiments and euthanasia in the Third Reich, Sussex, Angleterre, Book Guild. Ouvrage non examiné.

 

  1. Jäckel, 1988a, Die Arzte und die Politik: 1930 bis heute, Munich, C.H. Beck. Bien qu’auteur d’une étude historique sur l’émigration des médecins juifs (1986b), Renate Jäckle se présente elle même non comme historienne de la médecine mais comme « femme médecin politiquement active » et « journaliste ». Ce livre qui retrace en moins de 200 pages les orientations politiques du corps médical allemand de 1930 à 1988 ne fait d’ailleurs pas mystère de ses engagements politiques. On pourrait lui reprocher, malgré sa trame chronologique affichée, un certain décousu et des aller et retour permanents d’une époque à l’autre, ce qui s’explique du fait que tout l’ouvrage tourne autours de la période nazie. Malgré tout, il fournit une documentation absolument indispensable que l’on trouve difficilement ailleurs, en particulier pour la période 1945-1988.

 

  1. Jahnke-Nückles, 1992, Die Deutsche Gesellschaft für Kinderheilkunde in der Zeit der Weimarer Republik und des NS, Th. D. hist. méd. Fribourg. La Société Allemande de Pédiatrie sous Weimar puis le NS.

 

  1. Jakobi, P. Chroust, M. Hamann, 1982, Aeskulap & Hakenkreuz. Zur Geschichte der Medizinischen Fakultät in Giessen zwischen 1933 und 1945, Francfort, Mabuse. Monographie complète sur ce bastion médical nazi que fut l’Université de Giessen.

 

  1. Karlson, 1990, Adolf Butenandt : Biochemiker, Hormonforscher, Wissenschaftspolitiker, Stuttgart, Wissenschaftliche Verlagsgesellschaft. Monographie sur ce scientifique passionant, directeur en 1936 de l’Institut Kaiser Wilhelm de Biochimie, Prix Nobel en 1939 pour ses travaux sur les hormones humains et qui refusa les offres américaines de quitter l’Allemagne nazie.

 

  1. H. Kater, 1989, Doctors under Hitler, Chapel Hill, The University of North Carolina Press. Sans doute l’étude historico-sociologique quantitative et institutionnelle la plus approfondie sur l’ensemble de la corporation médicale sous le IIIe Reich, étudiant également des aspects souvent négligés par d’autres historiens (par exemple le statut et le ralliement des femmes médecins). Kater, en historien généraliste de l’Allemagne, a essentiellement travaillé sur des archives auparavant peu dépouillées. Il partage l’analyse de Lifton du IIIe Reich comme « biocratie » : -« Auschwitz constituait l’extension logique de la stérilisation et de l’‘euthanasie‘ ; il devint la clinique raciale par excellence » (pp.177-82). A côté des très nombreux apports de l’ouvrage, on pourrait toutefois lui reprocher de négliger ou minimiser, dans sa présentation de l’historiographie de la médecine sous le nazisme (introduction), le nombre et la valeur historiographique des publications allemandes des années 1980. Le point le plus faible du livre touche peut être à son approche en matière d’histoire des sciences. En effet, il semblerait qu’il confonde l’anthropologie raciale (Rassenkunde ) et l’eugénisme (Rassenhygiene ), qui certes se recouvraient en partie et s’unissaient dans la discipline commune de la « biologie raciale » (Rassenbiologie ) mais constituaient malgré tout deux branches bien indépendantes (certains eugénistes allemands, en particulier à gauche, ne s’occupaient absolument pas des questions raciales). En ce sens il identifie raciologie, eugénisme et racisme, malgré les apports des travaux des dernières années sur la question (cf. 2e partie de notre article sur l’eugénisme et l’anthropologie raciale). Historiquement, on pourrait penser qu’il commet une erreur en fixant l’établissement de ces « nouvelles pseudo-disciplines », comme la Rassenkunde ou la Rassenhygiene , dans les facultés de médecine à l’arrivée au pouvoir des nazis (p.111) alors qu’elles étaient institutionnalisées dans l’ensemble des universités allemandes avant 1933 et pas seulement chez les eugénistes et anthropologues völkisch (Friedenthal, Münter, Brandt, Poll et Weidenreich, qui émigrèrent, enseignaient la raciologie ou l’eugénisme sous Weimar). Il commetait déjà cette erreur dans son livre sur l’Ahnenerbe où il réduisait la raciologie au vulgarisateur nordiciste H.F.K. Günther. Cela ne diminue en rien la qualité du reste de l’ouvrage, malgré l’oubli des travaux de M. Günther, S. Weiss, Weingart, Kroll, Bayertz, Weindling, Proctor, etc. pourtant publiés pour la plus grande partie avant 1989 et partiellement cités dans sa bibliographie).

 

  1. Kelting, 1974, Das Tuberkuloseproblem im Nationalsozialismus. Th. D. hist. méd. Kiel.

 

E.M. Klasen, 1984, Die Diskussion über eine « Krise » der Medizin in Deutschland zwischen 1925 und 1935. Th.D. hist. méd. Mayence. Les débats autours de la crise de la médecine de 1925 à 1935.

 

  1. Kratz & H.M. Kratz, 1986, « Neue Deutsche Medizin » und « Neue Deutsche Heilkunde »: Erscheinungsformen der Anpassung an ideologische und politische Zielsetzungen der faschistischen Diktatur von 1933 bis 1945, Th.D. hist. méd. Leipzig, RDA.

 

  1. Kudlien (éd.), 1985, Ärzte im NS, Cologne, Kiepenheuer & Witsch. Ouvrage collectif, écrit pour un quart par F. Kudlien, avec des contributions de quelques uns des plus réputés des historiens de la médecine en Allemagne pour la période. Etudie la plupart des aspects du problème, depuis l’engagement politique des médecins et étudiants en médecine et leurs organisations jusqu’aux expérimentations humaines et l’euthanasie. 1ère partie : « Avant 1933 » avec les médecins partisans du mouvement NS (Kudlien) et les médecins adversaires du NSDAP (M. Gaspar) ; 2e partie : « Le IIIe Reich et ses collaborateurs médicaux » : avec l’exclusion des médecins juifs et politiquement indésirables (W.F. Kümmel) ; les facultés de médecine et les étudiants en médecine (M.H. Kater) ; G. Lilienthal sur la Ligue des médecins allemands NS ; A. Haug sur l’Ecole Supérieure de Alt-Rehse destinée à former la nouvelle génération des médecins allemands NS ; A. Haug sur la chaire de « médecine naturelle » de l’Université d’Iéna occupée par E. Stein avant 1933 (lequel, juif, sera déporté en 1942 à Theresienstadt) transformée en chaire de « biologie médicale » par son successeur Köschau en 1934 ; A. Haug sur l’Hôpital Rudolf Hess à Dresde faisant appel aux « médecines naturelles » ; A. Haug sur le projet d’une maison de la santé pour les médecins allemands ; G. Lilienthal sur les médecins et la politique raciale à travers le cas des « Lebensborn » ; K.H. Roth sur la « médecine du rendement » et l’utilisation de la métanphétamine « Pervitin » sous le IIIe Reich ; G. Baader sur les expérimentations humaines ; R. Winau sur les stérilisation, l’euthanasie et la « sélection »par les médecins SS des camps de concentration ; 3e partie : « les médecins comme aides des persécutés, critiques des mesures nazies et opposants du IIIe Reich » (Kudlien) commence par définir ce qui ne constituait pas des attitudes de résistance à défaut de pouvoir cerner précisément ce qui l’était.

 

  1. Labisch & F. Tennstedt, 1985, Der Weg zum « Gesetz über die Vereinheitlichung des Gesundheitswesens » vom 3. Juli 1934. Entwicklungslinien und -momente des staatlichen und kommunalen Gesundheitswesens in Deutschland, Schriftenreihe der Akademie für öffentliches Gesundheitswesen in Düsseldorf, Düsseldorf, Akad. f. öff. Ges.wesen, 2 vol. Ces deux volumes, produits par l’historien, sociologue et médecin Labisch et le sociologue et juriste Tennstedt, tous deux partisans d’une histoire sociale des politiques de santé, analysent dans le détail la préhistoire et l’histoire de la loi d’unification de la santé de juillet 1934 à l’occasion de son 50e anniversaire. L’ouvrage semble apporter un point quelque peu définitif à la question. Le 2e vol. contient 150 pages de biographies des principaux acteurs avec photos.

 

  1. Lampert, 1991, Die Pathologische Anatomie in der Zeit des NS unter besonderer Beachtung der Rolle einiger bedeutender Fachvertreter an deutschen Universitäten und Hochschulen, Th.D. hist. méd. Leipzig.

 

C.G. Levacher, 1986, August Bier und sein harmonisch-biologisches System der Medizin. Th.D. hist. méd. Heidelberg.

 

R.J. Lifton, 1986, The nazi Doctors. Medical Killing and the Psychology of Genocide, NY, Basic Books (trad. fr. : Les médecins nazis, Paris, Laffont, 1986). L’approche psychologique en histoire avec ses avantages et ses inconvénients. Côté avantage, on dispose enfin d’un aperçu « interne » sur la psychologie des médecins nazis grâce à un certain nombre d’interviews pratiqués par l’auteur. En mettant en évidence le côté « normal » des médecins des camps de concentration et leur intégration dans le réseau médical académique et scientifique, il tend à démythifier l’image que l’on se faisait des médecins SS comme pures brutes sadiques et dépravées. Par contrecoup, en « dédémonologisant » ces « Mengele », il les réintègre dans l’ensemble de la communauté des médecins allemands, dont ils ne se distinguent plus de façon extrême. Il montre notamment que l’impulsion au meurtre des médecins nazis contre certaines catégories d’individus s’inscrivait dans une perspective thérapeutique collective (le « médecin du Peuple »). Il explique la présence simultanée des deux impulsions (tuer et soigner) par un « dédoublement » de personalité chez les médecins SS et une « déréalisation » du crime. L’approche psychologique, pour peu que l’on admette toutes les hypothèses de l’auteur, permet de comprendre l’intégration d’individus « normaux » (comme de jeunes médecins fraîchement diplômés et SS « idéalistes » envoyés là presque par hasard) dans le chaînon extrême d’un système totalitaire. La limite de l’étude réside dans le fait qu’elle n’explique pas le système, son avènement, et son idéologie. On ne peut cumuler ces cas individuels pour faire une histoire générale, sauf à faire une histoire des mentalités (qui ne doit pas négliger l’histoire de la science). Comme le note B. Laufs (art. cité), avec ce genre d’approche, on risque toujours de tomber dans l’explication « anthropologique » : le « mal » potentiel se trouve en tout homme, les circonstances déterminent son expression. Or, comme le fait remarquer B. Laufs, « le fondement potentiel du crime s’inscrivait dans la structure de la science, la participation directe au crime dans la décision des individus » (B. Laufs, in G. Hohendorf & A. Magull-Seltenreich (éd.),1990, p.248). Il est donc nécessaire de mettre en évidence la structure de la « science normale », au sens kuhnien du terme, ce que ne fait pas vraiment Lifton. Sa volonté de distinguer la « vraie » science génétique « légitime » de la « fausse » science eugénique et son affirmation selon laquelle l’eugénisme allemand se distinguait par ses « excès romantiques » des courants eugéniques des autres pays (pp.23-24) appelle de sérieuses nuances à la lumière de des travaux les plus récents sur l’histoire de la génétique et de l’eugénisme dans le premier tiers du XXe siècle. Si l’on en croit l’historienne américaine de l’eugénisme allemand S. Weiss, la tendance « non-raciste » de l’eugénisme l’emportait en Allemagne à la veille de l’arrivée des nazis au pouvoir. Malgré tout, le livre de Lifton, en réhumanisant l’approche, touche beaucoup plus le lecteur que le récit un peu sec de certains historiens des sciences avec qui on finit parfois par oublier quelles furent les conséquences humaines des « paradigmes » et autres « révolutions scientifiques » dans les disciplines bio-médicales allemandes du premier tiers du XXe siècle.

 

  1. Loewenstein, 1987, Weimarer gesundheitspolitische Reformen und ihre Zerstörung: Erinnerungen eines leitenden Medizinalbeamten, Brême, Forschungsschwerpunkt Reproduktionsrisiken, Soziale Bewegungen und Sozialpolitik an der Universität Bremen. La socialisation de la médecine sous la République de Weimar, affectant le statut, l’autonomie et le revenu des médecins libéraux, explique en partie le ralliement des médecins au nazisme, leur antisémitisme (les médecins juifs étaient particulièrement présents – ou du moins « socialement visibles » – dans le système des caisses de santé), et leur acharnement contre les fonctionnaires médicaux juifs, socialistes et communistes. Une partie de ces réformes furent abolies sous le NS, comme en témoigne ce haut fonctionnaire médical d’alors.

 

Medizin im NS, Kolloquien des Instituts für Zeitgeschichte, 1988, (M. Broszat, N. Frei, K. Dörner, P. Weindling, R. Winau, B. Müller-Hill, F. Kudlien, D. Blasius), Munich, Oldenbourg. L’intégration de la nouvelle problématique dans l’histoire générale contemporaine sous les auspices de l’Institut d’Histoire Contemporaine de Munich (prépara : N. Frei (éd.), 1991).

 

Medizin im NS-Staat. Täter, Opfer, Handlanger, 1988, n°4 de « Dachauer Hefte ». 12 articles sur cette question dans cette revue consacrée à l’histoire des camps de concentration nazis. E. Klee (sur les médecins responsables du gazage) : « Ouvrir le robinet n’était pas une aventure » ; E. Lingens, « Femme-médecin à Auschwitz et Dachau » ; R. Jäckle, « ‘Le devoir d’être en bonne santé‘ et ‘l’élimination‘ » ; A. Wajnryb, « La médecine dans le guetto de Vilna » ; H. Simon-Pelanda, « Médecine et lutte contre l’alcoolisme » (problème pouvant être « guéri » par un séjour en camp de concentration); R. Reiter, « Descendance indésirable » (sur les avortements obligatoires des femmes étrangères travaillant en Allemagne sous le NS), etc.

 

  1. Mersmann, 1978, Medizinische Ausbildung im Dritten Reich. La formation des étudiants en médecine sous le IIIe Reich (Th.D. hist. et sociologie méd. Munich TU).

 

  1. Meyer & F. Meyer, 1991, Medizinische Aspekte der ernährungswissenschaftlichen und organisatorischen Vorbereitung auf den Krieg im NS Staat (1933-1942), Th.D. méd. militaire, Leipzig.

 

  1. Meyer, 1979, Über wissenschaftliche Veröffentlichungen aus Lazaretten und Lazaretteinrichtungen der deutschen Wehrmacht und der Waffen-SS von 1933-1945. Eine Zusammenstellung und Darstellung anhand von vier Zeitschriften : Münchener Medizinische Wochenschrift ; Deutsche Medizinische Wochenschrift ; Klinische Wochenschrift ; Medizinische Wochenschrift. Les publications scientifiques provenant des hôpitaux militaires de la Wehmacht et de la Waffen-SS de 1933 à 1945 dans les quatre quotidiens médicaux les plus importants (Th. D. hist. méd. Munich LM).

 

  1. Meyer, 1989, Die Frau in der ärztliche standes- und parteipolitischen Presse von 1933-1939, Th.D. FU Berlin.

 

W.J. Modersohn, 1982, Das Führerprinzip in der deutschen Medizin 1933-1945. Th.D. hist. méd. Kiel.

 

  1. Müller-Hill, 1984, Tödliche Wissenschaft, Reinbeck, Rowohlt ; trad. fr. 1989 : Science nazie, science de mort. L’extermination des Juifs, des Tziganes et des malades mentaux de 1933 à 1945, Paris, Odile Jacob. L’ouvrage, traduit en plusieurs langues, de ce professeur de génétique de l’Université de Cologne, possède le grand mérite de démontrer une fois pour toute, dans un langage clair, synthétique et court (120 pages de texte proprement dit) que la science ne peut plus proclamer son innocence à l’égard des crimes du nazisme. Les scientifiques (médecins, anthropologues, généticiens) qui aidèrent le régime nazi dans sa tâche de purification eugénique et raciale ne furent pas des figures marginales ou de second plan mais généralement les plus en vue de leur communauté. De plus, ils ne furent pas des cas isolés mais l’indice d’un ralliement massif de ces communautés. On ne peut donc plus expliquer cette collusion comme étant « uniquement le fruit de l’égarement de quelques individus ». Il faut au contraire en déduire, avec l’auteur, que ce phénomène avait « pour origine des défaillances de la psychiatrie et de l’anthropologie elles-mêmes » (p. 112). Müller-Hill pose donc le véritable problème (la science a pu collaborer étroitement avec le nazisme) et la bonne question : l’origine de cette symbiose entre nazisme et science ne vient pas du « fourvoiement » de quelques individus mais des conceptions dominant alors dans ces sciences. Le défaut majeur du livre réside justement dans le fait que, du point de vue de l’histoire des sciences, il ne se penche pas sur ces « défaillances » et donc ne répond pas à la question qu’il a si justement posée. A une analyse des conceptions régnant dans les sciences bio-médicales avant et après 1933, il préfère un explication combinant marxisme, psychanalyse et théologie dans une « mer écumante d’irrationalité » dont voici un échantillon : « les professeurs en anthropologie, en psychiatrie et en éthologie devinrent ainsi les théologiens d’un nouveau culte de Baal, et les médecins praticiens en furent les prêtres. Ces anthropologues et psychiatres (…), théologiens du culte de l’extermination (…), sacrifièrent des millions de personnes sur les autels et les fours qu’ils édifièrent aux quatre coins du Reich. (…) les Juifs étaient les fidèles du premier culte monothéiste européen, et en tant que tels les ennemis héréditaires des nouveaux prêtres de Baal » (c’est-à-dire des médecins, psychiatres, généticiens et anthropologues, p.105). Le fait que K. Kautsky, le fameux théoricien du marxisme orthodoxe adhéra à l’“hygiène raciale“ en 1910 et que de nombreux médecins, anthropologues et généticiens juifs enseignèrent et propagèrent dans le public avant 1933 ce « culte de Baal » indique pourtant que celui-ci ne fut pas seulement une affaire des « scientifiques bourgeois » et de la « classe bourgeoise » pour « sauver le capitalisme » (p.106). L’étude historique de la complexité de ces réseaux entre science, idéologie et société ne constitue donc pas le point fort du livre qui n’est point un ouvrage d’histoire des sciences mais un réquisitoire dont la thèse centrale est tout à fait fondée. En outre, on pourrait reprocher à l’auteur, pour le besoin de son propos (la responsabilité des scientifiques) de n’avoir sélectionné dans les textes de ces scientifiques que les déclaration les plus extrêmes allant dans le sens de sa thèse. Le tableau qu’il brosse de ces scientifiques (E. Fischer, F. Lenz, W. Scheidt, K. Saller, etc.) ne reproduit donc pas toujours avec fidélité la complexité idéologico-scientifique de ces personnages. Insuffisament informé sur l’histoire de ces disciplines et de ses protagonistes avant 1933, ses clivages quelque peu manichéens font parfois tomber ces scientifiques dans le camp où il ne les situerait sans doute pas s’il en savait davantage sur leur compte (par ex. W. Scheidt, p.115, qui selon lui, « refusa les théories raciales de ses collègues »). Müller-Hill a eu l’excellente idée d’interroger plusieurs des scientifiques témoins de l’époque ou leurs enfants (« entretiens » pp.119-190). On regrette qu’un certain nombre de ces personnes (P.E. Becker, S. Ehrhardt, etc.) aient interdit la publication des interviews. En tant qu’historien de la période nazie, on peut s’interroger sur le bien-fondé du respect d’une loi interdisant l’accès aux archives universitaires (Personalakten , les personnes doivent être décédées depuis au moins 30 ans) et protégeant les informations provenant de personnes inscrites au NSDAP et ayant collaboré à une politique criminelle. Faut-il vraiment attendre l’an 2030 pour écrire une histoire complète de cette période ?

 

  1. Obermann, 1992, Göttinger Ärzte in der Zeit des Nationalsozialismus, Th. méd. Göttingen.

 

  1. Peiffer (éd.), 1991, Menschenverachtung und Opportunismus. Zur Medizin im Dritten Reich, Tübingen, Attempto. Ouvrage collectif résultant d’une série de conférences à l’Université de Tübingen. Les conférences furent initiées par un collectif d’étudiants en médecine. Ceux-ci reconnaissent que l’attention portée à la question s’est développée « dans les dernières années ». Toutefois, ils considèrent que « le rôle des médecins sous le IIIe Reich n’est aucunement éclairci de manière définitive. Sans arrêt, on découvre de nouveaux liens ». Il faut donc tenter de décrire les « causes et les structures qui ont menées à l’établissement de cette médecine méprisant l’homme ». Parmi les contributions : D. Langewiesche sur les conséquences des crises politico-économiques vécues par les médecins sous Weimar et leur prise de distance à l’égard du régime et de l’idéologie démocratique ; W. F. Kümmel sur l’antisémitisme des médecins allemands au XIXe et XXe siècle ; E. Klee sur l’euthanasie comme étape préliminaire à l’holocauste ; W. Wuttke sur l’idéologie de la médecine nazie ; H. Heimann sur les patients psychiatriques sous le nazisme ; J. Bierich sur la résistance médicale sous le nazisme ; etc., ainsi que des articles sur des points plus particuliers ou généraux (J. Peiffer sur les conflits éthiques du médecin chercheur). Contient également un article sur le rôle de l’anthropologie dans l’Etat nazi par H. Ritter (commentaire dans la 2e partie de notre article sur « Eugénisme, génétique et anthropologie »).

 

  1. Pirlich, 1991, Entwicklung und Funktion des Systems der ärztlichen Fortbildung in Deutschland 1933 bis 1945, Th.D. hist. méd. Leipzig.

 

  1. Proctor, 1988a, Racial Hygiene. Medecine under the Nazis, Cambridge, Mass., Harvard U.P. Voir commentaire dans la deuxième partie de notre article sur « Eugénisme, génétique et anthropologie ».

 

  1. Pross & G. Aly (éd.), 1989, Der Wert des Menschen. Medizin in Deutschland 1918-1945, (édité par la Chambre des médecins de Berlin en collaboration avec la Chambre des médecins de RFA), Berlin, Ed. Hentrich. Excellent ouvrage collectif sur la médecine allemande de 1918 à 1945. Ouvrage initié par la Chambre des médecins de Berlin qui, depuis 1987, est contrôlée par une majorité de gauche-écologiste (Grünen ). Il réunit, en même temps que le catalogue d’une exposition lors du 92e Congrès des médecins allemands à Berlin les textes d’un symposium international. H.-P. Schmiedebach sur l’idéologie corporatiste des médecins sous Weimar ; S. Leibfried a condensé sous forme d’autobiographie plusieurs interviews qu’il avait fait avec le Dr. G. Loewenstein, émigré en 1938 en GB. Celui-ci raconte ses souvenirs de médecin juif en Allemagne de 1933 à 1938, les sévices physiques que lui firent subir les nazis et sa déception de voir des anciens ouvriers socialistes participer à ces chasses à l’homme. U. Schultz et L.M. Hermanns sur la tentative avortée d’une clinique psychanalytique à Berlin. Plusieurs articles très intéressants (de S. Hahn, A. Grossmann, D. Nadav) sur l’imprégnation des milieux médicaux socialistes, hygiénistes sociaux et réformateurs sexuels par la pensée eugénique sous Weimar (J. Moses, A. Grotjahn, etc.); l’historienne américaine S.F. Weiss sur l’histoire de l’eugénisme allemand de 1904 à 1933 ; A. Bergmann, G. Czarnowski & A. Ehmann sur l’histoire du KWI d’anthropologie, de génétique humaine et d’eugénisme de 1927 à 1945 ; M. Hubenstorf sur les tendances politiques du corps médical allemand dans l’entre-deux-guerre ; B. Leyendecker & B.F. Klapp analysent la recherche médicale allemande sur l’hépatite pendant la guerre et les expérimentations humaines sur les prisonniers ; C.R. Browning sur « Génocide et politique de santé. Les médecins allemands et les Juifs polonais 1939-1941 » ; F. Kudlien sur les crimes des médecins de la Wehrmacht durant la guerre contre l’URSS et enfin M.H. Kater sur « la crise des médecins et de la médecine sous le IIIe Reich ». Les contributions sur Weimar, plus rares dans les autres ouvrages, sont utiles pour comprendre l’atmosphère médicale de l’époque. L’ouvrage présente en outre de nombreux document (textes de J. Moses, du chirurgien Sauerbruch, d’un médecin suisse motocycliste de la Croix Rouge qui visita Varsovie en 1942 et dont le texte fut censuré en Suisse, etc.) et illustrations qui restituent cette atmosphère.

 

S.M. Rapoport & A. Thom (éd.), 1989, Das Schicksal der Medizin im Faschismus, Berlin-Est, VEB Verlag Volk & Gesundheit. Textes d’un Congrès scientifique international des sections européennes de l’IPPNW (médecins contre la guerre nucléaire) tenu en Allemagne de l’Est en 1988. Très nombreuses contributions (64), dont : Müller-Hill sur les recherches de Mengele ; Radil sur l’impact d’Auschwitz sur la science ; Jaroszewski sur l’extermination des aliénés en Pologne ; Späte sur les enseignements à tirer des abus de la psychiatrie ; Jäckle sur la « déjudaïsation » du corps médical ; G. Baader sur les commanditaires et les bénéficiaires des expérimentations humaines ; G. Grau sur le destin des homosexuels au camp de Buchenwald ; Vondra sur les expérimentations sur la Malaria avec les détenus du camp de Dachau ; Herber sur l’utilisation de « matériaux humains » (morts) de personnes exterminées par les chercheurs médicaux ; Taufrovà sur les médecins tchéques dans les camps de concentration ; Winkelmann sur le rôle de la « capitale du mouvement » nazi (= Munich) dans la préparation du ralliement du corps médical à la politique eugénique et raciale nazie ; Szarejko, Wasilewski & Glinski sur les méthodes employées pour exterminer les aliénés mentaux en Pologne occupée ; Thomann sur l’éditeur médical munichois J.F. Lehmann ; S. Schröter et Th. Schröter sur les dangers toujours actuels de « penser avec une image collective de l’ennemi » à travers le cas de l’antisémitisme « normal » (= quotidien) de la profession médicale allemande de l’entre-deux-guerre ; Heiming sur la « physiognomie et les théories raciales sous le NS » ; Harig sur l’exclusion des hommes et femmes médecins juifs à Munich ; Krause sur le destin des 14 hôpitaux et 50 maisons de retraite juifs allemands après 1933 ; Holdorff sur la neurologie sous le NS et en particulier les deux centres de recherche, de réputation internationale, à l’Institut de Breslau (dirigé par Foerster : le « plus important des neurologues allemands de ce siècle » et fondé en 1932 avec l’aide de la Fondation Rockfeller) et au KWI de Recherche sur le Cerveau de Berlin (Hallervorden qui utilisa les cerveaux fournis par l’opération euthanasie) ; le fameux Hanauske-Abel de la controverse avec Vilmar s’interroge sur la « pensée de l’ennemi » (« Les mauvais – ce sont les autres »), et critique les concepts d’identification collective tels que « les Allemands » ou le concept assez flou de « fascisme » (faisant partie de la phraséologie officielle de l’ex-RDA et toujours très utilisé par les milieux intellectuels allemands de gauche), etc. ; S. Hahn et A. Thom sur les conséquences néfastes de la guerre « fasciste » sur la pratique médicale ; Schmiedebach sur « le médecin comme combatant omnipotent » et la « militarisation de la médecine avant 1933 » ; Seithe sur l’évolution de la Croix Rouge Allemande (DRK) de 1933 à 1939 ; Kästner sur les objectifs et l’application de la recherche médicale « d’optimisation de l’efficacité nationale » dans le système de santé nazi ; Eckart sur la médecine tropicale et les révisions qu’elle entraîna dans les projets de politique coloniale nazie de 1933 à 1945 ; Elsner sur la médecine du travail comme instrument du militarisme ; Karbe sur le servive médical militaire et la médecine du travail NS ; Bleker sur le triage des blessés, opérant en premier lieu les soldats récupérables pour l’armée, par les médecins militaires de la Wehrmacht en 1939-1945 ; Seidel & Zallmann sur les certificats médicaux délivrés par les psychiatres concernant les suicides de soldats de la Wehrmacht ; Dörner sur la « Solution finale de la question sociale » par la médecine NS ; Seidel et Neumärker sur l’eugénisme du psychiatre Karl Bonhoeffer ; Pörksen sur les problèmes soulevés par une exposition sur le centre de psychiatrie de Lüneburg et l’euthanasie nazie en 1983 ; Loos sur le destin de l’hôpital psychiatrique de Berlin-Herzberge après 1933 ; Nuhn sur le centre psychiatrique d’Eichberg et ses directeurs de 1938 à 1945 ; Zimmermann et Wieland sur l’euthanasie des enfants dans le centre pédo-psychiatrique de Stadtroda en Thuringe et le rôle du directeur, le psychiatre G. Kloos ; B. Laufs sur le médecin comme « gardien de la communauté NS » ; Möller sur la position ambivalente de l’Eglise évangélique vis-à-vis de la loi de stérilisation ; Knaape sur l’euthanasie et la recherche neurologique sur les enfants handicapés mentaux au centre psychiatrique de Brandenburg-Görden ; Popielski sur la médecine NS à la lumière de la déontologie médicale ; Klivarovà sur les médecins tchéques résistants au nazisme ; Mausbach sur les conséquences directes et indirectes du Procès de Nuremberg contre les médecins ; Weerts sur la résistance des médecins hollandais contre le nazisme ; F. Jung apporte son témoignage d’étudiant en médecine et médecin sous le NS et d’expert sur les stérilisations de masse au moyen de drogues au procès de Nuremberg de 1947 ; E. Luther sur E. Abderhalden et le destin de la revue Ethik sous le nazisme ; Haag sur l’indemnisation très difficile à obtenir, au bout de 40 ans, d’une femme tzigane déportée (qui avait reçu une première « indemnisation définitive » de 22 DM en 1967) ; Schulz sur le neurologue et résistant de l’“Orchestre rouge“ Rittmeister ; Fahrenbach sur le médecin résistant Groscourth et l’ “Europäische Union » ; Ruprecht sur les hommes et femmes médecins anti-militaristes et anti-fascistes avant et pendant la 2e GM ; Volkmer sur le médecin communiste et propagandiste antifasciste émigré en URSS F. Wolf ; A. Thom sur le thème « médecine sous le fascisme » dans la formation en histoire médicale ; Pross sur les médecins de la RFA délivrant – le moins possible selon lui – de certificats pour les victimes de la politique médicale nazie ; etc. La mauvaise qualité d’impression et du papier ne facilite pas la lecture du livre.

 

K.P. Reeg, 1988, F.G.C. Bartels (1892-1968). Ein Beitrag zur Entwicklung der Leistungmedizin im Nationalsozialismus, Husum, Matthiesen, Abhandl. z. Gesch. d. Med. u. d. Naturwiss., 56. Monographie sur ce médecin et bras droit de G. Wagner à la Ligue des Médecins NS qui s’inscrivit au NSDAP dès 1920. Etudie également, à travers le cas de ce fonctionaire médical nazi, la « médecine orientée vers le rendement » (Leistungsmedizin ) particulièrement développée sous le NS.

 

  1. Reiche, 1990, Zur medizinischen Betreuung und sozialen Lage der im Raum Leipzig während des zweiten Weltkrieges eingesetzten ausländischen Zwangsarbeiter, Kriegsgefangenen und KZ-Häftlinge, Th.D. hist. méd. Leipzig.

 

K.H. Roth (éd.), 1984, Erfassung zur Vernichtung: von der Sozialhygiene zum ‘Gesetz über Sterbehilfe‘, Berlin, Verlagsgesellschaft Gesundheit. Contributions de R. Krieg, G. Aly, C. Baatz. La mise en fichier médical de la population : de l’hygiène sociale au projet de loi réglementant l’euthanasie.

 

  1. Schallwig, 1974, Paracelsus’ Bedeutung in der Medizin des Nationalsozialismus . Th. D. hist. méd. Kiel. Sur la figure de Paracelse, le réformateur de la médecine au temps de la Renaissance et instigateur d’une « médecine totale », dans la littérature médicale nazie.

 

  1. Schmidt, 1989, Die Bedeutung Erwin Lieks für das Selbstverstandnis der Medizin in Weimarer Republik und Nationalsozialismus, Th.D. Université Erlangen. Liek, auteur d’un best-seller attaquant la médecine libérale et « enjuivée » en 1925, éditeur de la Hippokrates Verlag et héros de la première heure de la « médecine national-socialiste », avait prédit dans les années 1920 que le cancer était étroitement lié à l’alimentation.

 

H.W. Schmuhl, 1987, Die Synthese von Arzt und Henker, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, Kritische Studien zur Geschichtswissenschaft, vol.75 (d’abord Th. D. Bielefeld 1986).

 

  1. Schwan, 1973, Himmlers Anregungen für die medizinische Forschung. Th. D. hist. méd. Kiel. Le rôle de Himmler dans l’orientation de la recherche médicale.

 

  1. Segal, 1991, Die Hohenpriester der Vernichtung: Anthropologen, Mediziner und Psychiater als Wegbereiter von Selektion und Mord im Dritten Reich, Berlin, Dietz. Ouvrage plus polémique qu’historique, inspiré par Müller-Hill, dont on peut dire, pour être honnête et bien que la thèse centrale soit juste, qu’il en reprend les défauts sans les qualités.

 

  1. Singer, 1979, Nationalsozialismus und Gesundheitspolitik in der « Stadt der Reichsparteitage » im Spiegel der « Nürnberger Zeitung » in der Zeit von 1933 bis 1938. National-socialisme et politique dans la ville de Nuremberg – la ville du gigantesque congrès du NSDAP – à travers le journal local (Th. D. hist. méd. Munich LM).

 

  1. Staundiger, 1985, Die heilkundliche Thematik im Reichsberufswettkampf. Th.D. hist. méd. Würzburg.

 

  1. Stephan, 1986, Das Dresdner Hygiene-Museum in der Zeit des Faschismus (1933-1945), Th. D. méd. Dresde, RDA.

 

  1. Thom, H. Spaar (éd.), 1983, Medizin im Faschismus. Symposium über das Schicksal der Medizin in der Zeit des Faschismus in Deutschland 1933-1945, n° spécial de Medizin und Gesellschaft, 26. Résultats d’un symposium sur la médecine sous le nazisme tenu en RDA avec une majorité de spécialistes du Bloc de l’Est, trois Allemands de l’Ouest et un Anglais (P. Weindling).

 

  1. Thom (éd.), 1989, Das Schicksal der Medizin im Faschismus: Auftrag und Verpflichtung zur Bewahrung von Humanismus und Frieden, Neckearsulm & Munich, Jungjohann Verlagsgesellschaft.

 

  1. Thom & G. I. Caregorodcev (éd.), 1989, Medizin unterm Hakenkreuz, Berlin-Est, VEB Verlag Volk und Gesundheit. Un monument de 500 pages, sous la direction de l’historien de la médecine est-allemand Thom et du Soviétique, membre de l’Académie des sciences médicales d’URSS, Caregorodcev. Sans doute destiné à rattraper en une seule fois le retard historiographique accumulé par rapport à l’Allemagne de l’Ouest, l’ouvrage représente un peu le chant du cygne de l’histoire marxiste-léniniste, version est-allemande, de la médecine sous le nazisme. Selon Thom, l’analyse du fascisme « possède une solide tradition dans notre République (= la RDA) et constitue une des conditions décisives pour l’établissement de l’ordre antifasciste-démocratique après la libération de la dictature fasciste et pour la construction consécutive de la société socialiste » (p.7). Thom reconnaît l’expansion de la recherche, dans ce domaine, en RFA, depuis le milieu des années 1970. Le préambule n’épargne au lecteur occidental, qui en a perdu l’habitude depuis quelques années, aucun des couplets de rigueur sur la « conception historiographique marxiste-léniniste » de l’origine des dictatures fascistes qui furent « la conséquence nécessaire de la crise générale du système capitaliste », de la « phase évolutive impérialiste de l’ordre économique capitaliste » et du « rapport de domination qui se vit menacé de façon croissante par les mouvement ouvriers révolutionnaires devenus puissants et l’ordre socialiste nouvellement instauré en URSS » (Thom, p.17). Cependant, la plupart des articles y compris ceux de Thom lui-même, réalisés par des historiens de la médecine de l’Université Karl-Marx de Leipzig et de l’Institut Karl-Sudhoff d’Histoire de la médecine et des sciences naturelles, constituent des études historiques précises et détaillées, tentant systématiquement de trouver des explications « structurelles », ce qui s’avère parfois fécond (par exemple sur le phénomène de la centralisation du traitement médical et de la politique de santé). Certains articles comblent des domaines encore lacunaires, tel celui de G. Grau sur la « persécution et l’élimination des homosexuels entre 1933 et 1945 », celui de N. Decker sur la politique médicale pratiquée en Pologne occupée, et celui de Caregorodcev et Decker sur les conséquences de l’occupation allemande en Union Soviétique. Le dernier analyse le programme de destruction systématique et « préventive » du peuple russe par les Allemands. Himmler considérait que l’un des buts principaux de la guerre contre l’Union Soviétique résidait dans l’annihilation de 30 millions de Slaves. La conclusion « éthique » (laquelle est déterminée « en dernière instance » par les structures socio-économiques) de Thom, bien qu’intégrant quelques réflexions d’auteurs d’Allemagne de l’Ouest (G. Mann, B. Müller-Hill, etc.), reste dans le ton général du préambule.

 

Volk & Gesundheit, Heilen & Vernichten im NS, 1982, Tübingen, Tübinger Vereinigung für Volkskunde. Travail collectif du groupe de recherche « Volk und Gesundheit » pour une exposition itinérante sur la médecine sous le NS.

 

  1. von Wahlert-Groothuis, 1984, Frauenbild und Frauenheilkunde im Nationalsozialismus, Th. D. hist. méd. Heidelberg. L’image de la femme et son traitement médical sous le NS.

 

  1. Walther, 1988, Ärzte und Zahnärzte im Alldeutschen Verband und in dessen Tochterorganization (1890-1939), Th.D. hist. méd. Mayence. Les médecins et dentistes dans la Ligue Pangermaniste de 1890 à 1939.

 

  1. Weindling, 1989, Health, race and German politics between national Unification and Nazism, 1870-1945, Cambridge, G.B., Cambridge UP. Voir commentaire dans la 2e partie de notre article (« eugénisme »).

 

  1. Wuttke-Groneberg, 1980, Medizin im NS. Ein Arbeitsbuch, Tübingen, Schwäbische V-anstalt (2e éd. 1982). Un imposant volume grand format réunissant 400 pages de documents.

 

  1. Zapp, 1979, Untersuchungen zum Nationalsozialistischen Deutschen Ärztebund (NSDÄB). Th. D. hist. méd. Kiel. Etude de la Ligue des Médecins Allemands Nationaux-Socialistes.

 

  1. Zunke, 1973, Der erste Reichsärzteführer Dr. med. Gerhard Wagner. Th. D. hist. méd. Kiel. La corporation des médecins allemands fut réorganisée selon le « führerprinzip » en 1933, son premier « führer » fut G. Wagner.

 

 

De plus, nous recommandons vivement au chercheur de se tourner, d’une part vers les histoires de telle ou telle université et les histoires des facultés de médecine et, d’autre part, vers les histoires de régions ou villes sous la période NS. Citons ici, mais la liste n’est pas exhaustive :

 

U.D. Adam, 1977, Hochschule und Nationalsozialismus. Die Universität Tübingen im Dritten Reich, Tübingen, J.C.B. Mohr. Avec en annexe une analyse de la fréquentation de l’université par les étudiants sous le NS. Ne comprend malheureusement pas de chapitre par faculté ni d’index des matières.

 

  1. Andree, 1989, « Die Auschaltung jüdischer Mediziner der Universität Breslau und die Gleichschaltung der Ärzteschaft durch den Reichsführer Gerhard Wagner », in L. Bossle, J. Menzel et al (éd.), Nationalsozialismus und Widerstand in Schlesien, Sigmaringen, pp. 105-20.

 

  1. Becker et al. (éd.), 1987, Die Universität Göttingen unter dem Nationalsozialismus, Munich, Saur.

 

  1. van den Bussche, F. Pfäfflin & C. Mai, 1991, « Die Medizinische Fakultät der Hamburger Universität und das Universitätskrankenhaus Eppendorf », in E. Krause, L. Huber & H. Fischer (éd.), Hochschulalltag im ‘Dritten Reich‘. Die Hamburger Universität 1933-1945, Hambourg, Dietrich Reimer, Hamburger Beiträge zur Wissenschaftsgeschichte, n°3, vol. 3, pp. 1259-1384. Cette monumentale monographie sur l’Université de Hambourg sous le IIIe Reich (3 vol., 1500 pages), contient de plus un article de C. Hünemörder « Biologie und Rassenbiologie in Hamburg 1933 bis 1945 » (vol.3, pp.1155-1196) qui traite de l’anthropologue W. Scheidt.

 

  1. Golczewski, 1988, Kölner Universitätslehrer und der Nationalsozialismus, Cologne, Bölhau, Studien zur Geschichte der Universität zu Köln, vol.8. Rédigé à partir d’un travail d’archives très précis. Contrairement au titre, traite également des étudiants. On notera en particulier le chapitre « Von der Rassenhygiene zur Humangenetik », pp.363-72.

 

H.-J. Hellmich, 1989, Die Medizinische Fakultät der Universität Freiburg i. Br. 1933-1945. Eingriffe und Folgen nationalsozialistischer Personalpolitik, Th. D. méd. Fribourg.

 

  1. Kästner & A. Thom (éd.), 1990, 575 Jahre Medizinische Fakultät der Universität Leipzig, Leipzig, Johann Ambrosius Barth. L’historien de la médecine A. Thom traite le chapitre « von 1933 bis 1945 », pp.162-202. On lira également avec profit les chapitres antérieur et suivant.

 

  1. Schmidt et al. (éd.), 1983, Alma mater Jenensis. Geschichte der Universität Jena, Weimar, Hermann Bölhaus, pp. 287-297 : « Die Universität Jena unter dem Faschismus (1933 bis 1945) ».

 

W.C. Schneider, 1985, « Die Chronik der Stadt Stuttgart 1933 bis 1945 und die ‘Ausscheidung Minderwertiger », in Demokratie- & Arbeitergeschichte Jahrbuch 4/5, F. Mehring, Stuttgart, pp.232-310. Article très complet et écrit dans un style limpide sur l’élimination médicale des « êtres inférieurs » dans la ville de Stuttgart. Pour montrer l’imprégnation des milieux médicaux allemands par l’eugénisme avant 1933, Schneider aurait pu rappeler que le premier président de la branche locale de la Société d’Hygiène Raciale fut le célèbre généticien-médecin-statisticien Weinberg, d’origine à moitié juive et auteur de la « Loi Hardy-Weinberg » en génétique.

 

  1. Seidler, 1991, Die Medizinische Fakultät der Albert-Ludwigs-Universität Freiburg im Breisgau. Grundlagen und Entwicklungen, Berlin, Springer. Cette excellente monographie comprend un chapitre très dense sur la « Faculté sous le IIIe Reich » pp. 293-383. On peut également trouver des informations intéressantes aux chapitres antérieur (Weimar) et postérieur (« Die Nachkriegszeit » : « Die Epuration » et « Die Fakultät und die Nürnberger Ärzteprozesse »).
  2. Wechsler, 1991, La Faculté de Médecine de la « Reichsuniversität Strassburg » (1941-1945). A l’heure nationale-socialiste, Th. D. méd. Strasbourg. Cette thèse d’un étudiant en médecine français comble un vide de l’historiographie allemande. Travail très documenté, par de nombreuses recherches en archives et par des prises de contact avec les survivants, sur la faculté de médecine de Strasbourg de 1941 à 1945. Situe l’analyse dans le double contexte de l’Alsace occupée et de l’Allemagne NS. Etudie aussi bien le financement, les procédures de nomminations et le cursus étudiant que les recherches en camps de concentration des Prof. Hirt, Bickenbach et Haagen. Se penche également sur la dénazification et le destin des professeurs après 1945.

 

  1. Wuttke-Groneberg, 1988, « Medizin, Ärzte, Gesundheitspolitik », in O. Borst (éd.), Das Dritte Reich in Baden und Würtemberg, Stuttgart, Konrad Theiss, éd. par la capitale du Land Stuttgart et la section d’histoire régionale de l’Institut d’Histoire de l’Université de Stuttgart, pp. 211-235.

 

Articles depuis 1980 (sauf exception) :

 

  1. van den Bussche, 1991, « Les études médicales en Allemagne sous le régime nazi », Cahiers de Sociologie et de Démographie Médicales, Paris, avril-juin, 31 (2): 93-119.

 

J.S. Boozer, 1980, « Children of Hippocrates: doctors in Nazi Germany », Annals of the American Academy of Political and Social Sciences, …

 

Bloch , 1973-74, « The Berlin correspondence in JAMA during the Hitler regime », Bulletin of the History of Medicine, 47: 297-305 ; 48: 146-47.

  1. Coleman, 1986, « The physician in Nazi Germany », Bulletin of the History of Medicine, 610 (2): 234-40.

 

  1. Degkwitz, 1985, « Medizinisches Denken und Handeln im Nationalsozialismus », Forschritte der Neurologie-Psychiatrie, Stuttgart, 53 (6): 212-25.

 

  1. Fahrenkrug, 1990, « Alcohol and the State in Nazi Germany, 1933-1945 », in S. Barrows & R. Room (éd.), Drinking, Berkeley, University of California Press, pp.315-34.

 

  1. Fanghänel, H. Spaar, A. Thom, 1988, « Die Schatten der Vergangenheit. Zur Veröffentlichung des Tagesbuches des Anatomen Hermann Voss aus den Jahren 1932 bis 1942 », Zeitschrift für die Gesamte Hygiene und ihre Grenzgebiete (Berlin), 34 (12): 715-7.

 

  1. Gilman, 1985, « The mad man as artist: medicine, history and degenerate art », Journal of Contemporary History, Londres, 20 (4): 575-94.

 

  1. Hahn, 1989, « Antisemitismus in der Wissenschafts- und Gesundheitspolitik der Weimarer Republik. Zum besonderen Gedächtnis an Julius Moses (1868-1942) », Zeitschrift für die Gesammte Innere Medizin, Leipzig, 15 mai, 44 (10): 313-5.

 

  1. Harrington, 1989, « Essay review : Race hygiene and Nazi medicine », Journal of the History of Biology, 22 (3): 501-5.

 

  1. Haug, 1984, « Die Reichsarbeitsgemeinschaft für eine Neue Deutsche Heilkunde (1935-1936) », Wurzburger Medizinhistorische Mitteilungen, Pattensen, 2: 117-30.

 

  1. Jäckel, 1983, « Medizin im Nationalsozialismus und ihr Widerschein in der gegenwart », Frankfurter Hefte, 38 (3): 31-8.

 

K.H. Karbe, 1983, « Das Betriebarztsystem und das Schicksal der Arbeitsmedizin im faschistischen Deutschland », Zeitschrift für die Gesamte Hygiene und ihre Grenzgebiete, Berlin-Est, (oct.), 29 (10): 640-4. La destinée de la médecine du travail sous le NS.

 

  1. Kästner, 1988, « Die Leistungsmedizinische Orientierung der ärztlichen Ausbildung in Deutschland in den Jahren 1933-1945 », Zeitschrift für die Gesamte Hygiene und ihre Grenzgebiete, Berlin-Est, 34 (6): 377-8.

 

  1. H. Kater, 1983, « Die ‘Gesundheitsführung‘ des Deutschen Volkes », Medizinhistorisches Journal, 18 (4): 349-75.

 

M.H. Kater, 1985, « Doctor Leonardo Conti and his nemesis: the failure of centralized medicine in the Third Reich », Central European History, Atlanta GA, 18 (3/4): 299-325.

 

M.H. Kater, 1987, « Ärzte und Politik in Deutschland, 1848 bis 1945 », in W.F. Kümmel (éd.), Jahrbuch für Geschichte der Medizin der Robert Bosch Stiftung, vol.5, Stuttgart, Hippokrates, pp.34-48. Une mise en perspective historique des rapports des médecins à la politique indispensable du célèbre historien canadien.

 

M.H. Kater, 1987b, « Hitler’s early doctors: Nazi physicians in predepression Germany », Journal of Modern History, Chicago, 59 (1): 25-52.

 

M.H. Kater, 1987c, « Medizin und Mediziner im Dritten Reich. Ein Bestandsaufnahme », Historische Zeitschrift, 244 (2): 299-352

 

  1. Kudlien, 1980, « Sauerbruch und der Nationalsozialismus », Med.hist. J., 15: 201-222.

 

  1. Kudlien, 1982, « Max von Gruber und die frühe Hitlerbewegung », Med.hist. J., 17: 373-389.
  2. Kudlien, 1984, « Der Ärzte-Anteil in der frühen NS-Bewegung: ein soziologisch-soziographisches Problem », Med.hist. J, 19: 363-384.

 

  1. Lekisch & J.H. McDonald, 1989, « The politics of choice: roles of the medical profession under the nazi rule », Texas Medicine, Austin TX, 85 (6): 32-9.

 

  1. Lempp, 1984, « Die Medizin und der Mensch in den vergangenen 50 Jahren », Universitas, Stuttgart, 39 (457): 675-84.

 

  1. Maurer, 1985, « Medizinalpolizei und Antisemitismus: die deutsche Politik der Grenzsperre gegen Ostjuden im ersten Weltkrieg », Jahrbücher fur Geschichte Osteuropas, Breslau (Pologne), 33 (2): 205-30. Un antécédent intéressant dans l’utilisation de la « police médicale » pour empêcher l’immigration juive durant la 1ère Guerre mondiale.

 

  1. Mitchell, 1989, « Murderous Science », Australian and New Zealand Journal of Psychiatry, New South Wales, mars, 23 (1): 15-6.

 

  1. Moss, 1987, « The abuse of medicine as a political power in Nazi Germany », Medicine and War, Chichester, janv.-mars, 3 (1): 43-7.

 

  1. Nabielek, 1985, « Anmerkungen zu Paul Diepgens Selbsteinschätzung seiner Tätigkeit an der Berliner Universität während des NS-Regime », Zeitschrift für die Gesamte Hygiene, 31 (5): 309-14. Il semblerait que l’évaluation faite par le célèbre historien de la médecine Diepgen (directeur de l’Institut d’Histoire de la Médecine et des Sciences naturelles à l’Université de Berlin de 1930 à sa mise à la retraite en 1947), de sa propre activité sous le NS, n’ait pas emporté l’adhésion de cet historien de l’Allemagne de l’Est.

 

  1. Schneck, 1983, « Frauenheilkunde und Geburtshilfe in der Zeit des deutschen Faschismus 1933-1945 – Zum Schicksal der soziale Gynäkologie im ‘Dritten Reich‘ », Zeitschrift für die Gesamte Hygiene und ihre Grenzgebiete, Berlin-Est, (oct.), 29 (10): 645-7.

 

L.D. Stokes, 1985, « Professionals and national socialism: the case histories of a small-town lawyer and physician, 1918-1945 », German Studies Review, 8 (3): 449-80.

 

  1. Thom, 1989, « Ergebnisse und Probleme der medizinhistorischen Forschung zu den Auswirkungen der faschistischen Diktatur in Deutschland auf die Medizin und das Gesundheitswesen », Zeitschrift für Arztliche Fortbildung, Iéna, 83 (7): 344-9.

 

  1. Thom, 1991, « Wandlungen der Wirkungsformen und Funktionen medizinisch-wissenschaftlicher Gesellschaften unter den Bedingugen der faschistischen Diktatur in Deutschland », Zeitschrift für die Gesamte Hygiene, 37 (3): 124-6.

 

  1. Tutzke, 1985, « Zum Verhältnis von Wissenschaft und Macht, gezeigt an der Entwicklung der Berliner Medizinischen Fakultät von 1900 bis 1945 », Zeitschrift für die Gesamte Hygiene, 31 (12): 728-30.

 

  1. Tutzke, 1985, « Zur Wirksamkeit Ferdinand Sauerbruchs (1875-1951) in der Periode der antifaschistische-demokratischen Umwälzung », Zeitschrift für die Gesamte Hygiene, 31 (5): 318-20.

 

 

 

II – Expérimentations humaines – médecine dans les camps de concentration

 

La liste des 82 séries d’expérimentations humaines menées dans les camps de concentration est donnée par W. Wuttke-Groneberg 1980, document 187, pp.322-25.

 

G.J. Annas & M. A. Grodin (éd.), 1992, The Nazi Doctors and the Nuremberg Code. Human Rights in Human Experimentation, New York-Oxford, Oxford University Press. Les expérimentations médicales humaines menées par les nazis pendant la 2e Guerre mondiale conduirent, lors du procès de Nuremberg, les Américains à développer une jurisprudence et un code éthique international en matière de médecine. Le livre porte pour les trois quarts sur l’élaboration et l’influence actuelle de ce code. Toutefois, la 1ère partie – « The Nazi Doctors and the Medical Experiments » – consacre un historique à la question : R.N. Proctor, « Racial Medicine and Human Experimentation », l’Allemand C. Pross, « Nazi Doctors, German Medicine and Historical Truth » et Eva Mozes-Kor, fondatrice et présidente du CANDLES (Enfants des Survivants aux Expérimentations Nazies Mortelles à Auschwitz), sur les expérimentations du Dr. Mengele sur les jumeaux. Proctor, un spécialiste américain de la médecine nazie dont nous reparlerons (IIe partie), sociologue des sciences et très intéressé par les rapports entre « science » et « valeurs », nous livre une réflexion générale sur la science étayée par une connaissance historique approfondie du sujet. Il y critique la thèse de la nature « démocratique » inhérente de la science ou de son prétendu « apolitisme » et selon laquelle sa « politisation » ménerait forcément à sa destruction. Le cas des sciences bio-médicales sous le nazisme, qu’il connaît bien pour y avoir consacré un excellent ouvrage et qu’il rappelle ici de façon synthétique, démontre le contraire de cette thèse. Pross, l’un des organisateurs du mouvement de « réveil » historique à Berlin en 1980 au sujet du rôle de la médecine sous le nazisme, nous offre un article très intéressant sur l’implication de la médecine « ordinaire » sous le nazisme, de la part de chercheurs renomés qui n’étaient ni nazis actifs ni médecins-SS dans des activités contraires à l’éthique médicale, tel Voss, professeur d’anatomie à l’Université de Iéna (RDA) après 1945 et dont le manuel d’anatomie fut utilisé par tous les étudiants de médecine des deux Allemagnes de l’après-guerre. La fin de l’article – « Historiographie et politique » – relate de façon fascinante l’histoire des rapports de la médecine allemande à son passé de 1945 à 1992. Mme Eva Mozes-Kor, une survivante des expériences du Dr. Mengele sur les jumeaux, fournit un témoignage direct de la petite fille de 9 ans qu’elle était à Birkenau de 1944 à 1945. Arrachée dès l’arrivée du train à ses parents et ses deux soeurs plus âgées qu’elle ne revit jamais, elle subit avec sa soeur jumelle les injections toxiques du Dr. Mengele.

 

International Auschwitz Commitee (éd.), 1986, Nazi Medicine : Doctors, Victims and Medicine in Auschwitz, New York, Howard Fertig, 3 vol. Ouvrage non consulté.

 

H.G. Kühn, 1985, Die Verbrechen der SS-Ärzte im Konzentrationslager Buchenwald – der antifaschistische Widerstand im Häftlingskrankenbau: medizinische und medizinhistorische Probleme, Th. méd. Berlin-Est (Akad. Ärztliche Fortbldg. DDR).

 

  1. Lechner & A. Moos (éd.), 1988, Resi Weglein. Als Krankenschwester im KZ Theresienstadt. Erinnerungen einer Ulmer Jüdin, Stuttgart, Silberburg, Die NS-Zeit in der Region Ulm-Neu-Ulm. Vorgeschichte, Verlauf, Nachgeschichte, vol.2. Avec présentation des éditeurs et histoire de la communauté juive d’Ulm.

 

Menschenversuche. Wahnsinn und Wirklichkeit, 1988, Cologne, Kölner Volksblatt Verlag. Un petit ouvrage collectif s’attaquant au problème des expérimentations humaines et même animales. La plus grande partie concerne la période NS avec des contributions de G. Baader sur les expérimentations humaines dans les camps de concentration, S. Schleiermacher sur les « matériaux humains » utilisés par l’organisation de la recherche SS « Ahnenerbe », H. Kaupen-Hass sur les continuités entre eugénisme ou expérimentations hormonales sous le nazisme et technologie de reproduction et génétique d’après 1945. F. Hansen examine le cas des médecins ayant fait des expérimentations humaines dans les camps de concentration et emmenés très rapidement après 1945 par les Américains pour travailler dans leurs bases militaires et spatiales aux Etats-Unis (le fameux projet « Paperclip ») : « sans les expérimentations humaines de l’Allemagne nazie, (…) la technologie spatiale et une de ses sections, la physiologie spatiale, n’aurait pu se développer à la vitesse à laquelle elle s’est développée » (p.99).

 

  1. J. Micheels, 1989, Doctor n° 117641. A Holocaust Memoir, New Haven-Londres, Yale University Press. Autobiographie.

 

  1. Perl, 1979, I was a doctor in Auschwitz, New York, Arno Press (réédition du livre de 1948).

 

  1. Ritscher, 1988, Arzt für die Häfltlinge: aus dem Leben Walter Krämers, Weimar-Buchenwald, Nationale Mahn- und Gedenkstatte Buchenwald.

 

  1. Scherf, 1987, Die Verbrechen der SS-Ärzte im KZ-Buchenwald – der antifaschistische Widerstand im Häftlingskrankenbau: 2. Beitrag -juristiche Probleme, Th. D. droit, Humboldt Universität, Berlin-Est.

 

  1. Schneider & H. Stein, 1986, IG-Farben – Buchenwald – Menschenversuche. Ein dokumentarischer Bericht, n°26 des « Buchenwaldheft ». Les divisions pharmaceutiques des groupes industriels IG-Farben et Hoechst tirèrent un immense profit scientifique et financier (le Konzern IG-Farben accrut son profit net de 1700% de 1933 à 1943) des cobayes humains fournis à bon prix par le camp de Buchenwald, en particulier pour leur recherches séro-bactériologiques très utiles à la médecine militaire. Edité également : 1986, Kassel, Brüder-Grimm-V.

 

  1. Schulz, 1989, Zur Organisation und Durchführung der zahnmedizinischen Versorgung durch die Waffen-SS in den Konzentrationslagern während der Zeit des NS, Th.D. hist. méd. Bonn.

 

  1. Vondra, 1989, Malariaexperimente in Konzentrationslagern und Heilanstalten während der Zeit des Nationalsozialismus, Th. D. hist. méd. Hannovre.

 

Articles :

 

  1. Angell, 1990, « The nazi hypothermia experiments and unethical research today », New England Journal of Medicine, 322 (20): 1462-4.

 

G.J. Annas & M.A. Grodin, 1990, « The nazi doctors and the Nuremberg code : relevance for modern medical research », Med. War, 6 (2): 120-3.

 

R.L. Berger, « Nazi science – the Dachau hypothermia experiments », New England Journal of Medicine, 322 (20): 1435-40.

 

  1. Byman, 1989, « Bitterfruit. The legacy of Nazi medical experiments », Minnesota Medicine (St. Paul MN), (oct.), 72 (10): 580-6.

 

  1. Browning, 1988, « Genocide and Public Health: German doctors and Polish Jews 1939-1941 », Holocaust and Genocide Studies, 3: 21-36.

 

  1. Fischer, 1988, « Arztliche Versorgung, sanitäre Verhältnisse und Humanversuche im Frauenkonzentrationslager Ravensbrück », Gesnerus, 41 (pt.1): 49-66.

 

C.M. Godfrey, 1986, « Mengele’s conduct: who was responsible? », Canadian Medical Association Journal, Ottawa, 15 fév., 134 (4): 305.

 

G.B. Grunfeld, 1991, « Ethics of using Nazi research », Journal of Medical Ethics, Londres, 17 (3): 162.

 

Lachman, 1977, « Experiments of Nazi doctor August Hirt », Bulletin of the History of Medicine, 51: 594-602.

 

R.J. Lifton, 1982, « Medicalized killing in Auschwitz », Psychiatry, 45 (4): 283-97.

 

R.J. Lifton, 1983, « The doctors of Auschwitz: the biomedical vision », Psychohistory Review, Springfield IL, 11 (2-3): 36-46.

 

  1. Mc Kale, 1981, « Purging Nazis: the postwar trials of female German doctors and nurses », Proceedings of the South Carolina Historical Association (Greenville), 156-70.

 

  1. Moe, 1984, « Should the Nazi research data be cited ? », Hastings Center Report (New York), (déc.), 14 (6): 5-7.

 

S.G. Post, 1991, « The echo of Nuremberg: Nazi data and ethics », Journal of Medical Ethics, 17 (1): 42-4.

 

W.E. Seidelman, 1985-1986, « The professional origins of Dr. Joseph Mengele », Canadian Medical Association Journal, 15 avril, 134 (8): 865 & 1 déc., 133 (11): 1169-71.

 

W.E. Seidelman, 1986, « Animal experiments in Nazi Germany », Lancet, 24 mai, 1 (8491): 1214. Un « paradoxe » de la législation nazie : en août 1933, Göring, à la demande des députés nazis, interdit la vivisection animale sur le territoire prussien sous peine de déportation en camps de concentration. Quelques années plus tard, les chercheurs pouvaient s’approvisioner en « cobayes humains ».

 

W.E. Seidelman, 1988, « Mengele medicus: medicine’s Nazi heritage », Milbank Quaterly, NY, 66 (2): 221-39.

 

W.E. Seidelman, 1989, « Legacy of the Nazis », Nature, 21 sept., 341 (6239): 180.

 

W.E. Seidelman, 1991, « Medical selection: Auschwitz antecedents and effluent », International Journal of Health Services, Westport CT, 21 (3): 401-15.

 

  1. Winau, 1988, « Versuche mit Menschen », in K. Hinteregger (éd.), Mensch, Medizin, Gesellschaft, Innsbruck, Internationale Mediziner Arbeitsgemeinschaft, pp.31-9.
  2. Yeide, 1987, « Killing in the name of healing », Medical Humanities Review, Galveston TX, 1 (2): 43-6.

 

  1. Zofka, 1986, « Der KZ-Arzt Josef Mengele zur Typologie eines ns-Verbrechers », Vierteljahreshefte für Zeitgeschichte, 18 (1): 245-67.

 

 

 

III – Exclusions, émigrations, persécutions et résistances des médecins juifs et opposants politiques

 

  1. Blank, 1984, Die « Auschaltung » jüdischer Arzte und Zahnärzte in Wiesbaden durch den NS, Th.D. hist. méd. Mayence. Le destin des médecins et dentistes juifs de la ville de Wiesbaden dont 44% émigrèrent.

 

  1. van den Bussche (éd.), 1990, Anfälligkeit und Resistenz. Medizinische Wissenschaft und politische Opposition im « Dritten Reich », Hamburger Beiträge zur Wissenschaftsgeschichte, Berlin, Dietrich Reimer. Autant le volume de 1989 sur l' »adaptation » était épais, autant celui-ci sur la « résistance » est mince. Si l’on retire les articles consacrés à la « receptivité », ce qui reste sur la « résistance » se limite à une cinquantaine de pages aux lignes très écartées, ce qui est somme toute proportionnel à la dimension du phénomène. Le livre reprend les allocutions prononcées à l’occasion d’une commémoration en l’honneur des résistants de la faculté de médecine qui furent exécutés sous le nazisme. Un bâtiment de la faculté a été rebaptisé du nom de deux étudiants résistants, membres de la branche locale du groupe de la « Rose blanche » de Munich. Comme les étudiants de Munich, Margaretha Rothe et Friedrich Geussenhainer payèrent de leur vie leur action. F. Kudlien propose des réflexions sur le statut des résistants au nazisme selon la juridiction de la RFA et sur la notion et les possibilités de « résistance » sous le IIIe Reich. Dans la 1ère partie, G. Baader montre que l’hygiène sociale possédait une vision déjà suffisament biologisante pour pouvoir s’adapter sans trop de difficultés au NS. W. Wuttke, de son côté, souligne les affinités entre les deux « médecines rivales » (la médecine académique et les « médecines naturelles ») et l’idéologie NS.

 

  1. Drexler, S. Kalinski, H. Mausbach, 1990, Ärztliches Schicksal unter der Verfolgung 1933-1945 in Frankfurt/M und Offenbach, Francfort, Landesärztekammer. Francfort était l’une des villes allemande avec la plus forte densité juive d’Allemagne. La forte communauté médicale juive de cette capitale financière fut particulièrement touchée par l’avènement du nazisme. Le livre étudie surtout les conséquences de la législation antisémite et des persécutions pour les médecins juifs de Francfort et l’histoire d’un hôpital israëlite entre 1933 et 1945.

 

  1. Gumpert, 1983, Hölle im Paradies. Selbstdarstellung eines Arztes, Hildesheim, Gerstenberg, Exilliteratur, vol. 17. L’autobiographie d’un médecin juif berlinois.

 

  1. Jäckle, 1988, Schicksale jüdischer und « staatsfeindlicher » Ärztinnen und Ärzte nach 1933 in München, éd. par « Liste Demokratischer Ärztinnen und Ärzte München », Munich. Le destin des médecins juifs et opposants politiques et d’un hôpital juif sous le IIIe Reich à Munich. L’hôpital fut dissous en 1942. Les 45 derniers patients et le personnel médical furent déportés à Theresienstadt. Seuls le directeur de l’hôpital et sa femme survécurent.

 

  1. Konert, 1988, Theodor Brugsch: Internist und Politiker, Leipzig, S. Hirzel. La vie d’un professeur de médecine libéral révoqué par les nazis.

 

  1. Leibfried & F. Tennstedt, 1980, Berufsverbote und Sozialpolitik 1933. Die Auswirkungen der nationalsozialistischen Machtergreifung auf die Krankenkassenverwaltung und die Kassenärzte, Brême, Forschungsschwerpunkt Reproduktionsrisiken, soziale Bewegungen und Sozialpolitik Universität Bremen. Un ouvrage d’histoire sociale et politique de la médecine allemande très riche sur l’exclusion des médecins juifs ou politiquement indésirables (communistes et socialistes) des caisses médicales et des administrations d’assurance-santé après 1933. Les deux auteurs considèrent que la seule études des cas « extrêmes (médecins des camps de concentration, médecins participant à l’opération euthanasie, etc.) passe à côté de la normalité de l’extrême (…) et que cette tendance peut tomber dans la légitimation de cette normalité, dans la mesure où elle ne définit que quelques boucs émissaires médicaux » (p.1). C’est pourquoi ils tournent toute leur attention sur le cas « banal » et administratif des caisses de santé qui permettent de comprendre la « violence au quotidien » contre les médecins juifs dès 1933. Ils utilisent pour cela une importante documentation administrative et de presse, mais également des autobiographies et des interviews avec des médecins juifs exclus de ces caisses et émigrés par la suite. 3e éd. : 1981, Die Auswirkungen der nationalsozialistischen Machtergreifung auf die Krankenkassenverwaltung und die Kassenärzte: Analyse, Materialen zu Angriff und Selbsthilfe, Erinnerungen, , Brême, Forschungsschwerpunkt Reproduktionsrisiken, Soziale Bewegungen und Sozialpolitik, Université de Brême.

 

  1. Niermann, S. Leibfried, 1988, Die Verfolgung jüdischer und sozialistischer Ärzte in Bremen in der « NS »- Zeit, Brême, Steintor. Le destin des médecins juifs de la ville de Brême et les persécutions politiques.

 

  1. Pross & R. Winau, 1984, Nicht misshandeln: das Krankenhaus Moabit, Berlin, Fröhlich & Kaufmann, Stätten der Geschichte Berlins, vol.5. L’histoire de cet hôpital juif de Berlin.

 

  1. Schulz, 1981, Dr. John Rittmeister, Nervenarzt und Widerstandskämpfer, Th.D. méd. Humboldt-Universität, Berlin-Est.

 

  1. Stielike, 1985, Die Ausschaltung rassisch und politisch verfemter Ärzte im ersten Jahr des ‘Dritten Reich’. Th.D. hist. méd. Kiel. La révoquation des médecins juifs ou aux opinions politiques interdites à partir de 1933.

 

K.P. Werle, 1974, Formen des Widerstands deutscher Ärzte 1933 bis 1945. Th. D. hist. méd. Kiel. Les diverses formes de « résistance » adoptées par les médecins entre 1933 et 1945.

 

Articles :

 

  1. Baader, 1984, « Politisch motivierte Emigration deutscher Arzte », Berichte zur Wissenschaftsgeschichte, 7 (2):67-84.

 

  1. Fahrenbach, 1991, « Jüdische Ophtalmologen in der Zeit des Faschismus », Zeitschrift für Arztliche Fortbildung, Iéna, 25 fév., 85 (3-4): 171-3.

 

  1. Hachenburg, 1985, « A non-Aryan doctor in Nazi Germany in the thirties », Irish Medical Journal, Dublin, 78 (12) : 368-70.

 

  1. Hahn, 1988, « Julius Moses (1868-1942) – Jude, Arzte, Sozialdemokrat. Zum Gedächtnis an ein Opfer des faschistischen Antisemitismus », Zeitschrift für die Gesamte Hygiene, 34 (12): 712-5.

 

  1. Hahn, 1991, « Zum Schicksal jüdischer Arzte nach 1933 in Leipzig », Zeitschrift für Arztliche Fortbildung, Iéna, 25 fév., 85 (3-4): 174-6.

 

  1. Hollander, 1985, « Die Leiden der jüdischen Dermatologen unter dem Nazi-Regime », Dermatologische Monatsschrift, Leipzig, 171 (8): 513-22.

 

V.W. Kaiser & A. Völker, 1989, « Die Geschichte der halleschen Ars medica Judaica. VI. Die Jahre 1933 bis 1945 », Zeitschrift für die Gesammte Innere Medizin, Leipzig, 15 juillet, 44 (14): 426-32.

 

  1. Krebs, 1980, « Wie ich aus Deutschland vertrieben wurde. Dokumente mit Kommentaren », Medizinhistorisches Journal, 15 (4): 357-77.

 

H.P. Kröner, 1989, « Die Emigration deutschsprachiger Mediziner im Nationalsozialismus », Berichte für Wissenschaftsgeschichte, 12 (Sonderheft): 1-44.

 

H.P. Kröner, 1991, « Zwischen Arbeitslosigkeit und Berufsverbot: die deutschsprachige Arzte-Emigration nach Palästina 1933-1945 », Berichte für Wissenschaftsgeschichte, 14 (3): 169-80.

 

  1. Kudlien, 1986, « Werner Leibbrand als Zeitzeuge: Ein ärztlicher Gegner des NS im Dritten Reich », Med.hist. J, 21 (3-4): 332-52.

 

  1. Leibfried, 1982, « Stationen der Abwehr. Berufsverbote für Arzte im Deutschen Reich 1933-1938 und die Zerstörung des sozialen Asyls durch die Organisierten arzteschaften des Auslands », Bulletin des Leo Baeck Instituts, Tel-Aviv, 62: 3-39.

 

  1. Leimkugel & W.D. Müller-Jahncke, 1987, « Zur Emigration jüdischer Apotheker aus Berlin », Pharmazeutische Zeitung, Francfort /M., 8 oct., 132 (41): 2561-8.

 

  1. Levy, 1988, « Jewish immigrant physicians from Nazi Germany and their contribution to medicine in Israel » (hébreux), Harefuah, Tel-Aviv, 15 fév., 114 (4): 205-10.

 

  1. Meyer, 1989, « Medizinische Ausbildung 1933 in Deutschland – die Haltung der Antifaschisten », Zeitschrift für Ärztliche Fortbildung, Iéna, 83 (7): 375-9.

 

D.S. Nadav, 1985, Julius Moses (1868-1942) und die Politik der Sozialhygiene in Deutschland, Gerlingen, Bleicher, Schriftenreihe des Instituts für Deutsche Geschichte Universität Tel Aviv. Bien que la plus grande partie de l’ouvrage porte sur l’histoire de l’hygiène sociale et de ses liens politiques en Allemagne d’avant 1933, le dernier chapitre traite du destin de cette discipline après 1933 et contient des éléments biographiques sur ce médecin juif, déporté à Theresienstadt en 1942 à l’âge de 74 ans, où il mourrut quelques mois plus tard, ainsi que sur d’autres hygiénistes sociaux juifs, tel Benno Chajes, le successeur de Grotjahn à la chaire de l’Université de Berlin, qui émigra en Palestine en 1933 après avoir été révoqué.

 

  1. Nemitz, 1985, « Julius Moses – Arzt und Politiker, Bulletin des Leo Baeck Instituts, Tel-Aviv, (71): 21-33. En 1933, Moses était le seul député SPD (et même de l’ensemble des partis de gauche) a être en même temps médecin (contre 9 députés-médecins du NSDAP) et il était chargé d’orienter la politique médicale de ce parti.

 

  1. Niederland, 1985, « Deutsche Ärzte-Emigration und gesundheitspolitische Entwicklungen in “Eretz Israel“ (1933-1948) », Med. hist. J. , 20: 149-184.

K.M. Pearle, 1981, Preventive medicine: the refugee physician and the New Yok medical community, 1933-1945, Brême, Research Center on Social Conditions, Social Movements, and Social Policy at the University of Bremen.

 

K.M. Pearle, 1984, « Ärzteemigration nach 1933 in die USA: Der Fall New York », Med. hist. J. , 19: 112-137.

 

  1. Schlenka & B. Junge, 1989, « Schicksale Magdeburger jüdischer Dermatologen im Nazi-Reich. Carl Lennhoff und Otto Schlein », Dermatologische Monatsschrift, Leipzig, 175 (5): 307-12.

 

  1. Schneck, 1987, « Über den Exodus medizinischer Hochschullehrer der Berliner Universität während des deutschen Faschismus (1933-1945) », Wissenschaftiche Zeitschrift der Humboldt-Universität zu Berlin, Mathematisch-Naturwissenschaftliche Reihe, Berlin-Est, 36 (1-2): 120-2.

 

  1. Schneck, 1985, « Zur Frage des Exils von Wissenschaftlern deutscher medizinischer Fakultäten in der Zeit des Faschismus – Eine quantifizierende Untersuchung », Zeitschrift für die Gesamte Hygiene, 31 (5): 306-9.

 

  1. Winter & N. Levy, 1986, « Medicine in Palestine following the flight of Jewish physicians from Nazi Germany », Adler Museum Bulletin, Johannesburg – Afr. Sud, 12 (3): 19-23.
  2. Wolferman, 1984, « Refugee physicians in Italy and Switzerland from 1933 to 1946 », Bulletin des Leo Baeck Instituts, Tel-Aviv, 68: 59-64.

 

 

IV – Infirmiers (-ères), dentistes, pharmaciens

 

  1. Baumbach, 1987, Zum Faschisierungsprozess innerhalb der Freien Schwesternschaft in Deutschland 1933-1938 unter besonderer Berücksichtigung der Zeitschrift « Die Deutsche Schwester », Th.D. Akad. Ärztliche Fortbildung, Berlin-Est.

 

  1. Guggenbichler, 1988, Zahnmedizin unter dem Hakenkreuz: Zahnärzteopposition vor 1933; NS-Standespolitik 1933-1939, Francfort, Mabuse.

 

  1. Kirchhoff (éd.), 1987, Zahnmedizin und Faschismus, Marbourg, V. Arbeiterbewegung und Gesellschaftswissenschaft.

 

  1. Kleine, 1989, Die Zahnheilkunde in der Zeit der faschistischen Diktatur in Deutschland (1933-1945), Th. D. hist. méd. Dresde, RDA.

 

  1. Leimkugel, 1991, Wege jüdischer Apotheker. Die Geschichte deutscher und österreichisch-ungarischer Pharmazeuten, Francfort, Govi-Verlag, d’abord Th.D. hist. pharm. Heidelberg 1990.
  2. Schröder, 1988, NS-Pharmazie: Gleichshaltung des deutschen Apothekenwesens im Dritten Reich. Ursachen, Voraussetzungen, Theorien und Entwicklungen, Stuttgart, Wissenschaftliche Verlagsgesellschaft.

 

  1. Schröder, 1991, Schicksale jüdischer Zahnärzte und Dentisten in Leipzig nach 1933, Th. hist. méd. Leipzig.

 

  1. Stein, 1989, Entwicklung und Funktion des Systems der zahnärztlichen Fortbildung in den Jahren der faschistischen Diktatur in Deutschland, Th.D. hist. méd. Leipzig.

 

  1. Steppe (éd.), 1989, Krankenpflege im NS, Francfort, Mabuse. Ouvrage collectif sur les infirmiers et infirmières sous le IIIe Reich.

 

Articles :

 

  1. Hahn, 1989, « Faschistische Ideologie und Krankenpflege in Deutschland von 1933 bis 1945 », Zeitschrift für Arztliche Fortbildung, Iéna, 83 (7): 359-61.

 

 

 

V – Euthanasie et Psychiatrie : l’historiographie sur la question depuis 1980 (par ordre alphabétique et inclues Th.D depuis 1970)

 

  1. Aly, K.F. Masuhr, M. Lehmann, K.H. Roth, U. Schultz, 1985, Reform und Gewissen. « Euthanasie » im Dienst des Fortschritts, Beitr. z. ns Gesundheits- und Sozialpolitik, 2, Berlin, Rotbuch. Montre les « progrès », scientifiques et des soins médicaux, liés au programme d’euthanasie. L’euthanasie s’inscrivait dans un projet de « réforme » de la psychiatrie.

 

  1. Aly et al., 1985, Aussonderung und Tod. Die klinische Hinrichtung der Unbrauchbaren, Berlin, Rotbuch. Encore un livre collectif très complet, probablement dirigé de manière informelle par G. Aly. L’étude se concentre sur l’élimination des « inutiles » (« associaux » et individus incapables de faire leur service militaire) par les centres médicaux. En outre, deux contributions très intéressantes sur l’élimination des malades mentaux dans l’URSS occupée (A. Ebbinghaus & G. Preissler) et chez les travailleurs-esclaves polonais et russes en Allemagne (M. Hamann). On apprend qu’un mémorial a été édifié dans les caves (où se trouvaient les chambres à gaz et crématorium) du centre d’euthanasie de l’hôpital psychiatrique d’Hadamar (toujours existant) en … 1983 !

 

  1. Aly (éd.), 1987, Aktion T4, 1939-1945. Die « Euthanasie »-Zentrale in der Tiergartenstrasse 4, Berlin, Ed. Hentrich. Ouvrage collectif très complet, examinant tous les aspects du problème. Le nom de l’opération T4 dérivait de l’adresse du bureau central à Berlin : Tiergartenstrasse 4. Parmi les nombreux articles très intéressants, citons seulement celui de G. Aly sur l’utilisation des « matériaux humains », fournis grâce à l’opération T4, par le prestigieux Institut Kaiser Wilhelm de Recherche sur le Cerveau.

 

Arbeitsgruppe zur Erforschung der Geschichte der Karl-Bonhoffer-Nervenklinik (éd.), 1988, Totgeschwiegen 1933-1945. Die Geschichte der K. Bonhoeffer-Nervenklinik, Berlin, Ed. Hentrich. Autre très bon ouvrage collectif, ayant G. Aly pour conseiller scientifique. Se centre sur Berlin mais ne néglige pas les aspects généraux : U. Grell, « La santé est un devoir » ; le lien avec l’idéologie raciale (M. Hühn), « le destin des patients juifs » (M. Hühn), etc.

 

  1. Bach, 1990, Die Zwangssterilisierungspraxis aufgrund des Gesetzes zur Verhütung erbkranken Nachwuchses im Bereich der Gesundheitsämter Leipzig und Grimma, die Tötung Geisteskranker und die Rolle der erbbiologischen Erfassungs- und Begutachtungspraxis der Psychiatrie zwischen 1933 und 1945, Th. D. hist. méd. Leipzig.

 

  1. Bastian, 1981, Von der Eugenik zur Euthanasie. Ein verdrängtes Kapitel aus der Geschichte der Deutschen Psychiatrie, Bad Wörishofen, Verlagsgemeinschaft Erl. Un des premiers travaux sur ce chapitre systématiquement « oublié » de l’historiographie psychiatrique allemande par un médecin psychotérapeute allemand. Comme le fait remarquer l’auteur, jusqu’aux années 1980, cet « épisode » était laissé de côté lorsque les psychiatres allemands écrivaient leur propre histoire. Bastian, alors étudiant en psychiatrie, soumit en 1972 une thèse de doctorat sur la psychiatrie allemande sous le NS. L’un des responsables de sa thèse, un professeur de psychiatrie de l’Université de Mayence, lui suggéra, une fois celle-ci terminée, de modifier un certains nombres de passages qu’il jugeait tendencieux. Bastian refusa de se soumettre et fit une thèse sur un autre sujet pour obtenir son diplôme. L’auteur examine, de façon peut-être un peu trop rapide (beaucoup de citations, peu de travail de synthèse), les tendances de la psychiatrie depuis son institutionnalisation dans la 2e moitié du XIXe siècle jusqu’à son « adaptation » sous le IIIe Reich et en particulier son imprégnation par la pensée eugéniste.

 

Bund der « Euthanasie »-Geschädigten und Zwangssterilisierten e.V., 1989, Ich klage an, Detmold. Le « j’accuse » des familles dont les enfants ont été « euthanasiés » et des victimes de la stérilisation obligatoire. Cette association a été constituée pour que les victimes de l’euthanasie et des stérilisations obligatoires se voient enfin reconnues (et indemnisées) par le régime juridique de la RFA. Une petite brochure rassemblant des témoignages très émouvants.

 

  1. Burkhardt, 1982, Euthanasie – « Vernichtung lebensunwerten Lebens » im Spiegel der Diskussionen zwischen Juristen und Medizinern von 1900 bis 1940. Th.D. hist. méd. Mayence. L’histoire des débats entre juristes et médecins de 1900 à 1940.

 

  1. Chroust, 1987, Friedrich Mennecke. Innenansichten eines medizinischen Täters im Nationalsozialismus. Eine Edition seiner Briefe 1935-1947, Hamburg, Hamburger Institut für Sozialforschung (2 vol.). Livre de 1700 pages présentant la correspondance d’un des médecins responsable du programme d’euthanasie puis du programme 14f13 dans les camps de concentration. Sa « normalité scientifique » permet de voir comment pouvait se combiner une « mentalité exterminatrice progressiste avec une vie de médecin allemand moyen »

 

  1. Chroust, H. Gross, M. Hamann, J. Sörensen, 1989, « Soll nach Hadamar überführt werden ». Den Opfern der Euthanasiemorde 1939 bis 1945. Gedenkausstellung in Hadamar, Francfort, Mabuse. « Doit être transféré à Hadamar » : catalogue de l’exposition sur l’un des plus sinistres centres d’extermination psychiatrique du IIIe Reich. Très nombreux documents et illustrations.

 

  1. Delius, 1988, Das Ende von Strecknitz. Das Lübecker Heilanstalt und ihre Auflösung 1941. Ein Beitrag zur Sozialgeschichte der Psychiatrie im Nationalsozialismus, Kiel, Neuer Malik. Monographie sur un des centres d’euthanasie, et de façon plus générale, sur le rôle de la psychiatrie sous le nazisme.

 

  1. Dörner, C. Haerlin, V. Rau, R. Schernus, A. Schwendy (éd.), 1980, Der Krieg gegen die Psychisch Kranken, Rehburg-Loccum, Psychiatrie-V. Après 35 ans de refoulement, un groupe de jeunes psychiatres brise le silence à l’occasion d’un congrès de 1979. Au-delà de réfexions générales et éthiques qui constituent la plus grande partie de l’ouvrage, un certain nombre de textes originaux sur la résistance de certains instituts psychiatriques catholiques à l’opération euthanasie et l’extermination des patients des hôpitaux psychiatriques polonais et russes.

 

Euthanasie in Hadamar. Die ns Vernichtungspolitik in hessischen Anstalten, 1991, Historische Schriftenreihe des Landeswohlfahrtsverbandes Hessen, vol.1, Kassel. Vol.2 : « Verlegt nach Hadamar » . Die Geschichte einer NS-« Euthanasie »-Anstalt . Ouvrage collectif très complet sur le programme d’euthanasie et débordant largement le cadre géographique annoncé. La deuxième partie restitue de très nombreux documents et photos présentés à l’occasion de cette exposition. Un très beau livre sur un sujet qui l’est moins.

 

C.M. Falk, 1984, Geschichte und Bedeutung der Euthanasia medica des 19. Jahrhunderts und ihr Einfluss auf die spätere Euthanasiediskussion und Ausübung der Sterbhilfe, Th.D. hist. méd. Marburg. L’influence de l’euthanasie médicale du XIXe siècle sur les débats et la pratique de la première moitié du XXe siècle.

 

  1. Finzen, 1984, Auf dem Dienstweg. Die Verstrickung einer Anstalt in die Tötung psychisch Kranker, Rehburg-Loccum, Psychiatrie-V. L’auteur se penche sur le transfert en 1940 des handicapés mentaux et aliénés juifs du Nord de l’Allemagne dans le centre de Wunstorf, avant d’être, pour partie, gazés au centre d’euthanasie d’Hadamar. Un des premiers massacres de Juifs et l’étape préliminaire à la « Solution globale au problème juif en Europe ».

 

H.G. Gallagher, 1990, By trust betrayed: patients, physicians, and the license to kill in the Third Reich, New York, H. Holt. Ouvrage non examiné.

 

  1. Grode, 1987, Die « Sonderbehandlung 14f13 » in den Konzentrationslagern des Dritten Reiches. Ein Beitrag zur Dynamik faschistischer Vernichtungspolitik, Europäische Hochschulschriften, 100, Francfort, P. Lang. Très important : le chaînon crucial qui relie le programme d’euthanasie T4 à la « Solution Finale », en installant dans les camps les premières chambres à gaz pour l’euthanasie des malades et des handicapés.

 

  1. Heilek & E. Schrieber, 1990, Die Betreuung und Behandlung psychisch Kranker in der Landesheilanstalt Altscherbitz 1918-1945, Th.D. hist. méd. Leipzig.

 

  1. Hieronimi, 1982, Nationalsozialistische Vernichtungsaktionen an geistig Kranken im Spiegel psychiatrie-historischer Publikationen des Nachkriegsdeutschland. Eine Auseinandersetzung mit psychiatrischen Positionen zur Geschichte der deutschen Psychiatrie 1933-1945. Th. D. méd. de la clinique neuro-psychiatrique Mayence. Une analyse critique de l’historiographie de la psychiatrie telle qu’elle apparaît dans les textes publiés par des psychiatres après 1945. Une thèse que nous n’avons malheureusement pas examinée.

 

  1. Huttner, 1988, Die « Euthanasie »-Argumente in Wolfgang Liebeneiners Film « Ich klage an » (1941) – aus heutiger Sicht, Th.D. méd. Erlangen.

 

  1. Jasper, 1991, Maximinian de Crinis (1889-1945); eine Studie zur Psychiatrie im Nationalsozialismus, Husum, Matthiesen, Abh. z. Gesch. d. Med. u. d. Naturwiss., 63 (Th.D hist. méd. FU Berlin 1991).

 

  1. Kneuker, W. Steglich, 1985, Begegnungen mit der Euthanasie in Hadamar, Rehburg-Loccum, Psychiatrie-Verlag.

 

  1. Klee, 1983a, « Euthanasie » im NS-Staat. Die « Vernichtung lebensunwerten Lebens », Francfort, S. Fischer. Le premier livre, largement diffusé par une grande maison d’édition, qui informa l’ensemble du public allemand sur cette question. L’auteur, journaliste, auteur de film pour la TV et pédagogue pour handicapés, écrit dans un style accessible à tous, ce qui ne l’empêche pas d’être très documenté.

 

  1. Klee, 1983b, Dokumente zur « Euthanasie », Francfort, Fischer Taschenbuch. Les documents rassemblés et présentés par l’auteur pour son enquête. Très complet sur tous les aspects, y compris l’implication des juristes. Nombreux documents photographiques. Un petit chapitre sur les cerveaux « frais » d’enfants anormaux fournis par l’opération euthanasie aux instituts de recherche neuro-psychiatrique.

 

  1. Klee, 1986, Was sie taten – Was sie wurden. Ärztz, Juristen und andere Beteiligte am Kranken- oder Judenmord, Francfort/M., Fischer Taschenbuch Verlag. Documentation sur les médecins et juristes responsables de l’euthanasie et de l’Holocauste.

 

  1. Klüppel, 1984, ‘Euthanasie’ und Lebensvernichtung am Beispiel der Landesheilanstalten Haina und Merxhausen. Eine Chronik der Ereignisse 1933-1945, Kassel, Gesamthochschule K. Monographie sur un centre psychiatrique dont les patients furent envoyés à Hadamar et Mathausen ou périrent sur place. Le livre, publié par l’Université de Kassel en était déjà à sa 3e éd. (5 000 ex.) en 1985. Il semblerait qu’il ait valu à son jeune auteur un courier hostile de la part d’anciens nazis.

 

  1. Koch, 1984, Euthanasie, Sterbhilfe. Eine dokumentierte Bibliographie, Bibliographica genetica medica, vol.18, Erlangen, Palm & Enke. L’auteur, ancien directeur de l’Institut d’anthropologie et de génétique humaine de l’Université d’Erlangen, eut deux membres de sa famille « euthanasiés » pendant la Guerre. Sa bibliographie de plus de 2000 titres sur l’euthanasie traite également de l’euthanasie sous le nazisme (115 titres pour la période 1933-1945). A cela s’ajoutent de nombreux documents sur les prises de position de divers scientifiques (Lenz, etc.), juristes, et courants politiques ou religieux.

 

  1. Koch, 1989, Die Behandlung psychisch Kranker in der Landes-Heil- und Pflegeanstalt Leipzig-Dösen in der Zeit der faschistischen Diktatur unter besonderer Berücksichtigung der Patienten mit Schizophrenie, manisch-depressivem Irrsein und psychischen Wesensveränderungen nach Epilepsie, Th.D. hist. méd. Leipzig, RDA.

 

  1. Kogon, et al (éd.), Nationalsozialistische Massentötung durch Giftgas. Eine Dokumentation, 2e éd. Francfort, Fischer. Une étude détaillée sur la « technologie » de l’extermination, nous le recensons ici car il consacre un long chapitre à l’euthanasie. Le livre a le mérite de détailler la réalité d’un fait contesté par certains (les « révisionnistes »), mais reste très factuel. La partie analytique (« Comment cela a été possible »), un peu courte, justifie les critiques de Roer et Henkel (1986, p.37).

 

  1. Leipert, R. Styrnal, W. Schwarzer (éd.), 1987, Verlegt nach unbekannt. Sterilisation und Euthanasie in Galkhausen 1933-1945, Archivberatungsstelle Rheinland, 1, Cologne, Rheinland-V. Collectif, nombreux documents reproduits et illustrations. Histoire d’un centre de stérilisation et d’euthanasie en Rhénanie.

 

  1. Lutze (éd.), 1985, Mensch – achte den Menschen. Frühe Texte über die Euthanasieverbrechen der Nationalsozialisten in Hessen, Kassel, Eigenverlag des Landeswohlfahtsverbandes Hessen. 2e éd. 1987.

 

E.T. Mader, 1982, Das erzwungene Sterben von Patienten der Heil- und Pflegeanstalt Kaufbeuren-Irsee zwischen 1940 und 1945, nach Dokumenten und Berichten von Augenzeugen, Blöcktach, V. an der Sage. Documents et témoignages sur l’euthanasie dans un centre psychiatrique. Pour des raisons semblerait-il religieuses, aucun nom des intervenants directs n’est cité et ceux figurant sur les documents ont été effacés.

 

  1. Mayer, 1982, Euthanasie in der medizinischen Diskussion und Schönen Literatur um 1900. Th.D. hist. méd. Heidelberg. La question de l’euthanasie dans les débats médicaux et la littérature au tournant du siècle.

 

  1. Müller, 1982, Erinnerungen, erlebte Psychiatriegeschichte, 1920-1960, Berlin-New York, Springer.

 

K.J. Neumärker, 1990, Karl Bonhoeffer: Leben und Werk eines deutschen Psychiaters und Neurologen in seiner Zeit, Berlin- New York, Springer.

 

  1. Orth, 1989, Die Transportkinder aus Bonn. « Kindereuthanasie », Cologne, Rheinland-V. Une étude de la continuité de la science psychiatrique à travers le cas d’un centre de pédo-psychiatrie de 1926 à 1950. L’organisation des « transports » vers les centres d’euthanasie.

 

  1. Pauleikhoff, 1986, Ideologie und Mord. Euthanasie bei ‘lebensunwerten’ Menschen, Hürtgenwald, G. Pressler. Des débat entre psychiatres et juristes sous Weimar à l’action T4. Approche parfois plus éthique qu’historique.

 

Psychiatrie im NS, 1989, (compte rendu d’un congrès de l’association d’assistance de Hesse), Kassel, Landwohlfahrtsverband Hessen. Les médecins et psychiatres face au passé de leur discipline. Citons pour sa valeur la célèbre phrase du pasteur Niemöller déporté en camp de concentration portée en dédicace du livre : « Quand les nazis ont attrapé les communistes, je n’ai rien dit car je n’étais pas communiste. Quand ils ont emprisonné les sociaux-démocrates, je n’ai rien dit car je n’étais pas social-démocrate. Quand ils s’en sont pris aux syndicalistes, je n’ai pas protesté. Je n’étais pas syndicaliste. Quand ils m’ont attrapé moi, ils n’y avait plus personne pour protester ».

 

  1. Reimer, 1991, Der Einfluss der rassenhygienischen Gesetze und Verordnungen auf die Anstaltspsychiatrie und das Schicksal der Patienten in der Landes-Heil- und Pflegeanstalt Hubertusburg während der ns Diktatur in Deutschland (1933-1940), Th.D. hist. méd. Leipzig. Les conséquences de la législation eugéniste nazie sur la psychiatrie clinique et les patients d’un centre.

 

  1. Richarz, 1987, Heilen, Pflegen, Töten. Zur Alltagsgeschichte einer Heil- und Pflegeanstalt bis zum Ende des NS, Göttingen, V. für Medizinische Psychologie (Th. D. hist. méd. Munich 1986 : Der Umgang mit psychisch kranken Menschen in der Heil- und Pflegeanstalt Eglfing-Haar von 1905 bis 1945 ). « Guérir, soigner, tuer » : l’histoire quotidienne d’un centre d’hospitalisation psychiatrique. Remonte aux origines « internes » à la science. L’euthanasie, dans l’histoire de la psychiatrie allemande, s’inscrit dans le passage d’une psychiatrie de pure internement (le plus souvent à vie et sans soins thérapeutiques ) au XIXe siècle aux « progrès » de la première moitié du XXe siècle (électrochocs, thérapie de « choc » à l’insuline, etc.). Le IIIe Reich opta pour un « raccourcissement » des séjours. Soit, grâce à des méthodes « intensives » (thérapies de choc « modernes » à l’époque), les internés pouvaient être rendus à la vie courante (et à leurs tâches civiles et militaires), soit, s’ils apparaissaient « incurables », ils étaient « euthanasiés ».

 

  1. Roer & D. Henkel (éd.), 1986, Psychiatrie im Faschismus. Die Anstalt Hadamar 1933-1945, Bonn, Psychiatrie-Verlag. Ouvrage collectif d’un groupe de 18 étudiants et 2 professeurs, fondé en 1983 à l’Université Professionnelle de Francfort. Bien que l’étude se centre sur Hadamar, où furent exécutés 15 000 patients, elle en déborde largement pour l’analyse. Dans l’introduction, les deux éditeurs relatent les obstacles qu’ils durent encore affronter, dans le Land de Hesse, pour accéder à certaines archives. Ils réussirent à les surmonter grâce à leur ténacité et au puissant soutien du Ministre du Travail et des Questions Sociales local. Toutefois, l’orientation politique de l’ouvrage et son militantisme conduisent à emettre certaines réserves. Orientation qui se traduit déjà dans la seule utilisation du concept, plus souvent politique qu’investi d’un contenu descriptif et historique précis pour l’Allemagne, de « fascisme ». Le premier article (D. Roer et D. Henkel) se consacre en effet à la « fonction de la psychiatrie bourgeoise et à sa forme particulière sous le fascisme ». Nier l’intégration socio-culturelle, politique et économique de la psychiatrie dans les sociétés industrielles du XIXe et XXe siècle serait ridicule, mais résumer la « double fonction » de la psychiatrie à une « remise en état de la force de travail ou mise en réserve d’hommes inaptes au travail comme dépositaires potentiels d’un capital de travail » (p.17) semble quelque peu réductionniste et davantage issu d’un schéma pré-établi que d’une analyse serrée de l’histoire de cette discipline. Si la psychiatrie occidentale s’inscrit dans le contexte des sociétés industrielles des deux derniers siècles et en reflète les attitudes (autoritarisme, etc.) et certains intérêts sociaux (mise à l’écart des « anormaux » et « asociaux », etc.), ses fonctions ne se bornent pas à défendre les intérêts du capitalisme comme « système d’exploitation de la force de travail ». En tous cas, peu convaincus des vertus du doute méthodologique, notre collectif d’étudiant entend ammener à la raison tous les autres historiens de la question, recensés dans notre présente bibliographie, et qui, ne disposant pas de leurs lumières, s’étaient égarées dans de vaines explications. A leurs yeux, qui ne comprend pas que le fascisme est « la forme la plus radicale de la domination bourgeoise pour assurer l’expansion de l’économie capitaliste » ne peut comprendre les « causes décisives des crimes de la psychiatrie dans les structures économiques de l’impérialisme qui, libéré de toute entrave politique et éthique, passa sur des cadavres pour imposer les intérêts du profit » (p.33). Dans ce cadre explicatif, l’idéologie raciale devient un « phénomène d’habillage » (p.32), tous ceux qui s’attardent à vouloir y trouver l’origine des massacres nazis s’égarent dans une analyse superficielle (ou « superstructurelle »). La critique qu’il font des autres interprétations (pp.32-37) est parfois fondée (interprétations purement psychologique ou « anthropologique », interprétations relevant de la pure histoire des idées politiques, transcendantes et libres de toutes attaches sociales, etc.) et représente une des rares analyses critique des différentes interprétations. L’ouvrage a, en outre, au moins deux mérites : il constitue une monographie solide sur Hadamar(7 articles sur 9) et, s’attaquant à la légende scientiste selon laquelle le nazisme aurait détourné la psychiatrie de son droit chemin, ils insistent sur les continuités fonctionnelles et structurelles entre la psychiatrie de la période weimarienne et la psychiatrie de la période nazie, même si leurs assertions ne reposent pas toujours sur des études historiographiques détaillées. Le tableau, par Debus et al, sur l’état d’esprit de la psychiatrie allemande en 1932, est particulièrement éclairant à cet égard (pp.38ff.).

 

K.L. Rost, 1987, Sterilisation und Euthanasie im Film des « Dritten Reiches ». Ns Propaganda in ihrer Beziehung zu rassenhygienischen Massnahmen des NS-Staates, Abhandl. z. Gesch. d. Medizin u. d. Naturwiss., 55, Husum, Matthiesen (d’abord Th.D. hist. méd. FU Berlin 1986). L’opinion publique allemande fut préparée aux mesures de stérilisation et d’euthanasie grâce à une habile propagande. L’étude se centre sur l’aspect cinématographique.

 

K.H. Roth, 1986, Filmpropaganda für die Vernichtung der Geisteskranken und Behinderten im « Dritten Reich », Th.D. sociologie de la méd., Hambourg.

 

  1. Rückleben, 1981, Deportation und Tötung von Geisteskranken aus den badischen Anstalten der Inneren Mission Kork und Mosbach, Karlsruhe, Evangelischer Presseverband für Baden, Veröffentlichungen des Vereins für Kirchengeschichte in der evangelischen Landeskirche in Baden, vol.33.

 

  1. Rudnick, 1985, Behinderte im Nationalsozialismus: von der Ausgrenzung und Zwangsterilisation zur “Euthanasie“, Weinheim, Beltz. Le destin des handicapés sous le IIIe Reich : de la séparation et stérilisation obligatoire à l’extermination. Rééd. 1990 : Aussondern, Sterilisieren, Liquidieren: die Verfolgung Behinderter im NS, Berlin, Edition Marhold im Wissenschaftsverlag Volker Spiess.

 

  1. Schmidt, 1983, Darstellung, Analyse und Wertung der Euthanasiedebatte in der deutschen Psychiatrie von 1920-1933, Th. D. hist. méd. Leipzig, RDA. Le débat sur l’euthanasie dans la psychiatrie allemande de 1920 à 1933.

 

H.W. Schmuhl, 1987, Rassenhygiene, NS, Euthanasie, von der Verhutung zur Vernichtung ‘lebensunwerten Lebens‘, 1890-1945, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht. Voir commentaire dans la 2e partie de notre article (eugénisme).

 

  1. Sick, 1983, ‘Euthanasie’ im NS, am Beispiel des Kalmenhofs in Idstein im Taunus, Materialien zur Sozialarbeit und Sozialpolitik, Francfort, Fachhochschule F/M. Monographie détaillée sur un centre d’euthanasie. Montre à travers quelques exemples, la présentation des « décès soudains » des enfants aux familles et la correspondance des enfants.

 

H.L. Siemen, 1982, Das Grauen ist vorprogrammiert. Psychiatrie zwischen Faschismus und Atomkrieg, Giessen, Focus. Le titre très général risque de le faire négliger par l’historien en quête de bibliographie sur le contexte scientifique de la psychiatrie nazie. En fait 200 pages (sur 230) sont consacrées à l’histoire de la psychiatrie allemande de 1914 à 1945. Le chapitre sur la psychiatrie pendant la Guerre de 1914-1918 (où on laissa volontairement périr les patients des hôpitaux psychiatriques) est très instructif et annonciateur de développements futurs. Etudie également le mouvement en faveur de la stérilisation et l’euthanasie sous Weimar puis sous le IIIe Reich.

 

H.L. Siemen, 1987, Menschen blieben auf der Strecke … Psychiatrie zwischen Reform und Nationalsozialismus, Gütersloh, Jakob van Hoddis. Th.D. psychologie, Hambourg 1986. Recoupe en bonne partie, de manière plus développée, l’ouvrage précédent, en commençant en 1919 et en s’arrêtant en 1945. La périodisation adoptée par l’auteur, laquelle peut être contestée, met en lumière les mouvements de la période weimarienne : « 1919-1928, l’ère des réformes », avec « 1919-1923, la crise de la psychiatrie » et « 1924-1928, consolidation », puis « 1929-1932, la radicalisation de la psychiatrie ».

 

  1. Suesse & H. Meyer, 1985, Die Konfrontation Niedersächsischer Heil- und Pflegeanstalten mit den « Euthanasiemassnahmen » des NS. Schicksal der Patienten und Verhalten der Therapeuten und zuständigen Verwaltungsbeamten, Th.D. Clinique de Psychiatrie, Hanovre. Significatif du retournement de tendance amorcé depuis 1980. Les thèses de doctorat sur ce sujet brûlant sont enfin traitées dans les facultés de médecine psychiatrique. 1ère partie : l’arrière plan eugéniste et psychiatrique et présentation générale de la législation eugénique et de l’euthanasie sous le IIIe Reich. 2e partie : l’action T4 dans les différents centres psychiatriques de Basse-Saxe. 3e partie : les poursuites judiciaires contre les médecins accusés, jusqu’au dernier procès de 1974 où, faute de preuves suffisantes (seule la très forte mortalité indique qu’il y a eu une action d’euthanasie « sauvage » (mort sans gazage mais par d’autres moyens plus « discrets » tels que le rationnement alimentaire et le froid), aucun accusé ne fut condamné.

 

  1. Tuchel (éd.), 1984, « Kein Recht auf Leben ». Beiträge und Dokumente zur Entrechtung und Vernichtung « lebensunwerten Lebens » im NS, Berlin, Wissenschaftlicher Autoren-V. De la stérilisation des handicapés à leur extermination. Documents et articles, dont un traite de la réaction des églises face à la loi eugénique de stérilisation du 14 juillet 1933.

 

  1. F. Voss, 1973, Psychopathie 1933-1945. Th. D. hist. méd. Kiel. Les conceptions en matière de psychopathologie de 1933 à 1945.

 

  1. Wunder, 1992, Euthanasie in den letzten Kriegsjahren : die Jahre 1944 und 1945 in der Heil- und Pflegeanstalt Hamburg-Langenhorn, Husum, Matthiesen, Abh. z. Gesch. d. Med. u. d. Naturwiss. , 65.

 

Ajoutons à cela quelques uns des articles sur la question :

 

  1. Aly, 1984, « The legalization of mercy killings in medical und nursing institutions in Nazi Germany from 1938 until 1941. A commented documentation », International Journal of Law and Psychiatry (Elmsford, NY), 7 (2): 145-63.

 

  1. Blasius, 1991, « Psychiatrie in der Zeit des Nationalsozialismus », Sudhoffs Archiv, 75: 90-105.

 

  1. Burleigh, 1991, « Surveys of developments in the social history of medicine: III. ‘Euthanasia‘ in the Third Reich: some recent literature », Social History of Medicine, 4 (2): 317-28. Fournit une analyse à la fois globale et précise assez utile. Rappelle à la fin de son article que si, depuis quelques années, les victimes des stérilisations sont compensées de façon dérisoire (une pension de 100 à 500 DM ou un dédommagement définitif de 5000 DM), les familles des euthanasiés ne le sont toujours pas.

 

J.E. Caughey, 1985, « The German euthanasia programme », New Zealand Medical Journal (Dunedin), (juillet) 10; 98 (782): 555-6.

 

  1. von Cranach, 1985, « Euthanasie des malades mentaux pendant la seconde guerre mondiale en Allemagne », Annales Médico-psychologiques, Paris, 143 (4): 352-60.

 

  1. Delius, 1991, « Nationalsozialistische Gewaltmassnahmen gegen psychisch Kranke: Bewältigungswege von Familienangehörigen », Psychiatrische Praxis, 18 (2): 64-9.

 

P.G. Derr, 1989, « Hadamar, Hippocrates, and the future of medicine: reflections on euthanasia and the history of German medicine », Issues in Law and Medicine, Terre Haute, IN, 4 (4): 487-95.

 

  1. Dieckhöfer, 1989, « Gerhart Hauptmann und die zeitgenössische Psychiatrie im Spiegel seiner Werke », Gesnerus, 46: 81-92.

 

  1. Ernst, 1985, « ‘Lebensunwertes Leben‘ : die Ermordung Geisteskranker und Geistesschwacher im dritten Reich », Schweizer Monatshefte, Zurich, 65 (6): 489-504.

 

  1. Gast, 1989, « Sozialpsychiatrische Traditionen zwischen Kaiserreich und Nationalsozialismus », Psychiatrische Praxis, Stuttgart, 16 (2): 78-85.

 

R.A. Graham, 1976, « The Right to kill in the Third Reich. Prelude to Genocide », Catholic Historical Review, 62 (1), pp.56-76.

 

  1. Gruchmann, 1972, « Euthanasie und Justiz im Dritten Reich », Vierteljahrshefte für Zeitgeschichte, 20 (3), pp.235-79.

 

H.G. Güse & N. Schmacke, 1980, « Psychiatry and the origins of Nazism », International Journal of Health Services (Westport CT), 10 (2) : 177-96.

 

  1. Habay, G. Herberich-Marx, F. Raphael, 1990/91, « L’identité – stigmate. L’extermination des malades mentaux et d’associaux alsaciens durant la seconde guerre mondiale », Revue des Sciences Sociales de la France de l’Est, n° 18, pp.38-62. Ce travail mérite à deux titres d’être signalé : c’est une des rares recherches sur des sources de première main de la part d’auteurs français ; il concerne une région en général oubliée des historiens de la médecine allemands : l’Alsace.

 

K.H. Hafner & R. Winau, 1974, « “Die Freigabe der Vernichtung lebensunwerten Lebens“. Eine Untersuchung zu der Schrift von Karl Binding und Alfred Hoche », Med. hist. J. , 9: 227-254

 

  1. Hoenig, 1982, « Kurt Schneider and Anglophone psychiatry », Comprehensive Psychiatry (New York), (sept.-oct.) 23 (5): 391-400. A ne pas confondre avec Carl, le professeur de psychiatrie de l’Université de Heidelberg. Kurt dirigeait l’Insitut clinique du Centre de Recherche Allemand en Psychiatrie, basé à Munich (dirigé par Rüdin et financé jusqu’en 1935 par la fondation Rockefeller), et s’opposa à l’euthanasie.

 

  1. Janzarik, 1984, « Jaspers, Kurt Schneider und die Heidelberger Psychopathologie », Nervenarzt , Berlin, (janv.) 55 (1): 18-24.

 

  1. Kaiser, 1990-1991, « Vor 50 Jahren: Dokumentationen zum Bernburger ‘Euthanasie‘-Aktionsprogramm », Zeitschrift für die Gesamte Innere Medizin, I : 45 (14): 424-9 ; II : 46 (7): 249-54 .

 

  1. Koch, 1988, « Die Freigabe der Vernichtung lebensunwerten Lebens » von Binding und Hoche im Spiegel der deutschen Psychiatrie vor 1933″, Nervenarzt, Berlin, 59 (12): 750-1.

 

  1. Kräuchi, H.J. Haug, P. Graw, 1991, « Alfred Hoche and the elimination of the unfit », Biological Psychiatry, NY, 1 sept., 30 (5): 529-30.

 

  1. Lidz & H.R. Widemann, 1989, « Karl Wilmanns (1873-1945) … einige Ergänzungen und Richtigstellungen », Fortschritte der Neurologie-Psychiatrie, Stuttgart, 57 (4): 161-2.

 

J.E. Meyer, 1988a, « The fate of the mentally ill in Germany during the Third Reich », Psychological Medicine, Londres, août, 18 (3): 575-81.

 

J.E. Meyer, 1988b, « ‘Die Freigabe der Vernichtung lebensunwerten Lebens‘ von Binding und Hoche im Spiegel der deutschen Psychiatrie vor 1933 », Nervenarzt, 59 (2): 85-91.

 

  1. Meyer-Lindenberg, 1991, « The Holocaust and German psychiatry », British Journal of Psychiatry, Londres, juillet, 159: 7-12.

 

  1. Nowak, 1988, « Sterilisation und ‘Euthanasie‘ im Dritten Reich: Tatsachen und Deutungen », Gesch. Wiss. Unterricht, 39 (6): 327-41.

 

U.H. Peters, 1984, « Die Situation der deutschen Psychiatrie bei Beginn der psychiatrischen Emigrationsbewegung 1933 », in O. Baur, O. Glandien (éd.), Zusammenhang. Festschrift für Marielene Putscher, vol.2, Cologne, Wienand.

 

U.H. Peters, 1988, « Die deutsche Schizophrenielehre und die psychiatrische Emigration », Fortschritte der Neurologie-Psychiatrie, Stuttgart, 56 (11): 347-60.

 

  1. Scharfetter, 1984, « Ein Anliegen der Menschheitserziehung: Delegierte Destruktivität. Massenmord an Psychiatriepatienten in Hitler-Deutschland », Schweizer Archiv für Neurologie, Neurochirurchie und Psychiatrie (Zurich), 134 (2): 279-93.

 

H.A. Schulze, 1981, « Karl Bonhoeffer, seine Persönlichkeit, sein Werk, seine Wirkung », Psychiatrie, Neurologie und Medizinische Psychologie (Leipzig), (juin) 33 (6): 321-6. Le professeur de psychiatrie de l’Université de Berlin qui encouragea les stérilisations mais s’opposa à l’euthanasie.

 

  1. Seidel, H. Meyer, T. Süsse, 1987, « Hilfreiche Anpassung – hilflose Fügung. Arzte und Verwaltung Niedersachsens während der Vernichtung psychisch Kranker zur Zeit des Nationalsozialismus », Psychiatrische Praxis, Stuttgart, août, 14, supp. 1: 27-34.

 

H.F. Späte & A. Thom, 1980, « Psychiatrie im Faschismus – Bilanz der historischen Analyse », Zeitschrift für die Gesamte Hygiene und ihre Grenzgebiete (Berlin), 26 (8): 553-60.

 

  1. Thom, 1985, « Das Schicksal der Psychiatrie in der Zeit der faschistischen Diktatur. Zum 40. Jahrestag der Befreiung und zum Gedenken der Opfer einer destruktiv gewordenen Wissenschaft », Psychiatrie, Neurologie und Medizinische Psychologie, Leipzig, 37 (5): 245-54.

 

  1. Thom & S. Hahn, 1986, « Euthanasie im Dritten Reich – nur ein Problem der Psychiatrie ? Zur Entwicklung der Sterbehilfe-Debatte in den Jahren von 1933-1941 in Deutschland », Zeitschrift für die Gesamte Innere Medizin, Leipzig, 15 janv., 41 (2): 44-8.

 

  1. Volk, 1980, « Episkopat und Kirchenkampf im Zweiten Weltkrieg. Lebensvernichtung und Klosterturm 1939-1941 », Stimmen der Zeit, Fribourg /Br., 198 (9): 597-611.

 

Weber, 1991, « “Ein Forschungsinstitut für Psychiatrie …“. Die Entwicklung der Deutschen Forschungsanstalt für Psychiatrie in München zwischen 1917 und 1945 », Sudhoffs Archiv, 75: 74-89.

 

  1. Wolfensberger, 1981, « The extermination of handicaped people in World War II Germany », Mental Retardation (Washington), (fév.) 19 (1): 1-7.

 

 

VI – Psychologie, psychanalyse et psychothérapie

Bien que la psychologie, la psychanalyse et les diverses formes de psychothérapies ne relèvent pas institutionnellement de la médecine, leurs rapports directs avec la théorie psychiatrique et leur influence sur la pratique psychiatrique obligent à les recenser.

 

 

  1. Cocks, 1985, Psychotherapy in the Third Reich. The Göring Institute, NY, Oxford U.P. (trad. fr. : La psychothérapie sous le IIIe Reich. L’Institut Göring, 1987, Paris, Les Belles Lettres, coll. : Confluents psychanalytiques). Très complet et clair mais aborde à peine la psychiatrie. Par contre dépasse largement le cadre de l’Institut Göring, fondé par le Dr. Mathias Göring, neveu du puissant maréchal.

 

  1. Geuter, 1984, Die Professionalisierung der deutschen Psychologie im NS, Francfort, Suhrkamp. Livre exhaustif sur la « professionnalisation », l’institutionnalisation et les utilisations « pratiques » de la psychologie sous le IIIe Reich.

 

C.F. Graumann (éd.), 1985, Psychologie im NS, Berlin, Springer. Ouvrage collectif sur différents aspects des sciences psychologiques sous le IIIe Reich. Sont traitées entre autres : la « psychologie de la totalité, la « Gestaltpsychologie », la psychologie pédagogique et la « psychologie appliquée ».

 

  1. Lockot, 1985, Erinnern und Durcharbeiten. Zur Geschichte der Psychoanalyse und der Psychotherapie im NS, Francfort, Fischer Taschenbuch (d’abord Th.D en psychologie médicale à FU Berlin 1984). Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la psychanalyse ne fut pas totalement « liquidée » sous le IIIe Reich. L’auteur expose le destin de cette discipline ainsi que l’itinéraire des différents courants psychothérapeutiques sous le NS.

 

H.M. Lohmann, 1984, Psychoanalyse und NS. Beiträge zur Bearbeitung eines unbewältigten Traumas, Francfort, Fischer Taschenbuch. La 2e partie présente l’évolution de la psychanalyse sous le IIIe Reich. La 3e offre quelques « esquisses de cas » intéressantes, dont celle de C.G. Jung , avec sa différenciation entre « l’inconscient juif et l’inconscient aryen » (1933), qui laisse plutôt le lecteur sur sa faim.

 

  1. Mitscherlich, 1984, Psychoanalyse und Nationalsozialismus: Beiträge zur Bearbeitung eines unbewältigten Traumas, Francfort /M., Fischer. L’analyse de la question par le même auteur du premier livre allemand sur la médecine sous le NS (Mitscherlich & Mielke 1949).

 

Psychoanalyse in Berlin : Beiträge zur Geschichte, Theorie und Praxis, 50-Jahre-Gedenkfeier des Berliner Psychoanalytischen Instituts (Karl Abraham-Institut ), 1971, Meisenheim, Hain. Contient chapitres historiques de H. Abraham, H.J. Bannach, K. Dräger, G. Maetze-Abraham.

 

  1. Zapp, 1980, Psychoanalyse und Nationalsozialismus. Untersuchungen zum Verhältnis Medizin / Psychoanalyse während des Nationalsozialismus. Th. D. hist. méd. Kiel. La question de la psychanalyse sous le NS.

 

 

A cela ajoutons quelques articles fournis par la Bibliography of the History of Medicine , car il semblerait que la question du destin de la psychanalyse allemande sous le NS ait suscité un débat assez vif chez les historiens allemands et américains de cette discipline.

 

M.G. Ash, 1987, « Whose history ? Whose therapy ? Psychoanalysis and psychotherapy in the Third Reich », Bulletin of the History of Medicine (Baltimore), 61 (4): 641-54.

 

  1. Beland, 1986, « Psychoanalyse unter Hitler – Psychoanalyse heute », Psyche, 40 (5): 423-42.

 

  1. Brainin, I.J. Kaminer, 1982, « Psychoanalyse und Nationalsozialismus », Psyche, (nov.), 36 (11): 989-1012.

 

  1. Bräutigam, 1984, « Rückblick auf das Jahr 1942. Betrachtungen eines psychoanalytischen Ausbildungskandidaten des Berliner Instituts der Kriegsjahre », Psyche, (oct.), 38 (10): 905-14.

 

G.C. Cocks, 1983, « Psychoanalyse, Psychotherapie und Nationalsozialismus », Psyche, (déc.) 37 (12): 1057-106.

 

G.C. Cock, 1990, « The professionalization of psychotherapy in Germany, 1928-1949 », in G. Cocks & K.H. Jarausch (éd.), German professions, 1800-1950, New York, Oxford University Press, pp.308-28.

 

  1. Dahmer, 1984, « ‘Psychoanalyse unter Hitler‘ – Rückblick auf eine Kontroverse », Psyche, (oct.) 38 (10): 927-42.

 

  1. Dräger, 1971, « Bemerkungen zu den Zeitumständen und zum Schicksal der Psychoanalyse und der Psychotherapie in Deutschland zwischen 1933 und 1949 », Psyche, Stuttgart, (avril), 25, pp.255-68.

 

T.J. Elliger, 1986, S. Freud und die akademische Psychologie: ein Beitrag zur Rezeptionsgeschichte der Psychoanalyse in der deutschen Psychologie (1895-1945), Weinheim, Deutscher Studien Verlag, Beltz.

 

A.H. Feiner, 1985, « Psychoanalysis during the Nazi regime », Journal of the American Academy of Psychoanalysis, NY, 13 (4): 537-45.

 

  1. Friedrich, 1988, « Briefe einer Emigrantin. Die Psychoanalytikerin Clara Happel an ihren Sohn Peter (1936-1945), Psyche, 42 (3): 193-215.

 

  1. Fritsche, 1984, « Wandlungen in Struktur und Funktion der Psychotherapie ab 1933 », Zeitschrift für die Gesamte Hygiene und ihre Grenzgebiete (Berlin), (fév.) 30 (2): 115-7.

 

  1. Geuter, 1987, « German psychology during the Nazi period », in M.G. Ash & W.R. Woodward (éd.), Psychology in twentieth-century thought and society, Cambridge, Cambridge University Press, pp.165-87.

 

H.M. Lohmann, L. Rosenkötter, 1982, « Psychoanalyse in Hitlerdeutschland. Wie war es wirklich ? », Psyche, (nov.), 36 (11): 961-88.

 

H.M. Lohmann & L. Rosenkötter, 1983, « Psychoanalyse in Hitlerdeutschland. Wie war es wirklich ? Ein Nachtrag », Psyche, (déc.), 37 (12): 1107-15.

 

  1. Nitzschke, 1991, « Psychoanalyse als “un“- politische Wissenschaft. Die politischen Konsequenzen der “Weltanschauungs“-Debatte vor 1933 für das Verhalten einiger offizieller Repräsentanten der deutschen (DPG) und der internationalen (IPV) Psychoanalyse während der Zeit des “Dritten Reich“ », Zeitschrift für Psychosomatische Medizin und Psychoanalyse, Göttingen, 37 (1): 31-44.

 

  1. Roudinesco, 1988, « René Laforgue und Matthias Heinrich Göring », Psyche, 42 (12): 1041-80.

 

  1. Schulte, 1986, « Zur Diskussion über Psychoanalyse und Nationalsozialismus in der Psyche », Psyche, 40 (5): 443-9.

 

  1. Spiegel, 1985, « Survival, psychoanalysis and the Third Reich », Journal of the American Academy of Psychoanalysis, 13 (4): 521-36.

 

J.F. Wohlwill, 1987, « German psychological journals under national socialism: a history of contrasting paths », Journal of the History of the Behavioral Sciences, Brandon VT, 23 (2): 169-85.

 

 

VII – Autriche

 

La production autrichienne paraît très faible en regard de la RFA et de la RDA (si l’on élimine la psychanalyse – les plus actifs semblant être les psychanalystes – il reste un seul livre en 24 ans). Il semblerait que les historiens de la médecine autrichiens (en dehors de M. Hubensdorf « exilé » à Berlin) n’aient pas encore abordé le sujet de la médecine austro-allemande sous le NS (1938-1945) (cf. K. Fallend 1989). Nous n’avons pas trouvé de doctorat en médecine ou histoire de la médecine sur la question pour la période 1970-1992.

 

M.G. Ash, 1987, « Psychology and politics in interwar Vienna: the Vienna Psychological Institute, 1922-1942 », in M.G. Ash & W.R. Woodward (éd.), Psychology in twentieth-century thought and society, Cambridge-NY, Cambridge University Press.

 

  1. Aus der Schmitten, 1984, Schwachsinnig in Salzburg. Zur Geschichte einer Aussonderung, Th. D. psychol. Salzburg.

 

  1. Fallend, B. Handlbauer, W. Kienreich (éd.), 1989, Der Einmarsch in die Psyche. Psychoanalyse, Psychologie und Psychiatrie im NS und die Folgen, Edition m, Vienne. Contributions à un colloque de l’atelier pour l’analyse sociale et la psychanalyse tenu à Salzbourg en Autriche en 1988. L’avant-propos et l’article de H. Maimann s’interrogent sur les « fables » de l’historiographie officielle autrichienne (l’Autriche : « première victime de l’agression nazie », etc.) qui ont permis à ce pays d’éviter toute confrontation à son passé réel. Cette absence de Vergangenheitsbewältigung autrichienne expliquerait, selon l’auteur, la résurgence (ou la non disparition) de courants idéologiques assez inquiétants. F. Stadler sur l’émigration et l’exil d’intellectuels autrichiens ; P. Parin sur les dommages, toujours actuels, de la psychanalyse autrichienne des suites de l’annexion de 1938 ; J. Reichmayr sur la persécution de la psychanalyse ; H. Dahner sur les débats actuels concernant la position de la psychanalyse sous le NS ; U. Geuter sur la psychologie dans l’Allemagne NS ; G. Benetka & W. Kienreich sur la psychologie dans les universités autrichiennes NS à travers le cas de l’Institut Psychologique de Vienne ; I. aus der Schmitten sur la ségragation, la stérilisation et l’euthanasie sous le IIIe Reich comparées aux objectifs de l’actuelle Société Allemande pour une Mort Humaine ; W. Vogt sur les ruptures et les continuités entre la médecine sous le NS et celle de l’après-guerre, etc.

 

  1. Leupold-Löwenthal, 1989, « Die Vertreibung der Familie Freud 1938 », Psyche, 42 (2): 120-41.

 

  1. Merinsky, 1981, Die Auswirkungen der Annexion Österreichs durch das Deutsche Reich auf die Medizinische Fakultät der Universität Wien im Jahre 1938. Biographien entlassener Professoren und Dozenten. Th.D. histoire Vienne. Une des premières (et rares !) études autrichiennes sur la question, qui ne vient d’ailleurs pas d’une faculté de médecine mais d’un institut d’histoire. Les médecins Autrichiens auraient-ils encore plus de mal à affronter leur passé que les médecins Allemands ?

 

  1. Stromberger, 1988, Die Arzte, die Schwestern, die SS und der Tod. Die Region Kärnten und das produzierte Sterben in der NS-Periode, Klagenfurt, Draga / SZI.

 

 

Conclusion de la 1ère partie et propositions d’explication

Globalement, cette présentation bibliographique révèle plusieurs phénomènes. D’une part que l’histoire de la médecine et de la psychiatrie académique regardent enfin, au bout de plus de 35 ans, les faces sombres de leur passé, ce que signale l’activité des instituts d’histoire de la médecine allemands dans le traitement de ces questions. D’autre part, pour l’histoire contemporaine généraliste, un renouvellement, suscité par ces nouvelles problématiques, comme en témoigne les colloques organisés par l’Institut für Zeitgeschichte et les articles parus, depuis les années 1980, dans les revues d’histoire anglo-saxones et allemandes. La subite lame de fond d’intérêts pour le sujet peut être interprétée à la lumière de trois facteurs que nous soumettons comme hypothèses : la levée de l’obstacle de la « mémoire vive » (le changement de génération), l’avènement de nouvelles générations porteuses d’une nouvelle sensibilité et de nouvelles problématiques liées aux technologies médicales et génétiques, et une transformation, depuis les années 1970, à la fois de l’historiographie du nazisme en particulier et des sciences en général.

 

Renouvellement des générations et levée de l’obstacle de la « mémoire vive »

Les derniers représentants de la première génération de médecins et psychiatres ayant exercé sous le nazisme (nés avant 1920), s’étant aux deux-tiers ralliés au régime et peu désireux de se laisser rappeler leur actions, partirent à la retraite, à quelques exceptions près, à partir de 1980. L’obstacle le plus solide à la « mémoire » (en l’occurence de la volonté active d’amnésie collective des anciens médecins nazis ou collaborateurs) fut donc définitivement levé dans les universités à partir 1980-85. Cette date aussi tardive s’explique par le fait que ce furent les médecins les plus jeunes qui s’engagèrent le plus dans la politique nazie et qui devinrent après la guerre professeurs d’université, responsables d’hôpitaux et d’instituts de recherche et dirigeants des instances professionnelles. 9% – presque un sur dix – des médecins hommes établis entre 1933 et 1939 s’étaient engagés dans la SS [147]. Toutefois, ce changement de génération concerne essentiellement les universités et les structures hospitalières. Les organisations professionnelles, telles que les Chambres de Médecins et Associations des Caisses Médicales, ne semblent pas imposer de limites d’âge à leurs dirigeants, comme en témoigne le cas du Prof. Sewering toujours président à 77 ans de la Chambre de Bavière, en 1993. Ceux qui furent écoliers du secondaire, simples étudiants en médecine ou en tout début de carrière médicale sous le nazisme (nés entre 1920 et 1930), ne furent en général pas impliqués personnellement dans les crimes, mais ayant vécu cette période et noué des liens personnels et académiques avec leurs aînés, ils acceptèrent tacitement le silence que ceux-ci imposèrent entre 1945 et 1980. La jeune génération des années 1950 avait vécu une partie de sa vie, dont son enfance ou son adolescence, sous le nazisme (où elle était enrôlée dans les organisation de jeunesse nazies), dont 6 ans de guerre, les bombardements et le rapatriement des Allemands d’Europe de l’Est, où, tout ensemble, 6 millions d’Allemands périrent. L’état de ruine de l’Allemagne des « années décombres » (1945-1948), les privations qu’ils y subirent, sa mise en accusation internationale pour l’Holocauste de plus de 5 millions de Juifs européens et le déclenchement de la guerre mondiale, puis la division du pays et la Guerre froide, les ammenèrent à mettre une croix sur le passé et à se tourner avec d’autant plus d’énergie vers le « futur », la reconstruction, la modernisation et le bien-être matériel. La jeunesse étudiante de 1968 était née après 1945 ou n’avait vécu que sa toute petite enfance sous le nazisme. Elle avait bénéficié de l’essor économique de l’Allemagne à partir de 1950. Les conflits politiques et idéologiques qu’elle déclencha se transforma essentiellement en un conflit de générations et d’univers culturels. Ils créèrent une rupture dans les chaînes de solidarité intergénérationnelles et permirent l’émergence de nouvelles attitudes. Ils fournirent la plupart des ouvrages d’orientation marxiste ou anti-autoritariste des années 1970. Les nouvelles générations étudiantes depuis 1980 (nés entre 1958 et 1975), moins politisées et moins imprégnées par des théories sociologiques et psychologiques aussi structurées, mais sensibilisées, entre autres, par les nombreux documentaires et films télévisés des deux dernières décades (telle la série américaine « Holocaust »), continuent de manifester un rejet aussi radical de la « parenthèse » nazie que leurs aînés de 1968 [148]. D’après les entretiens que nous avons pu avoir, les deux dernières générations étudiantes, se référant davantage à l’éthique qu’à la politique, ne semblent pas prêtes à faire la moindre concession morale à la génération de leurs grands-parents. De façon générale, l’atmosphère, depuis 1970, s’est radicalisée dans un rejet très violent, et pouvant aller jusqu’aux violences physiques, de silences ou de discours de contournement qui furent tolérés pendant plus de trente ans [149]. La confrontation au nazisme fait partie de ce besoin de mettre à jour tout ce qui a pu être dissimulé et paraît contraire à l’éthique. Face à cette nouvelle attitude dominante de la jeunesse étudiante intellectuellement active, les nouveaux universitaires en place depuis la rupture culturelle de 1968 sont eux-mêmes stimulés dans leur volonté d’éclaircir ce chapitre de l’histoire de leur discipline pour satisfaire cet appétit de savoir.

 

La mémoire et l’histoire comme « instruments politiques »

Un deuxième facteur, dans le développement, particulièrement impressionant en Allemagne de l’Ouest depuis 1980, de l’histoire de la médecine et de la psychiatrie sous le nazisme, réside peut-être dans l’émergence de nouvelles attitudes par rapport à la science, à la technologie, à la médecine, à la psychiatrie et aux différentes formes de discrimination. Comparativement aux autres pays industrialisés, l’Allemagne de l’Ouest est l’un des pays où fleurissent le plus l’écologisme, le mouvement anti-vivisection, les médecines « alternatives » (homéopathie, « médecines douces », « responsabilité du malade face à l’autoritarisme médical », etc.) et la condamnation des dangers de la science et de la technologie (critique du nucléaire, des manipulations génétiques, etc.) [150]. La volonté de non discrimination des « minorités » (femmes, handicapés physiques et mentaux, étrangers, homosexuels, etc.) et de leur réhabilitation sociale, y est également, avec les pays du Nord-Ouest de l’Europe (Scandinavie, Hollande) et d’Amérique du Nord, particulièrement vivace et active. Dans ce cadre, l’étude de la médecine et de la psychiatrie sous le nazisme, comme développement d’une technocratie scientifique inhumaine, s’avère éminnement « instrumentale » (au sens anglo-saxon du terme) dans la dénonciation des dangers toujours potentiels d’une médecine « technocratique ». Un certain nombre d’études, tels les travaux de Siemen sur la psychiatrie, de Kaupen-Haas sur l’eugénisme ou le fameux article de Hanauske-Abel « From nazi Holocaust to nuclear Holocaust », appartiennent clairement à cette catégorie. D’un point de vue historique, cette volonté systématique de démontrer des continuités entre la « médecine nazie » et la médecine contemporaine peut occasionnellement conduire, comme le fait remarquer l’historien anglais de la médecine allemande P. Weindling, à des distorsions et des anachronismes. Le même historien s’interroge en outre sur la portée éthique de l’utilisation parfois abusive de la mémoire des victimes du nazisme pour « gagner des points » dans les batailles idéologiques contemporaines [151].

 

Les nouvelles conceptions en histoire des sciences

Un troisième facteur relève probablement, comme nous l’avons évoqué en introduction, des transformations subies par l’histoire des sciences depuis le début des années 1970. Si les facteurs générationnels (l’obstacle de la « mémoire vive ») et idéologiques (l’utilisation « politique » de la mémoire) sont spécifiques à l’Allemagne, ils n’expliquent pas le manque d’intérêt des autres nations occidentales pour la question des rapports entre médecine et national-socialisme. Si l’on consulte les principales revues occidentales d’histoire de la médecine de la période 1945-1985 [152], le sujet apparaît singulièrement absent [153]. L’index 1946-1975 du Journal of the History of Medicine and Allied Sciences (USA) ne produit aucun article sur la question sous les rubriques « Allemagne » et « Eugénisme ». Le mot-clé « national-socialisme » n’y apparaît même pas. En dehors des revues de livres, le sujet n’a pas été abordé entre 1976 et 1991. Le Bulletin of the History of Medicine , selon son index 1933-1982, par contre fournit deux articles en 37 ans (1945-1982) [154] et commence à se pencher timidement sur la question depuis 1988. Même la revue de l’Institut d’Histoire de la Médecine Israël de Jerusalem Koroth, A Bulletin devoted to the History of Medicine and Science ne semble pas s’être beaucoup penchée sur le sujet entre 1977 et 1989 [155]. Le sujet n’apparaît pas beaucoup plus avant 1980 dans les revues généralistes d’histoire des sciences telles que Archives Internationales d’Histoire des Sciences – Italie, Journal of the History of Biology (aucun article spécifique entre 1968 et 1987) ou même la très ouverte Isis. An International Review devoted to the History of Science and its cultural Influences (USA) (selon l’index, rubrique « Allemagne », aucun article sur le sujet entre 1953 et 1982). History and Philosophy of the Life Sciences – Italie-GB-USA avec un rédacteur en chef français (M.D. Grmek de l’EPHE), une intéressante revue fondée en 1979 ne publie rien à cet égard entre 1979 et 1988. Nuncius. Annali di Storia della Scienzia – Italie, une revue encore plus récente, édite en tout et pour tout un article de six pages de 1986 à 1989 [156]. Il faut en déduire que les centaines d’articles publiés sur la question ne le furent pas dans les revues d’histoire de la médecine ni des sciences mais dans la presse d’information médicale ou grand public, en particulier à l’occasion des procès contre les médecins nazis ou autres découvertes ultérieures qui défrayèrent la chronique [157].

 

Dans ce panorama international des revues d’histoire de la médecine et des sciences biologiques, l’Allemagne de l’Ouest ne tient pas la plus mauvaise place mais au contraire la première. La RFA possède deux revues principales d’histoire de la médecine de qualité : Sudhoffs Archiv. Zeitschrift für Wissenschaftsgeschichte et le Medizinhistorisches Journal [158]. Si les Sudhoffs Archiv ne se penchèrent apparemment sur le sujet qu’au bout de 46 ans, en 1991, avec deux articles sur la psychiatrie, dont l’un sur l’Institut de Recherche en Psychiatrie de Rüdin et l’autre plus général [159], le Medizinhistorisches Journal aborda, comme nous l’avons vu, dès 1974, grâce à l’action du Prof. Mann qui en était le co-éditeur, le brûlant passé avec un article sur la préhistoire de l’euthanasie nazie, suivi par une dizaine d’articles spécifiquement dédiés au rapports entre médecine et national-socialisme ou des points apparentés jusqu’en 1985 [160].

Plutôt qu’une volonté délibérée et consciente d’éviter le sujet de la part de la communauté scientifique internationale, comme l’assume Müller-Hill (in N. Frei (éd.) 1991), on peut interpréter ce silence puis le brusque intérêt dont bénéficie, hors de l’Allemagne, le sujet depuis moins de 10 ans comme le symptôme d’une transformation dans les conceptions de l’histoire des sciences. L’histoire de la science, jusque-là était essentiellement abordé sous l’angle d’un progrès continu, linéaire et cumulatif. On s’intéressait presque qu’exclusivement aux théories et aux scientifiques qui avaient toujours valeur pour le corpus scientifique du jour. Par conséquent, on ignorait ou laissait de côté 80% des scientifiques et des théories qui firent la « science » des époques passées. Tous ceux dont les théories n’avaient pas été retenues étaient plus ou moins éliminés de ce type d’histoire de la science. L’épistémologie positiviste renforçait cette tendance : une théorie véritablement scientifique était une théorie encore valide scientifiquement et n’avait aucun rapport avec l’idéologie. Par définition, une science n’était pas idéologique et une idéologie, pas scientifique. Deux nouvelles approches firent éclater cette image de la science à partir des années 1970. D’une part, un mouvement « historiste » fut initié par Kuhn avec sa théorie des « paradigmes » scientifiques. Même si cette théorie fut contestée par la suite, il en ressortait que la science ne procédait pas par progrès continus, fruits des « découvertes » d’individus isolés, mais par blocs heuristiques se succèdant, s’affrontant ou se renversant les uns les autres. Pour les mettre en évidence, il fallait étudier « l’intégralité d’une science à une époque donnée ». La définition de ce qui était scientifique, d’absolue, devenait relative et sociologique : était scientifique ce que les scientifiques d’une époque donnée considéraient eux-mêmes comme scientifique. L’historien n’avait aucune raison d’en exclure arbitrairement ce qui en avait été éliminé par la suite. Il devait tenter de faire ressortir ce qu’exprimait la « science normale » d’une époque. D’autre part, l’étude sociologique de la science se développa. Les sociologues des sciences (en particulier dans les pays anglo-saxons) s’attachèrent à démontrer que les scientifiques formaient un groupe social, disposant certes de règles spécifiques, mais imbriqués dans la société et la culture de leurs temps et soumis au mêmes phénomènes sociaux. Les arguments et facteurs non scientifiques jouaient souvent un rôle au moins aussi important que les arguments purement scientifiques dans l’issue des débats et la victoire de telle ou telle théorie. Les scientifiques étaient des « acteurs sociaux », adoptant des « stratégies sociales » pour s’imposer. La présence d’éléments « idéologiques », dans la genèse des théories puis dans la force de l’attachement qu’y portaient les scientifiques, relativisa la distinction absolue science-idéologie et les débats, maintenant considérés comme surranés, sur la valeur des histoires « interne » et « externe » de la science. Ces deux nouvelles approches conduisaient toutes deux à une volonté de plus grande fidélité à la réalité scientifique d’une époque donné et d’étude plus approfondie de ses discours et de son fonctionnement institutionnel. On ne pouvait plus se borner à relater la « découverte » de tel scientifique en l’extrayant de son contexte socio-historique, il fallait au contraire le relier aux cadres de recherches et aux débats de son temps.

 

L’historiographie de la médecine et de la psychiatrie sous le nazisme subit les conséquences de ce double mouvement. Qualitativement, on observe une transformation dans le contenu des publications. On quitte la simple étude des cas extrêmes et « pathologiques » pour tenter de saisir la logique « normale » de ces sciences qui ont collaboré à la politique nazie. On passe des écrits de pure dénonciation des « pseudo-scientifiques » à une histoire de plus en plus « historisante » et professionnalisée, cherchant à comprendre les évènements en les replaçant dans leur contexte, scientifique, institutionnel, social, économique et politique. Les « études de cas », comme la pratique psychiatrique de tel hôpital particulier ou l’enseignement de la médecine dans telle université, permettent de faire ressortir la science « normale », quotidienne et l’imbrication politique, idéologique et sociale de ses différents acteurs. L’abondance du matériau historiographique à traiter et sa complexité expliquent la profusion de la littérature sur la question. De nombreux aspects restent encore dans l’ombre. Chaque hôpital, chaque université, chaque centre de recherche, chaque groupe médical, collabora d’une façon ou d’une autre à la politique médicale nazie, qui elle-même avait de nombreuses facettes. La volonté de défricher ce domaine, encore vierge il y a treize ans et pourtant porteur d’une forte charge émotionnelle, est aiguisée par le désir d’éclaircissement historique. Presque chaque faculté de médecine s’attèle à l’écriture de sa propre histoire, suscite des travaux, et confrontée à des études plus générales, voit le désir de vérification ou de confirmation provoquer une émulation et un intérêt général pour le sujet.

 

Conséquences : dépolitisation progressive, « historisation » et nouveaux manuels universitaires

Le nombre des travaux, leur complexité croissante et leur acceptation de moins en moins réservée par les institutions médicales, tendent à dissoudre leur charge émotionnelle. Le nième article sur l’euthanasie psychiatrique de tel institut dont la quasi-totalité des responsables sont maintenant décédés, publié dans une revue médicale officielle, n’a plus le même impact émotionnel que les premiers textes qui firent découvrir la question au public. En cessant d’être taboue, l’histoire de la médecine et de la psychiatrie sous le nazisme, perd de sa valeur polémique et directement « politique ». De sujet délibéremment refoulé et marginal pendant 35 ans, elle est devenue un sujet d’étude « classique » et normalisé entre les mains d’historiens professionnels. On ne peut que se féliciter de cette nouvelle tendance de l’historiographie allemande. Vu l’accumulation, maintenant, du nombre de monographies sur des points particuliers ou des régions très délimitées, on peut s’attendre à la parution, dans les années à venir, de grandes synthèses plus solidement fondées sur l’ensemble de cette littérature. La dernière étape restera l’intégration, qui commence juste mais se fait encore attendre, des résultats de ces recherches, dans les manuels d’histoire de la médecine et de la psychiatrie pour étudiants [161].

 

 

N.B. : Nous remercions le Prof. Dr. Kümmel, directeur de l’Institut d’Histoire de la Médecine de l’Université de Mayence, de son hospitalité, d’avoir mis à notre disposition permanente la très riche bibliothèque de son Institut, d’avoir eu l’amabilité, avec le Dr. Lilienthal du même institut, de vérifier l’exhaustivité de notre bibliographie, et des nombreuses aides qu’il nous a apportées, le Prof. Dr. Winau, directeur de l’Institut d’Histoire de la Médecine de l’Université Libre de Berlin, de l’entretien qu’il nous a accordé et de l’hospitalité dont il nous a témoigné lors de notre séjour dans son institut, le Dr. M. Hubensdorf, du même institut, des informations, très nombreuses et fort utiles, qu’il nous a fournies, et le Prof. H.-P. Schmiedebach, directeur de l’Institut d’Histoire de la médecine de l’Université de Greiswald, pour ses renseignements. Nous portons évidemment seul la responsabilité des erreurs pouvant être contenues dans cet article.

 

La 2e partie de cette article portera sur : « Eugénisme, génétique et anthropologie raciale ».

[1] Témoin interrogé par Lifton, in Lifton, 1986, p.163.

[2] R. Proctor, « Nazi biomedical technologies », in T. Casey & L. Embree (éd.), Lifewolrd and Technology, Washington DC, The Center for Advanced Research and Phenomenology and University Press of America, 1989, pp.17-19.

[3] Weindling, 1984 ; Weingart-Kroll-Bayertz, 1988 ; Weindling, 1989 ; Müller-Hill, 1989, etc. . Cf. la bibliographie sur l’eugénisme dans la 2e partie de notre article sur « Eugénisme, génétique et anthropologie raciale ». Cette loi fut préparée dans l’Etat de Prusse, dirigé par une coalition sociaux-démocrates-Zentrum-libéraux et présidée par un social-démocrate. Parmi les scientifiques qui préparèrent cette loi, figurent des hommes qui durent émigrer après 1933 en raison de leurs origines juives, tel les généticiens R. Goldschmidt et H. Poll.

[4] Cf. la bibliographie sur euthanasie et psychiatrie du présent article.

[5] R. Proctor, 1988a, p. 193.

[6] Cf. les travaux de Aly, Masuhr, et al. 1985 ; Richarz 1987 ; Siemen 1987 ; Siemen in N. Frei (ed.) 1991, etc., dans la bibliographie sur « Psychiatrie et euthanasie ».

[7] Cf. « Genocide in the Guise of Quarantine » in R. Proctor 1988a, pp. 199-202 ; C. Browning 1988 et in Chambre des Médecins de Berlin, 1988, pp. 316-328; « Fleckfieber und ‘Endlösung der Judenfrage‘ » in W. Dressen & V. Riess, in N. Frei 1991, pp. 164-66.

[8] R. Lifton, 1986, p.18.

[9] R. Proctor, 1988a, p.5.

[10] L. Festinger, 1957, A Theory of Cognitive Dissonance .

[11] Cet éventail des réactions possibles s’illustra parfaitement lors de l’“Affaire Heidegger » en France après la publication du livre de V. Farias Heidegger et le nazisme (1987).

[12] P. Thuillier, 1981, Darwin & C°, Bruxelles, Complexe, pp.14-21, 116-18.

[13] R. Proctor, 1988a, p.283.

[14] A. Hilgruber, 1986, et Vogel, 1990, cit. tous deux in B. Laufs, 1990, p.247.

[15] B. Müller-Hill, 1984, trad. fr. 1989, p.112.

[16] B. Laufs,1990, p.248.

[17] Th. S. Kuhn, 1972, La structure des révolutions scientifiques, Paris, Flammarion.

[18] Cf. G.W. Stockings, « On the Limits of ‘Presentism‘ and ‘Historicism‘ in the Historiography of the Behavioral Sciences », in Race, Culture, and Evolution. Essays in the History of Anthropology, Chicago, The University of Chicago Press, 1982, pp. 1-12.

[19] Cf. par ex. le recueil de textes anglo-saxons d’histoire sociologique des sciences par M. Callon & B. Latour (éd.), La science telle qu’elle se fait. Anthologie de la sociologie des sciences de langue anglaise, Paris, La Découverte, 1991.

[20] M. Kater, 1987, « The Burden of the past… », pp. 40-41.

[21] M.H. Kater, The Nazi Party. A social Profile of Members and Leaders 1919-1945, Cambridge, Mass. , Harvard University Press, 1983.

[22] M. Kater, 1989, pp.4-5.

[23] L’évaluation est faite à partir d’un échantillon de 4177 médecins membres de la Chambre des Médecins du Reich (RÄK : où l’inscription était obligatoire pour tout médecin en exercice) : M.H. Kater, 1979, « Hitlerjugend und Schule … », p.609-610. L’échantillon, pour une masse de 79 000 cartes, possède un intervalle de confiance de 1% et une déviation standard de ± 2% (n.141, pp.609-10). Une analyse sociologique générale des membres du NSDAP se trouve dans : M.H. Kater, The Nazi Party (cf. sur les médecins pp.112-114).

[24] G. Lillienthal, « Der Nationalsozialistische Ärztebund (1929-1943/45) », in F. Kudlien (éd.),1985, pp.116-17 et n. p.275.

[25] E. Volkmer in Rapoport & Thom 1989, p. 305 (sans citation de source).

[26] W. Kaiser & A. Völker, « Die faschistische Strömungen an der Medizinischen Fakultät der Universität Halle », in A. Thom & H. Spar (éd.), 1983, p.64.

[27] M. Kater, 1979, p.610 et n.52.

[28] M. Kater, 1987c, p. 315. Cela sans compter les organisations nazies « secondaires » et « tertiaires » (Hitlerjugend, NS-Volkswohlfahrt, NSKK, NS-Frauenschaft pour les femmes médecins, etc.).

[29] La Bibliographie zur Zeitgeschichte éditée par Th. Vogelsang & H. Auerbach (vol.2, 1953-1980, Institut für Zeitgeschichte, Munich) recense un livre hongrois et un livre polonais (que nous recenserons pas ici pour des raisons linguistiques). D’après la Bibliography of the History of Medicine, US Department of Health and Human Services & National Library of Medicine, Washington DC, le pays de l’Est le plus actif semble être la Pologne, en particulier sur la médecine des camps d’extermination.

[30] Pour la période peu active de 1966 à 1979, 422 articles dans le monde pour les seules revues médicales. Pour la période 1980-1992, nous ne connaissons pas les chiffres.

[31] t. 1-5, 1964-1969 ; t.6-10,1970-1974 ; t. 11-15, 1975-1979 ; t.16-20, 1980-1984 ; t. 21-25, 1985-1989 ; t.26, 1990 ; t.27, 1991.

[32] Mitscherlich & Mielke, 1949, Wissenschaft ohne Menschlichkeit, Heidelberg, L. Schneider. La première édition du livre parut en 1947 sous le titre Das Diktat der Menschenverachtung.

[33] Cit. in B. Laufs, 1990, 236. Cf. aussi Hanauske-Abel, 1987, p.46.

[34] C. Pross, 1992, 40.

[35] Mitscherlich & Mielke, 1960, Wissenschaft ohne Menschlichkeit, Francfort, Fischer Bücherei, p.15.

[36] Idem, 1960, p.13.

[37] M. H. Kater, 1989, 10.

[38] F. Bayle, 1950, Croix Gammée contre Caducée. Les expériences humaines en Allemagne pendant la 2e Guerre Mondiale, ss. nom éd.

[39] Plusieurs responsables des expérimentations furent épargnés au procès et emmenés aux Etats-Unis travailler pour l’armée américaine. Ironie de l’histoire : l’expert américain médical au procès de Nuremberg contre les médecins, le Prof. Ivy, avait travaillé aux Etats-Unis sur des domaines analogues. Directeur, entre autres, de l’Institut de Recherche Médicale de l’US-Marine après la guerre, il utilisa pour ses propres recherches les matériaux fournis par les expériences allemandes et noua des contacts étroits avec le Dr. H. Strughold, un de ces médecins nazis expérimentateurs récupérés par les Américains et travaillant dans un centre de recherche de l’US Air Force à San Antonio. Dans les années 1960, le Prof. Ivy fut accusé lors d’un procès spectaculaire pour avoir expérimenté des préparations sur des malades atteints de cancer (B. Laufs, 1990, pp.243-4).

[40] Voir par exemple, l’article de 1987, analysé plus loin, du Dr. Vilmar, président de la Chambre des Médecins Allemands, contre la « diffamation collective » du corps médical allemand. Michael Kater cite le cas du Prof. H. Schadewaldt, directeur de l’Institut d’histoire de la médecine de l’Université de Cologne, qui, pour dédouaner la profession, affirme qu’il y eut « moins de 100 » coupables sur plus de 50 000 médecins (M. Kater, 1987c, « Medizin und Mediziner », p.300, n.1).

[41] Par ex. : W. Poller, 1960, Arztschreiber in Buchenwald. Bericht des Häftlings 996 aus Block 36, Hannovre, Verlag für Literatur und Zeitgeschehen ; Aux Etats-Unis : M. Nyiszli, 1960, Auschwitz. A Doctor’s Eyewitness Account, New York, trad. fr. : Médecin à Auschwitz, Paris, Julliard, 1962.

[42] Dans la ligne communiste de l’Allemagne de l’Est: F. K. Kaul, 1968, Ärzte in Auschwitz, Berlin-Est, VEB Verlag Volk und Gesundheit.

 

[43] Pour la RDA, B. Laufs (1990, p.235) signale toutefois que la Einführung in die Grunzüge der Medizingeschichte, Berlin, VEB V. Volk und Gesundheit, 1968, y fait allusion en quelques lignes sur 550 pages.

[44] E. Ackerknecht, Kurze Geschichte der Medizin, Stuttgart, F. Enke, 1ère éd. US : 1955, 2e éd. allde : 1975.

[45] J. Dumont et al., 1975, Los médocos de la muerte, Madrid, Circulo de Amigos de la Historia, 3 vol.

[46] C. Bernadac, 1967, Les médecins maudits. Les expériences médicales humaines dans les camps de concentration, Paris, France-Empire.

[47] Y. Ternon & S. Helman, 1969, Histoire de la médecine SS ou le Mythe du racisme biologique ; 1971, Le massacre des aliénés. Des théoriciens nazis aux praticiens SS ; 1973, Les médecins allemands et le NS. Les métamorphoses du darwinisme , tous trois : Paris, Casterman.

[48] E. H. Ackerknecht, 1985, Kurze Geschichte der Psychiatrie, (3e éd.), Stuttgart, F. Enke.

[49] Ackerknecht, d’abord communiste puis militant trozkyste actif, devint le dirigeant de l’organisation trotzkyste camouflée en Allemagne, en contact direct avec Trotzky. En 1932, il fit 85 discours contre les nazis, ne sachant jamais s’il les terminerait vivant. Il émigra très rapidement en 1933, sur ordre personnel de Trotzky, car menacé de mort par les nazis. Il alla se réfugier avec ce dernier sur une île turque avant de s’installer à Paris puis d’émigrer aux Etats-Unis. Bien qu’ayant définitivement tourné le dos au marxisme et à la politique en 1939, il fut ennuyé par le FBI pendant la période McCarthyste pour ses anciennes activités, ce qui le décida à quitter les Etats-Unis pour la Suisse. Néanmoins, il s’intéressa assez peu au cas de la médecine sous le IIIe Reich et à la spécifité de la période nazie : « we (les trotzkystes) were hunted by two totalitarian systems of different color but same quality » (H. H. Walser, « Zum Hinschied von E.H. Ackerknecht », Gesnerus, 1988 (45): 309-10) ; O. Temkin, « In Memoriam: Erwin H. Ackerknecht (1906-1988) », Bulletin of the History of Medicine, 1989 (63): 273-75 ; P.F. Cranefield, « Erwin H. Ackerknecht 1906-1988. Some memories », Journal of the History of Medicine, 1990 (45): 145-49).

[50] Cit. par B. Laufs, 1990, « Vom Umgang… », p.239.

[51] Idem, p.241. Laufs signale que le Prof. Bauer trouvait en 1936 que la loi de stérilisation était insuffisante et devait être étendue aux porteurs sains de maladies génétiques récessives (p.240). Cf. également Pross, p.41 et note 30 pour Heidelberg (in Annas & Grodin (éd.) 1992).

[52] Proctor, 1988a, p. 311.

[53] Cf. R. Proctor, 1988a, p.311.

[54] I. Illich, 1977, Die Nemesis der Medizin . Rappelons que les années 1970 furent aussi l’époque de l’anti-psychiatrie. Par ex. H. Wollschläger déclara la guerre à la médecine. A ses yeux les crimes médicaux commis sous le NS ne sont que « le point sur le i d’une terreur permanente se déroulant sous nos yeux » (B. Laufs, 1990, p.234).

[55] Sur la définition et la critique méthodologique du « monocausalisme » en sociologie historique cf. notre article sur W. Sombart, in A. Jacob (éd.), Encyclopédie Philosophique Universelle, vol. 3, J.P. Mattei (éd.), Les Oeuvres Philosophiques, Paris, PUF, 1992, t.2, pp. 2845-2855.

[56] Ces liens sont reconnus, non seulement par les historiens allemands (par ex. Pross 1992, « Historiography and politics », pp.40ff.) mais aussi par les historiens anglo-saxons traitant de la médecine allemande. Cf. par ex. Kater, 1987 ; Weindling, 1991, « Medecine in Nazi Germany and its aftermath », pp.416-19. M. Kater et P. Weindling, par exemple, insistent surtout sur les motivations politiques (alors que nous y ajoutons deux autres facteurs, cf. notre conclusion) pour expliquer le renouveau d’intérêt pour ces questions en Allemagne de l’Ouest.

[57] Le séminaire de l’année 1991-1992 a été consacré à l’analyse de l’historiographie faite pendant la période 1945-1965.

[58] Par ex. : G. Baader, F. Kudlien, G. Mann, W.F. Kümmel. Par discrétion pour la vie privée de ces personnes, nous évitons volontairement une plus grande précision sauf en cas de déclaration publique, de source écrite, ou de décès. Ainsi le Prof. F. Kudlien, né en 1928, relate l’arrière-plan familial qui l’a conduit à s’intéresser à la question (in Baader & Schultz 1980, p.14). Dans le même ouvrage, le Prof. G. Baader (né en 1928 à Vienne) signale qu’il appartenait à une catégorie persécutée par le régime (idem, p.15). Le père du Prof. Mann (dédécé le 16 janvier 1992), un professeur du secondaire, s’était insurgé contre le régime nazi pour des motifs religieux, avait été arrêté quelques temps par la Gestapo, et avait transmis à son fils ses convictions éthiques (témoignage oral du Prof. Kümmel). Le père du Prof. Kümmel, un professeur de théologie ayant été nommé en 1932 à l’Université de Zurich, ne put revenir en Allemagne après 1933 en raison de ses origines familiales (H.A. Strauss & W. Röder (éd.), International Biographical Dictionary of Central European Emigrés 1933-1945, Munich-New York, K.G. Saur, 1983, vol.2, p.670).

[59] Il n’entre aucun jugement de valeur de notre part dans cette constatation qui est de notoriété publique dans les milieux médicaux allemands. Nous n’avons malheureusement pas de données statistiques à fournir pour soutenir notre propos (le livre de R. Jäckle, 1988, sur les médecins et la politique depuis 1930 n’en contient aucune), mais on peut signaler à titre indicatif que les 13 chambres régionales de médecins de RFA sont dominées depuis 1945 par des majorités de droite, à l’exception, depuis 1987, de la Chambre de Berlin-Ouest. A cet égard, on peut comparer la lettre envoyée par le SPD aux lettres envoyées par le CDU, le CSU et le FDP aux président de la Chambre Fédérale des Médecins allemands à l’occasion du 83e congrès de 1980 (in Deutsches Ärzteblatt, H. 22, pp. 1453-1454). Comparer aussi l’éditorial consacré au dirigeant du CSU (considéré en général comme à droite du CDU) Franz Josef Strauss par N. Jachertz (13 oct. 1988, p.1685) et l’accueuil qui lui fut fait au Congrès des médecins de Nuremberg en 1979 avec le compte-rendu très critique du Congrès du SPD (15 sept. 1988, pp. 1497-99).

[60] R. Jäckel (1988, p.146) cite le cas de Bochum où l’Association des Médecins jugea après la guerre que « d’un point de vue rigoureux » 65% des médecins ne pouvaient être « dénazifiés ». Etant donné les besoins médicaux de la population, seuls quelques médecins isolés furent touchés par la « dénazification ».

[61] Cf. M. Kater, « The Burden of the past », 1987, pp.33-34.

[62] Pross, 1992, 42. Selon le Kürschners Deutscher Gelehrten-Kalender 1987, le Dr. Heim est également Prof. extr. à la FU Berlin, Prof. Honoraire à la TU Berlin, médecin-chef du département de chirurgie et directeur médical de l’Hôpital Urbain Rudolf Virchow. If fut nommé docent en 1942 à l’Université de Berlin, à nouveau en 1949 à la FU, Prof. extr. en 1955, et Prof. hon. de la TU en 1961. En 1962, il obtint comme récompense la médaille Ernst von Bergmann et, en 1983, la médaille Paracelse des médecins. Président honoraire de l’Académie pour la Formation Médicale de Berlin depuis 1958, il est, entre autres, secrétaire général de la Fondation Kaiserin-Friedrich depuis 1973. Il fut président de la Chambre des Médecins de Berlin de 1974 à 1982. Le Dr. Heim s’inscrivit dans la SA le 3 mars 1933 et le 31 mars 1933 au NSDAP (n° 1771278) (Der Spiegel, n°3, 1988, p.80).

[63] M. Kater, 1989, p.2 ; B. Baumann, H.J. Bömelburg, D. Franz, T. Scheffczyk, Elemente einer anderen Universitätsgeschichte, Mainz, Arbeitskreis Universitätsgeschichte 1945-1965, 1991, pp.24-27 ; communication téléphonique avec le Prof. H.P. Schmiedebach et le Dr. Michael Hubensdorf ; Kürschners Deutscher Gelehrten-Kalender et Wer ist Wer ? . Ayant téléphoné à la Chambre des Médecins de Rhénanie (Mayence) pour nous enquérir (très diplomatiquement) s’ils étaient au courant de « tels problèmes politiques liés à la période nationale-socialiste », il nous fut répondu un peu moins courtoisement : « Das ist uns nicht bekannt ! » (« nous n’en savons rien ! »). Mêmes réponses, en plus aimables, à la BÄK (Chambre Fédérale) et au comité rédactorial de la Deutsches Ärzteblatt (= DÄB).

[64] Documentation fournie par le Dr. Michael Hubenstorf, dont : P. Eckel, « Ärztliche Berufs- und Rechtsfragen », Medizinische Klinik, 25 août 1933, 29, n°35, pp.1194-95 (où Eckel rend hommage au nouveau régime et fait l’éloge de la mise au pas) & « Bericht des 1. Vorsitzender Dr. Eckel » in Arzt, Hochschule, Krankenhaus, 15 juin 1933, n°6, pp.84-85. M. Hubenstorf, à l’aide d’annuaire des années 1930, démontre dans ce manuscrit (fax. du 10-2-1993) qu’il existe un « trou noir » dans les biographies postérieures à 1945 du Prof. Dr. Paul Eckel.

[65] Selon M. Kater (1989, p.4), il fut démis de ses fonctions pour une affaire de factures.

[66] D’après des entretiens oraux avec M. Hubensdorf et le Prof. Kümmel ; M. Kater, « The Burden … », p. 41 ; selon Der Spiegel, 1988, n°3, p.79, le Prof. Sewering était de plus membre de deux autres organisations nazies (« NS-Volkswohlfahrt » et « NS-Altherrenbund ») ; Kürschners Deutscher Gelehrten-Kalender 1987. En février 1993, le Dr. Sewering, ancien médecin-SS âgé de 77 ans, est toujours président de la Chambre des médecins de Bavière.

[67] « BÄK: Prof. Sewering Ziel einer Verleumdungsaktion », (signé BÄK),Deutsches Ärzteblatt, 29 janvier 1993, p.113. Ce premier article a heureusement été suivi, la semaine suivante, par un autre article plus informatif de N. Jachertz, rédacteur en chef de la revue : « Sewering – Ende einer Karriere. Weshalb der designierte Präsident des Weltärztebundes sein Amt nicht antritt und was 1943 in Schönbrunn passierte », Deutsches Ärzteblatt, 5 février 1993, pp.161-62. En ce qui concerne les « accusations jamais démontrées » voir la reproduction des documents fournie par Der Spiegel, 1978, n°21, p.84 ff. et 1993, n°4, pp. 195-96. Le Prof. Sewering nie avoir été au courant de ce que ce transfert allait conduire à l’euthanasie de la patiente. Une telle ignorance, en 1943, de la part d’un médecin SS travaillant pour un centre psychiatrique, semble étonante. Bien qu’il soit peut-être impossible de prouver sa responsabilité d’un point de vue juridique, on peut s’interroger sur sa bonne foi, du fait qu’il avait « omis », dans les versions auto-biographiques précédentes, de signaler la nature du corps SS auquel il avait appartenu en premier.

[68] Cf. M. Kater, « The Burden … », p.42 et Kürschners Deutscher Gelehrten-Kalender 1980 .

[69] La liste n’est probablement pas exhaustive et un chercheur patient pourrait un jour confronter les listes de présidents fournies par les annuaires de ces chambres aux fichiers du Berlin Document Center et nous révéler quelques surprises supplémentaires.

[70] Pour n’en citer que deux : le Prof. W. Catel, membre du NSDAP et responsable de l’euthanasie de 5000 enfants handicapés à Leipzig, ne fut jamais condamné et redevint professeur de pédiatrie et directeur de la clinique pédiatrique de l’Université de Kiel de 1954 à 1960 ; le Dr. A. Kiesselbach, assistant du Prof. Hirt qui fit périr une centaines de détenus dans l’expérimentation du gaz moutarde au camp de Natzweiler, devint professeur d’anatomie à l’Université de Düsseldorf en 1955 et même recteur de cette université de 1963 à 1964. Cf. M. Kater, 1987, pp. 45-52.

[71] In R. Jäckel, 1988, p.145.

[72] M. Kater, « The Burden … », p.32-33 & 40.

[73] V. Deneke, « Deutsche Wissenschaftler vor dem Militärgericht in Lyon », Ärztliche Mitteilungen, 1er juin 1954, vol.39, pp.362-64. L’article est signé seulement « dke » mais l’index des auteurs (p.4) indique que Volrad Deneke fut bien l’auteur de l’article.

[74] Chiffre confirmé par le travail de Wechsler sur la Faculté de Strasbourg, 1991, pp.216-17.

[75] Compétence scientifique confirmée par un article, non encore publié, de M. Hubenstorf (« “Aber es kommt mir doch so vor, als ob Sie dabei nichts verloren hätten“. Zum Exodus von Wissenschaftler aus den staatlichen Forschungsinstituten Berlins im Bereich des öffentlichen Gesundheitswesen », pp.61-64). Agé de 28 ans, Eugen Haagen fut nommé en 1926 directeur du laboratoire de recherche histologique du département bactériologique du Reichsgesundheitsamt (RGA), travailla à New York à plusieurs reprises, avant 1933, pour l’Institut Rockfeller dirigé par le Prix Nobel Max Theiler et revint en Allemagne en 1933 comme « un des virologues allemands les plus qualifiés ». Il publia en 1939 avec deux autres scientifiques le premier manuel de référence en virologie (Hubenstorf, art. cit., pp.61-63). Les qualificatifs de « pseudo-médical » utilisé par Wuttke-Groneberg (1980, p.322) et de « pseudo-expériences scientifiques », par Wechsler (1991, pp.220-21) pour ses expérimentations humaines dans les camps ne sont donc peut être pas justifiés.

[76] Selon Wechsler (1991, pp.220-21), le deuxième groupe de 40 fut immunisé mais par scarification au lieu de voie intramusculaire. Le nombre des décès se serait alors élevé à 29, et selon certains témoins, à 50. Wechsler rapporte également une deuxième série d’expériences sur 200 autres détenus; dont 50 ne furent pas vaccinés comme groupe témoin.

[77] Pross, 1992, 42 ; Kater, « The Burden … », p.40.

[78] Pross, 1992, 43.

[79] cf. Baader & Schultz 1980, p.7.

[80] Pross, 1992, 44 ; entretien avec M. Hubensdorf.

[81] N. Jachertz, « Vollzugsmeldung. Vor 50 Jahren : Gleichshaltung im Deutschen Ärzteblatt », H.26, pp. 19-21 ; « Die neuen Herren kamen über Nacht (II) », H. 27-28, pp. 23-26 ; « Die Schmutzarbeit beginnt (III) », H. 29, pp.12-16 ; « Die verhängnisvolle Sehnsucht nach der Reichsärzteordnung (IV) », H. 30-31, pp. 52-57.

[82] Cf. par ex. S. Ostrowski, « Vom Schicksal jüdischer Ärzte im Dritten Reich. Ein Augenzeugenbericht aus den Jahren 1933-1939 », in Bulletin des Leo Baeck Instituts, 6, 1963, pp.313-351.

[83] Position critiquée dans l’article de Hanauske-Abel, 1987, p. 45 (voir plus loin).

[84] E. Roemer, « 8. Mai 1945 », Deutsches Ärzteblatt, 82 (1985): 1381. Cf. R. Jäckle, 1991, pp.162-3.

[85] Communication orale de G. Lilienthal.

[86] H. Hanauske-Abel, « From Nazi Holocaust to Nuclear Holocaust – a lesson to learn » in Lancet, 1986. Version allemande : « Medizin als Politik. Vom Nazi-Holocaust zum nuklearen Holocaust – sind Lehren zu ziehen ? », Die Zeit, n°46, 6 nov. 1987, pp.45-46.

[87] U. Stock, « Zu diesem Text. Ärzte streiten über die Vergangenheit », Die Zeit, n°46, 6 nov. 1987, p.46 ; C. Pross, 1992, p.45 ; M. Kater, 1989, p.10. L’article (non signé) « Ärzte unter Hitler: “Mission verraten“ », Der Spiegel, n°3, 1988, pp.76-80, signale que le Dr. Hanauske-Abel fut rayé de la liste des membres de la Chambre régionale de Rhénanie-Hesse et perdit également au même moment, par une pure coïncidence, le droit de participer aux urgences médicale, soit un manque à gagner total de 60 000 DM.

[88] 1°) Le Dr. Vilmar dit : « Ternon et Helman déchargent d’ailleurs le gros des médecins du reproche qu’ils seraient aussi responsables de l’‘exclusion‘ de leurs collègues juifs » (p.778). Signalons que le Dr. Vilmar fait dire le contraire de ce qu’ils écrivent à Ternon et Helman car ceux-ci affirment : « on n’insistera pas trop sur ce point – le gouvernement fut aidé par le corps médical aryen qui participa à l’holocauste avec frénésie, stimulant les organismes officiels et orchestrant lui-même la curée » ; « … il eût fallu une protestation globale du corps médical. Non seulement elle n’eut pas lieu, mais la presse allemande témoigne du déchaînement de la haine et de la cupidité des médecins nazis. Les décrets libéraient les postes: ce fut la ruée » ; « les dirigeants médicaux se répandaient en articles haineux, accusant les médecins aryens de se laisser envahir par les Juifs sans réagir, réclamant l’aide du Parti, de la municipalité et de la police pour expulser les Juifs » ; etc. Le Dr. Vilmar a dû faire une lecture selective de la seule phrase : « peut-être n’y eut-il guère plus de 10% de fanatiques pour traquer 10% des médecins allemands que le hasard avait fait naître juifs ». Cependant les deux auteurs poursuivent à la ligne suivante : « Mais les autres, la majorité silencieuse, n’ont rien fait (…), ils n’ont pas dénoncé les calomnies (…), ils ont accepté l’exclusion (…), bénéficié des interdits qui les frappaient (…), vu grossir leur clientèle, augmenter leurs revenus. Faut-il mettre dans un panier différent les voleurs et les lâches, les fanatiques et les escrocs (…) ? » (cit. Ternon & Helman, 1973, Les médecins allemands et le NS, pp.70-71, 77, 83, 96). 2°) Signalons que la quasi-totalité des « eugénistes » occupant des postes universitaires ou de responsabilité administrative étaient docteurs en médecine.

[89] Interview mit Dr. Karsten Vilmar, « Die ‘Vergangenheitsbewältigung‘ darf nicht kollektiv die Ärzte diffamieren », Deutsches Ärzteblatt, 18, 30 avril 1987, pp.767-770 ; 776-779.

[90] Cf. résumé de la position du Dr. Vilmar dans Die Zeit, 30 juillet 1987, p.5.

[91] U. Stock, « Zu diesem Text ».

[92] « Die ‘Vergangenheitsbewältigung‘ darf nicht kollektiv die Ärzte diffamieren. Lesermeinungen zu dem Interview dem Pt. der BÄK, Dr. K. Vilmar in H. 18/1987 und ein Schlusswort », DÄB, 1er août 1987 (84) : 1307-12.

[93] J. Bleker, H.P. Schmiedebach, et al., « Sich der Wahrheit stellen. Medizinhistoriker kritisieren Dr. Vilmar », Die Zeit, n°46, 6 nov. 1987.

[94] M. Kater considère, en 1987, qu’en dehors de G. Baader, les historiens de la médecine académique sont plutôt à droite (M. Kater, 1987, p.55). Ceci est probablement juste comme image globale, en particulier pour ceux ayant rang de professeur, mais exagéré. Le Prof. Baader, qu’il cite, n’est pas le seul dans ce cas à l’institut de Berlin. Pour l’impact, cf. par exemple les articles qui y firent suite comme « Kollektiver Persilschein ? », Die Zeit, 11 déc. 1987, p.19.

[95] La même année 1986 se déroula à Francfort le dernier procès important contre des psychiatres responsables de l’euthanasie sous le national-socialisme. Deux des psychiatres (Dr. Ullrich et Dr. Bunke), pourtant reconnus coupables de l’euthanasie de, respectivement, 1815 et 4950 malades mentaux, furent acquités lors d’un premier procès en 1967. Le Tribunal Fédéral cassa le jugement trois ans plus tard. En 1971, une deuxième procédure fut ouverte contre un autre psychiatre, le Dr. Borm, responsable de l’euthanasie de 6652 malades mentaux, qui fut également acquité. Les Dr.Dr. Ullrich, Bunke et Endrweit se virent alors épargner une comparution grâce au soutien de nombreux collègues et même du maire de la ville de l’un d’eux, qui témoignèrent en leur faveur. Le verdict du second procès contre Ullrich et Bunke établissait une reponsabilité dans l’homicide volontaire de respectivement 4500 et 11 000 patients. Les deux psychiatres furent condamnés chacun à 4 ans de prison. Etant donné leur âge très avancé, ils ne durent pas effectuer leurs peines. Par contre, ils continuèrent d’exercer commes psychiatres jusquà leur retraite dans les années 1970-1980 (« Frankfurter Euthanasie-Prozess » in R. Jäckel, 1988, pp. 147-52.

[96] Il expliquait ainsi la création de la Chambre des Médecins du Reich en 1935 : « le rôle dévolu au corps médical de maintenir et améliorer la santé héréditaire et raciale du peuple allemand ne peut être rempli que par une société professionnelle organisée groupant l’ensemble des membres de cette profession » (cit. in Ternon & Helman, 1973, pp.58-59).

[97] Par ex. dans H. Schadewaldt, 75 Jahre Hartmannbund : Ein Kapitel deutscher Sozialpolitik, Bonn, Bad-Godesberg, 1975. Le Prof. Schadewaldt était, jusqu’il y a peu, directeur de l’Institut d’Histoire de la Médecine de l’Université de Cologne.

[98] Cité in R. Jäckel, 1991, pp.164-65.

[99] Cf. R. Jäckel, « Adressenänderung ohne Sinneswandel : Wie das ‘Deutsche Ärzteblatt‘ auf die Ehrung eines verfolgten jüdischen Kollegen reagiert », Süddeutsche Zeitung, Munich, 22 mai 1986, p.33 ; R. Jäckle 1988, pp.84-85 ; M. Kater, « The Burden … », pp.36-37.

[100] G. Mann, « Biologismus – Vorstufen und Elemente einer Medizin im Nationalsozialismus », 1988, 17: 726-31 ; G. Baader, « Rassenhygiene und Eugenik. Vorbedingungen für die Vernichtungsstrategien gegen sogennante ‘Minderwertige‘ im NS », 1988, 27: 1175-78 ; W.F. Kümmel, « Die ‘Auschaltung‘. Wie die Nationalsozialisten die jüdischen und die politisch missliebigen Ärzte aus dem Beruf verdrängten », 1988, 33: 1364-67 ; H.P. Kröner, « Die Emigration von Medizinern unter dem NS », 1988, 38: 1549-52 ; G. Lilienthal, « Medizin und Rassenpolitik – Der ‘Lebensborn e.V.‘ der SS », 1988, 44: 1844-49 ; P. Reeg, « ‘Deine Ehre ist die Leistung‘. Auslese und Ausmerze durch Arbeits- und Leistungs-Medizin im NS », 1988, 51-52: 2240-45 ; C. Rothmaler, « Zwangssterilisationen nach dem ‘Gesetz zur Verhütung erbkranken Nachwuchses‘ », 1989, 4: 113-16 ; R. Winau, « Die Freigabe der Vernichtung ‘lebensunwerten Lebens‘ – Euthanasie – Wandlung eines Begriffes », 1989, 7: 257-61 ; K. Dörner, « Anstaltalltag in der Psychiatrie und NS-Euthanasie », 1989, 10: 476-80 ; E. Seidler, « Alltag an der Peripherie. Die Medizinische Fakultät der Universität Freiburg im Winter 1932/33 », 1989, 9: 354-7 ; G. Baader, « Menschenversuche in Konzentrationslagern », 1989, 13: 577-81 ; M. Hubenstorf, « Von der ‘freien Arztwahl‘ zur Reichsärzteordnung. Ärztliche Standespolitik zwischen Liberalismus und Nationalsozialismus », 1989,14: 643-47 ; A. Haug, « ‘Neue Deutsche Heilkunde‘. Naturheilkunde und ‘Schulmedizin‘ im NS », 1989, 15: 669-74 ; C. Pross, « Die ‘Machtergreifung‘ am Krankenhaus », 1989, 16: 721-25 ; J. Bleker & H.P. Schmiedebach, « Medizin im NS – Weiterhin ein Thema für Ärzte ? », 1989, 17: 764-7 ; F. Kudlien, « Bilanz und Ausblick », 1989, 17: 766-68.

[101] Cf. document de 1949 contredisant l’article de G. Baader (30 mars 1989, p.579) et celui de 1935 contredisant la thèse de M. Hubenstorf (6 avril 1989, p.645). Le document de l’article de G. Baader souligne la volonté (en fait affichée mais non suivie d’effets) de l’organisation des médecins allemands de 1945-1949 de propager le rapport de Mietscherlich et Mielke. Dans le 2e cas, il s’agit d’un article de G. Wagner, le führer des médecins du Reich, attribuant au seul NS l’organisation centralisée et autoritaire du corps médical en 1935 alors que M. Hubenstorf démontre que cette ordonnance de 1935 ne fut que l’aboutissement d’une évolution interne de l’organisation médicale depuis Weimar. Ces illustrations furent choisies sans l’avis ni le consentement des auteurs et provoquèrent une protestation de leur part. Cf. G. Baader, « Falscher Eindruck » et M. Hubenstorf, « Kollagetechnik », 18 mai 1989, pp.922-24.

[102] Par ex. in G. Baader, 30 mars 1989, p.577.

[103] G. Mann rappelant la chape de silence ayant accueuilli le livre de Mitscherlich et Mielke en 1949, la rédaction affirme que c’est « justement » ce livre qui invalidait une « soit-disant » responsabilité générale du corps médical allemand.

[104] R. Jäckle, 1988,

[105] N. Jacherzt, 30 mars 1989, p.569.

[106] Par ex. 7 sept. 1989, p.1520 ; 12 avril 1990, p.728.

[107] 7 sept. 1989, p.1521.

[108] 9 mars 1989, p.468.

[109] 28 juillet 1988, p.1257-58 ; 3 nov. 1988, p.1833 ; cit. 10 nov. 1988, p.1893.

[110] 12 oct. 1989, p.1776. Il est intéressant de noter que ce fut le même Prof. Rein qui condamna en 1947 le livre de Mietscherlich et Mielke car il risquait d’être « dévoré avec délice en lecture de nuit » et d’alimenter les fantasmes des « pervers » et « décadents » (cit. in B. Laufs, 1990, p.236).

[111] 26 janv. 1989, p.104.

[112] 21 sept. 1989, p.1624.

[113] 6 oct. 1988, p.1634-36.

[114] 13 oct. 1988, p.1689.

[115] 8 déc. 1988, pp.2115-16.

[116] 2 fév. 1989, p.160.

[117] Cit. in R. Jäckel, in Fahrenbach & Thom (éd.), 1991, pp.166-67.

[118] M. Köhler, « Antisemitismus. Keinerlei von Zensur. Das ‘Deutsche Ärzteblatt‘ fühlt sich auch rechtsextremen Lesern verpflichtet », Die Zeit, n°19, 5 mai 1989, p. 83.

[119] 2 fév. 1989, p.160 et cit. in Die Zeit, n°19, 5 mai 1989, p. 83.

[120] N. Jachertz, 30 mars 1989, p.569.

[121] Die Zeit, n°19, 5 mai 1989.

[122] 13 avril 1989, p.658.

[123] Cit. R. Jäckel, 1991, p.168.

[124] C. Pross, 1992, p.45.

[125] DÄB, 86, 1989: 1617-23.

[126] C. Pross, 1992, pp.45-46.

[127] 18 mai 1989, p.922.

[128] Nous soulignons. 15 juin 1989, p.1125. Cit. égalt. in R. Jäckel, 1991, p.169.

[129] Le Spiegel n°21, 1978 publia l’ordre de transfert vers le centre d’euthanasie signé par le Dr. Sewering ; le n°3, 1988, p.79, donne les dates précises de son inscription au NSDAP (1 août 1934, n°1858805) et dans la SS (1er novembre 1933, n°143 000).

[130] Pour la présentation de ces 21 instituts, de leurs chercheurs, et de leurs domaines de recherche, voir : U. Tröhler, « Graduate education in the history of medicine : Federal Republic of Germany », Bulletin of the History of Medicine, 1989 (63): 435-43.

[131] H. Dreyer, 1971 ; Th. Fischer, 1973 ; H.L. Hirt, 1974 ; K. Kelting, 1974 ; V. Schallwig, 1974 ; H. Schwanz, 1973 ; W. F. Voss, 1973 ; K.P. Werle, 1974 ; G. Zapp, 1980 ; A. Zapp, 1979 ; P. Zunke, 1973.

[132] I. Mersmann, 1978 ; R. Ellesdorfer, 1977 ; F. Meyer, 1979 ; U. Singer, 1979.

[133] P.U. Unschuld, « Fifty years : the Institute for the History of Medicine at Munich », Bulletin of the History of Medicine, 1989, 63: 637-51. Le Prof. Unschuld ne cite pas nomément J.F. Lehmann mais évoque, plus discrètement, le « comité éditorial » du Münchener Medizinische Wochenschrift .

[134] G. Mann, « Rassenhygiene – Sozialdarwinismus », in G. Mann (éd.), Biologismus im 19. Jahrhundert, Stuttgart, F. Enke, pp. 73-93.

[135] R. Winau, 1988, p.432.

[136] Contre 364 (=86%) dans des revues médicales polonaises. W. Wuttke-Groneberg in G. Baader & U. Schultz 1980, p.113.

[137] Cf. par ex. la présentation des faits par l’ancien membre du NSDAP V. Deneke, « 1872-1972 : Einhundert Jahre Deutsches Ärzteblatt » in DÄB, 1972, pp. 2740, 2819-20, 2901-2, 2975-76, 3043-4, 3101-2, 3243-4, 3299-300, 3373-4, 3429-30. Deneke attribue aux seuls dirigeants nazis, « l’idéologisation du corps médical », l’exclusion des médecins juifs et l’imprégnation de la médecine par l’eugénisme (« Avec le début du IIIe Reich, (…) les opinions toutes faites et les demi-vérités des camarades du Parti NS en matière d’eugénisme et d’hygiène raciale commencèrent subrepticement à faire leur entrée, sous le manteau du sérieux scientifique, dans la presse médicale spécialisée et par conséquent aussi dans la presse du corps des médecins allemands », p.3100, etc. Rappelons que l’intégration de la Société Allemande d’Hygiène Raciale à la Société des Médecins et Naturalistes allemands date de 1913, que les éditeurs des deux plus grandes revues médicales – J.F. Lehmann et J. Schwalbe – en étaient membres à cette époque. Les revues médicales allemandes n’attendirent donc pas 1933 pour proclamer la nécessité d’une politique eugéniste). Toujours selon Deneke, la loi de stérilisation eugénique fut « imposée » à un corps médical récalcitrant. Il ne parle ni de l’euthanasie psychiatrique ni des expérimentations humaines pratiquées par des médecins.

 

[138] H. Schadewalt, 1975,75 Jahre Hartmannbund, Bonn-Bad-Godesberg, p.143 contre F. Läpple. Cit. in M. Kater, 1987, p.39.

[139] Sur le ralliement, cf. R. Proctor, 1988a, p.285 et 303-305.

[140] K.E. Rothschuh, « R.H. Koch (1882-1949) », Med. hist. J. , 1980 : 16-43 & 223-43.

[141] Témoignages oraux du Prof. Kümmel, du Dr. Dumont et du Dr. Lilienthal.

[142] Témoignage oral du Prof. Winau.

[143] G. Lilienthal, « Die Medizin im NS » in Symposion ‘Neue Ergebnisse der Medizingeschichte‘, Berlin, nov. 1980. Signalé in R. Winau, R. Toellner, G. Fichtner, « History of Medicine in three German Institutes », Clio Medica, 1980, 15: 254.

[144] L’ouvrage n’est pas encore paru au moment où cet article a été écrit. Signalons parmi les contributions : U. Deichmann, « La recherche en biologie dans les universités et dans les Instituts Kaiser Wilhelm, 1933-1960 » ; P. Weindling, « Soubassements idéologiques dans la lutte contre le typhus durant la 2e GM » ; A. Labisch, « “L’économie planifiée dans les hôpitaux‘ – des continuités et discontinuités dans le système hospitalier durant la première phase du régime NS » ; G. Lilienthal, « Science et assistance médico-sociale comme politique raciale : la germanisation des enfants de ‘peuples étrangers‘ » ; G. Grau, « Au service de l’hygiène raciale et de l’entretien de l’hérédité ». La recherche en sexologie durant le ‘IIIe Reich‘ » ; K.-D. Thomann, « “Les estropiés ne sont pas des inférieurs“. Les handicapés physiques sous le NS » ; S. Hahn, « Gérontologie et soins accordés aux personnes âgées sous le IIIe Reich » ; P. Schneck, « Contre la ‘haute trahison biologique‘ : gynécologie et hygiène raciale sous le NS » ; W.U. Eckart, « Continuité ou discontinuité ? Les relations germano-japonaises en médecine, 1933-1945 » ; A. Thom, « ‘Reconstruction à l’Est‘. L’activité des médecins allemands dans l’appareil administratif médical et les institutions de recherche de l’Est dans les territoires occupés de la Pologne et de l’URSS dans les années 1939 à 1945 » ; M. Hubenstorf, « Fin d’une tradition et continuation comme Province. Les facultés de médecine des universités de Berlin et Vienne, 1925-1950 » ; U. Benzenhöfer, « L’image de Paracelse sous le NS » ; N. Decker, « Politique médicale à l’égard des travailleurs obligatoires étrangers dans la région de Leipzig durant la 2e GM » ; J. Peter, « Le rapport de la Commission des médecins allemands sur le procès des médecins de Nuremberg » ; W. Schulz, « Organisation et application des soins dentaires par la Waffen-SS dans les camps de concentration pendant la période NS » ; H.-H. Otto & M. Laier, « Friedrich Mennecke, remarques psychoanalytiques sur une carrière médicale sous le NS » ; I. Kästner, « La recherche pharmacologique en Allemagne pendant la période 1933-1945 » ; F. Leimkugel, « Législation anti-sémite dans la pharmacie de 1933 à 1939 » ; R. Falter, « Influence de l’environement sur l’homme. Idéologie du sang et du sol ou psychologie environmentaliste ? » ; G. Trommer, « Liens entre la biologie NS et l’écologie » ; S. Zimmermann, « Points de contacts entre le camp de concentration de Buchenwald et la faculté de médecine de l’Université d’Iéna ».

[145] B. Laufs, 1990, p.242.

[146] Nous ne retenons pas dans cette recension : les publications assez nombreuses sur la ou les maladies, physiques ou mentales, d’Adolf Hitler, de ses ministres et de responsables SS, qui ne nous semblent pas relever, même indirectement, de notre sujet (= le rôle des sciences bio-médicales); les analyses psychologiques, psychopathologiques ou psychanalytiques du nazisme ; l’analyse médicale des conditions de santé des prisonniers des camps de concentration et d’extermination et des séquelles de leurs détention.

[147] M. Kater, 1989, pp.57 & 70.

[148] La dépolitisation de la jeunesse allemande et son « recentrage » sur des valeurs individuelles, bien que plus lente et plus tardive qu’en France, nous ont été attestés par tous les entretiens que nous avons pu mener (même les étudiants politisés se plaignent de la difficulté à mobiliser leurs camarades d’études). L’importance de la télévision et de la presse hebdomadaire dans la sensibilisation à l’égard du nazisme nous a été signalée par plusieurs personnes.

[149] Un médecin, visiblement assez conservateur (il se réfère au théoricien de la « Nouvelle Droite » allemande A. Mohler), se plaint d’avoir été victime de violence physique après la parution d’un article, dans la ville plutôt « radicale » de Francfort (DÄB, 14 sept. 1989, p.1570). L’historien du fascisme E. Nolte, professeur (maintenant émérité) à la FU Berlin, a vu son jardin mis à sac après que le philosophe francfortois Habermas l’ait accusé de « révisionisme » lors de la querelle des historiens.

[150] L’hebdomadaire Focus rapporte que 61% des Allemands sont contre les manipulations génétiques (1er fév. 1993, p. 85).

[151] P. Weindling, 1991, pp.416-19.

[152] Histoire de la Médecine – France, Rivista di Storia delle Scienze Mediche e Naturali – Italie, Scientia Veterum. Collona di Studî di Storia della Medicina – Italie, Acta Medicae Historiae Patavina – Italie, Cuadernos de Historia de la Medicina Espa^nola – Espagne, Dynamis. Acta Hispanica ad Medicinae Scientiarumque Historiam Illustrandam – Espagne, Janus. Revue Internationale de l’Histoire des Sciences, de la Médecine, de la Pharmacie et de la Technique – Hollande, Clio Medica. Acta Academiae Internationalis Historiae Medicinae – Hollande (l’index 1966-1984 de Clio comporte bien une entrée à « Nationalsozialismus » mais il s’agit d’une allusion à un colloque tenu en Allemagne), Gesnerus. Swiss Journal of the History of Medicine and Sciences – Suisse, Lychnos. °Arsbok för Idéhistoria och Vetenskapshistoria – Suède, Medical History – G.B., Social History of Medicine – G.B.

[153] On notera en passant, que la France ne brille pas par son niveau de dévelopement dans le domaine. L’histoire de la médecine y est très peu institutionalisée et ne possède plus de revue propre à l’heure actuelle. Les historiens de la médecine français sont obligés d’écrire dans des revues d’histoire des sciences généralistes ou des revues étrangères d’histoire de la médecine.

[154] Bloch, 1973 et Lachmann 1977.

[155] D’après la table des matières, nous n’avons relevé que deux articles très courts en 13 ans : Z. Wislicki, « The Day of Nazification of a Hospital in Berlin », 1977, 7, pp.350-54 (trad. angl.); A. Gasmann, « The Urban-Hospital Exodus in March, 1933 », 1977, 7, pp. 355-56 (en hébreux).

[156] P. Weindling sur la coopération soviéto-allemande en recherche raciale sous le national-socialisme (1986, 1: 2: 103-109).

[157] Pour une bibliographie partielle de ces articles, on peut se référer à l’annuaire Bibliography of the History of Medicine, édité par le US Department of Health and Human Sevices et la National Library of Medicine, aux rubriques « politique », « psychiatrie » et « statistique et démographie » et entrées « Allemagne ». Comme article typique paru dans la presse médicale occidentale, citons : E. Lachmann, « Physician, educator, anatomist and mass murderer », Journal Oklahoma State Medical Association, 71 (9), pp.354-7, sept. 1978.

[158] A cela, il faut ajouter une revue « régionale », les Würzburger medizinhistorische Mitteilungen (fondées en 1983) et la revue annuelle de l’Institut d’histoire de la médecine de la Fondation Bosch à Stuttgart : Jahrbuch des Instituts für Geschichte der Medizin der Robert Bosch Stiftung (vol.1-7 : 1984 – 1988) continué en Medizin, Gesellschaft und Geschichte (depuis vol.8 : 1989).

[159] M. M. Weber, 1991 & D. Blasius 1991.

[160] K.H. Hafner & R. Winau, 1974 ; G. Mann, « Biologie und Geschichte. Ansätze und Versuche zur biologischen Theorie der Geschichte im 19. und beginnenden 20. Jahrhundert », 1975, 10: 281-306 ; G. Lilienthal, « Rassenhygiene im Dritten Reich. Krise und Wende », 1979, 14: 114-134 ; F. Kudlien & C. Andree, 1980 ; G. Lilienthal, « “Rheinlandbastarde“, Rassenhygiene und das Problem der rassenideologischen Kontinuität », 1980, 15: 426-436 ; F. Kudlien, 1982 ; M.H. Kater 1983 ; K.M. Pearle 1984 ; G. Lilienthal, « Zum Anteil der Anthropologie an der NS-Rassenpolitik », 1984, 19: 148-160 ; F. Kudlien, 1984 ; D. Niederland 1985.

 

[161] Dieter Jetter (directeur de l’Institut d’Histoire de la Médecine de l’Université de Cologne), dans sa Geschichte der Medizin (Stuttgart, Thieme, 1992), réduit le XXe siècle à 2 pages sur 362 et n’aborde évidemment pas le problème. Par contre, Wolfgang Eckart (directeur de l’Institut de Hanovre), dans sa Geschichte der Medizin (Berlin, Springer, 1990) consacre 6 pages à l’eugénisme, l’euthanasie, les stérilisations et extermination de minorités par les médecins sur 308 pages.